Bilan

Des microbanques prisées pour leur contact humain

Relation de proximité, taux d’épargne attrayant, structure de coopérative, sentiment d’appartenance, les caisses d’épargne régionales offrent des atouts devenus rares.

  • Joël Augsburger, directeur du Crédit Mutuel de la Vallée, au Sentier.

    Crédits: Dr
  • Antonio Circelli, directeur de la Caisse d’Epargne de Nyon.

    Crédits: Dr

A l’ombre d’un secteur bancaire affrontant de multiples défis fleurissent discrètement les caisses d’épargne régionales. La Suisse en compte encore quelques dizaines, dont sept romandes. Loin de simplement vivoter, les caisses d’épargne de Nyon, Aubonne, Cossonay, Vevey, Courtelary, ou celles de la vallée de Joux et de Chermignon affichent une très bonne santé et de solides bilans. Depuis deux ans, la Caisse d’Epargne d’Aubonne se classe même au 1er rang parmi 91 banques de détail en termes de rentabilité, d’exposition au risque et de structure des affaires, dans un classement établi par l’Institut des services financiers de Zoug (IFZ) de l’Université de Lucerne.

Leur secret: offrir une écoute attentive, des taux d’épargne parfois supérieurs au marché, privilégier une relation de proximité et de confiance devenue rare et prisée par les clients. Plus qu’une forte expansion, les chiffres de ces microbanques montrent une résilience et une stabilité des affaires. Elles récoltent les fruits de bilans bien capitalisés, d’une gestion des coûts prudente, qui leur ont permis de préserver des marges correctes malgré le durcissement réglementaire. Les caisses d’épargne de Suisse romande, dont la spécialité est le prêt hypothécaire, ont en outre bénéficié d’une conjoncture immobilière favorable dans l’arc lémanique entre 2017 et 2019, leurs clients engageant travaux et rénovations de leurs maisons.

Bouche-à-oreille

«Depuis la crise de 2008, les caisses d’épargne bénéficient d’un regain de sympathie ou d’intérêt de la part des clients privés, qui s’identifient aisément à nous», observe Antonio Circelli, directeur de la Caisse d’Epargne de Nyon (CEN). Cette dernière emploie 13 collaborateurs. Son bénéfice a progressé de 11% en 2019, grâce principalement aux hypothèques. L’établissement accueille le client avec trois guichets. «Les clients apprécient de passer chez le boulanger, à la boucherie, et au guichet de leur banque, en raison du contact humain», observe Antonio Circelli. Lui et d’autres dirigeants de caisses d’épargne soulignent le rôle toujours important du bouche-à-oreille dans l’acquisition de clientèle. La CEN parvient à s’aligner sur les grands concurrents en ce qui concerne les hypothèques, avec des taux à 10 ans intéressants. Mais surtout, elle verse de meilleurs taux d’intérêt sur les comptes épargne que ceux des grandes banques, dont certaines sont passées aux taux 0%, voire négatifs. Pour la CEN et d’autres caisses d’épargne, même si la Banque nationale suisse a introduit des taux négatifs sur les liquidités déposées chez elle par les banques, il n’est pas question de les répercuter sur les comptes de la clientèle.

La caisse nyonnaise compte 80% de clientèle privée mais aussi des PME. Organisée en coopérative, elle appartient à ses sociétaires, dont elle rémunère à un taux de 12% les parts sociales. La part sociale est de 500 francs, et il est possible de détenir jusqu’à 40 parts. Chaque sociétaire représente une seule voix à l’assemblée générale, quel que soit le nombre de parts détenues, mais les sociétaires les plus dotés en parts participent à la vie de la banque. «Le fait d’avoir des sociétaires basés surtout dans la région crée des liens de proximité», selon son directeur. Les parts se transmettent typiquement d’une génération à l’autre. Cela dit, le nombre de parts est limité, si bien que les nouveaux candidats sont sur une liste d’attente qui se rallonge.

Peu de services en ligne

Non loin de là, la Caisse d’Epargne d’Aubonne (CEA), qui domine le classement précité des banques de détail, compte 10 collaborateurs. Son directeur Olivier Thibaud identifie lui aussi la proximité avec les clients et la connaissance du marché local comme des facteurs clés de succès. «Nous avons une activité qui n’a pas changé depuis 1837: nous récoltons l’épargne et octroyons des hypothèques à des gens qu’on connaît. Je connais personnellement tous mes clients. Les gens ont du plaisir à venir chez nous.» La CEA gère 800 dossiers hypothécaires et 5000 à 6000 clients passifs. Les comptes épargne-placement offrent 0,5% de rendement, un taux inespéré aujourd’hui en Suisse, où le maximum offert par les principales banques se situe à 0,1%. «Le but des caisses d’épargne est la promotion de l’épargne, souligne Olivier Thibaud. Nous avons des clients très fidèles.» La CEA est une coopérative et non une SA.

La CEN et la CEA ont toutes les deux des services de base d’e-banking pour les clients qui le souhaitent, mais ne privilégient pas ce type de service, estimant que les clients recherchent justement autre chose auprès d’elles. «Nous voulons que les gens, y compris les jeunes, viennent à la banque. On résout aussi beaucoup de questions par téléphone: le client tombe sur un réceptionniste, pas sur un répondeur.» La CEA n’offre que des prêts hypothécaires à taux variables et focalise son offre sur les crédits de construction, très souples en termes de conditions.

Certaines caisses d’épargne disparaissent aussi. Ainsi, fin 2008, la Caisse d’Epargne de la ville de Fribourg, plus ancienne banque du canton, a été absorbée par la Banque Cantonale de Fribourg. Elle comptait 14 employés.

«Il n’y a pas que le taux le plus bas qui compte»

Basée dans le canton de Berne, la Caisse d’Epargne Courtelary (CEC) est le seul établissement romand du groupe des banques régionales Clientis. Elle affiche également de très bons chiffres depuis 2017, tant en progression des prêts hypothécaires qu’en dépôts