Bilan

Des pistes pour rendre la mondialisation plus durable et inclusive

Alors que la mondialisation est généralement accusée de favoriser les inégalités et de creuser le fossé entre les plus riches et les plus pauvres, existe-t-il des pistes pour corriger le tir et envisager une économie répartissant mieux les fruits de la croissance et causant moins de dommages à la planète? Aux manettes du World Economic Forum de Davos cette année, de jeunes leaders explorent des alternatives.

Les leaders de demain décrivent leurs recettes pour une économie plus inclusive et plus durable.

Crédits: WEF

Réchauffement climatique, épuisement des ressources, crise migratoire, montée des nationalismes, recul du multilatéralisme, creusement des inégalités,... les tensions s'aggravent dans le monde ces dernières années. Et l'économie est souvent, sinon la cause majeure, du moins l'un des facteurs aggravants de ces difficultés.

Conscient du défi pour les acteurs de l'économie, Klaus Schwab, fondateur du World Economic Forum (WEF), a tenu à confier les rênes de cette édition 2019 à une nouvelle génération d'acteurs: le comité du sommet de Davos de cette année comprend de nombreux membres de la communauté des Global Shapers, ces acteurs de l'économie et de la société sélectionnés par le WEF à travers le monde pour leur impact sur leur écosystème.

Et pour bien insister sur cette nouvelle direction que devrait prendre l'économie mondiale afin sinon d'apaiser les crises, au moins de moins en générer, plusieurs de ces Global Shapers étaient invités à expliquer leurs préoccupations et leurs solutions à Klaus Schwab et à Satya Nadella, CEO de Microsoft, ce mardi 22 janvier à Davos.

L'économie actuelle est dans le viseur de cette jeune génération

Et leur constat est sévère avec l'état du monde que leur transmettent leurs aînés. Basima Abudlrahman vient d'Irak, «où j'ai grandi entre guerres, misère et dictature». En Colombie, Juan David Aristizabal a grandi «au pied des vertes collines où poussaient les plants de café... mais le prix payé était si bas que les paysans renonçaient, et les villages se vidaient». Julia Luscombe a grandi à Chicago, «à proximité d'une route qui séparait un côté pour les Blancs dans des pavillons et un autre côté pour les Noirs dans des immeubles défraîchis». Mohammed Hassan Mohamud, originaire de Somalie, a grandi et vit toujours dans le camp de réfugiés de Kakuma, au Nord du Kenya, «un camp où tout est fait pour nier notre existence, alors même que nous sommes des centaines de milliers, et où il nous faut passer par un interrogatoire pour espérer avoir l'autorisation de sortir du camp pour marcher jusqu'à la ville voisine».

Conflits liés au pétrole, voracité de multinationales de l'agroalimentaire, peur de voir des flots de réfugiés «envahir» les marchés de l'emploi en Occident,... l'économie actuelle est dans le viseur de cette jeune génération. «Dans les débats des GAFA, les gens veulent placer de l’éthique avec les robots, mais quelle éthique avec les autres humains quand ils oublient notre existence. Ma mère a voulu que j’aille à l’école et que je puisse avoir les outils pour sortir de ce camp. Nous avons des gens talentueux mais ils restent bloqués dans des camps. Pourquoi les gens ont-ils si peur de nous ouvrir les portes et de nous laisser vivre?», s'interroge Mohammed. Julia Luscombe, active dans une ONG luttant contre les problèmes d'alimentation et de faim aux USA, questionne quant à elle le fait que, dans la première économie mondiale, «près de 40 millions de personnes n'ont pas accès à une alimentation convenable, en quantité ou en qualité».

Tout n'est pas négatif pour autant et il reste possible de bousculer les modèles actuels de la société. Au Japon, Akira Sakano a créé la Zero Waste Academy, et dans une petite communauté rurale de 1500 habitants, elle s'est fixée comme objectif d'arriver à zéro déchet à l'horizon 2020: «Nous avons déjà réduit de 80% le volume des déchets en quelques années. Les gens me demandent souvent si nous pouvons raisonnablement espérer atteindre notre objectif en 2020. Avec un travail dans lequel nous impliquons les familles, les administrations, les entreprises et les associations, nous arrivons à leur faire prendre en compte l'urgence de cet enjeu et nous y arriverons dans quelques mois».

Un changement de mentalité attendu

Cependant, pour atteindre ce type d'objectif et transformer l'économie à une échelle mondiale, cela implique un changement majeur de mentalité, comme le signale Noura Berrouba, une jeune Suédoise 24 ans, membre du Parlement européen de la jeunesse: «Les milliards de gens hors du WEF ne sont pas des problèmes ou des numéros, ce sont des solutions pour imaginer un avenir plus inclusif et plus durable. Quand je regarde hors de ce centre de congrès de Davos, je vois des opportunités pour construire l'économie de demain et pas des problèmes pour celle-ci. Le problème c'est qu'actuellement ne fait pas assez pour donner aux gens les outils pour s’engager dans la société, la politique, l’économie,…».

Aux côtés de Klaus Schwab, Satya Nadella, CEO de Microsoft, a d'abord écouté les constats implacables de ces jeunes. Pour lui, «l'émotion ne suffit pas: il faut agir, chacun dans la mesure de ses moyens et dans le cadre de ses possibilités». Lui-même a cité un exemple récent d'action développée au sein de la multinationale américaine: «Chez Microsoft, nous avons certes des ingénieurs et des développeurs, mais nous avons aussi des milliers de personnes en charge de l'entretien des bâtiments, de la gestion des cafétérias,... tous ces jobs-là ne doivent pas rester exclus des fruits de notre croissance. Nous avons donc mis en place un programme pour soutenir ces employés, dont les salaires sont souvent bien plus faibles que ceux des ingénieurs, dans le processus d'acquisition de leur logement. Ce faisant, nous les aidons à gagner en sérénité et à investir sur le long terme». Et soucieux de «ne pas plaquer des méthodes déjà connues mais d'explorer de nouvelles solutions», il a souhaité connaître les recommandations de ces leaders de demain.

L'une des demandes principales qui émerge alors est celle d'un dialogue plus intense, plus profond, plus sincère. Mohammed Hassen Mohamud aimerait certes «que le secteur privé et les gouvernements viennent et investissent dans des formations pour nous», mais sollicite également «des documents pour que nous puissions voyager hors du camp, voyager, rencontrer les jeunes du monde entier, devenir des êtres humains à part entière». Juan David Aristizabal abonde: «Regardons les crises en Amérique latine, aux Etats-Unis avec le Shutdown ou au Royaume-Uni avec le Brexit: ce qui arrive dans le monde actuellement comme crises c’est parce que nous ne savons plus nous écouter, nous voulons imposer notre point de vue. Il faut revenir au dialogue. Et c’est en revenant au dialogue que nous pourrons mieux faire connaître les solutions qui existent déjà». Et Noura Berrouba d'insister, avec un tacle glissé aux dirigeants politiques élus ces dernières années et qui préfèrent le bilatéralisme au dialogue planétaire: «A un moment où les défis sont mondiaux, le multilatéralisme est en recul. Nous ne pourrons pas résoudre les problèmes mondiaux si on ne discute que de l’un à l’autre».

Julia Luscombe appuie sur ce point: «Je veux dire à nos décideurs de l'économie et de la politique "Sortez et allez rencontrer les communautés laissées-pour-compte, jusque dans nos villes occidentales", et ainsi ils pourront voir quels sont les besoins». Des besoins qu'elle ne place pas uniquement sur le plan financier, mais aussi sur celui d'un soutien logistique et technologique: «Le secteur social manque de moyens pour venir en aide et aurait besoin de structures pour coordonner les initiatives isolées. Le secteur privé et les gouvernements pourraient nous aider en cela. Il y a notamment des défis en matière de technologie pour rendre les circuits alimentaires plus efficaces et plus équitables, du producteur au consommateur». Comme un écho aux propos de Satya Nadella qui glissait juste avant que «la technologie qui joue un rôle moteur dans la croissance actuellement est bien plus accessible à tous qu'avant, et peut être saisie par tout un chacun pour accroître son niveau de vie et résoudre ces défis. Les entreprises ont un rôle à jouer dans ce mouvement».

Le combat pour la planète au coeur des enjeux 

Pour Basima Abudlrahman, reconstruire le monde ne peut se faire sur les mêmes bases que celles qui ont mené l'économie de la fin du XX et du début du XXIe siècles vers cette impasse: «Si je regarde mon pays, nous sommes aux portes d’une ère au cours de laquelle nous pouvons espérer vivre en paix. La facture de reconstruction de l'Irak est estimée à 100 milliards de dollars. Mais j’aimerais que nous reconstruisions ce pays avec une économie durable et verte, sans quoi nous allons vers de nouvelles guerres et dictatures, à cause du pétrole, de l'eau ou d'autres ressources que notre économie épuise sans penser à demain». Et d'illustrer son propos par un exemple: «La plante que nous préservons aujourd’hui nous semble anodine, mais elle sauvera peut-être notre vie demain ou celle des bébés de nos enfants. Le combat pour la planète n'est pas un combat anecdotique, c'est la matrice de tous les combats pour l'avenir».

Pour Satya Nadella, le message semble passé: «Ces jeunes nous montrent qu’on peut agir, même si la situation est très inquiétante. Le besoin d’innovation au sens large n’est pas seulement technologique mais porte sur l’innovation qui fait du sens et qui permet à l’humain de progresser. Nous devons nous demander ce que nous faisons de l’innovation entre nos mains». Et à cette interrogation, Klaus Schwab enjoint l'ensemble des décideurs économiques de mettre à profit la semaine du WEF: «Nous entendons l'appel de la relève: il faut faire des pas concrets chacune et chacun de nous, particuliers, entreprises et gouvernements, dès cette semaine du WEF. Ne pas attendre d’être revenus chez nous mais initier des changements dans les heures et jours à venir».

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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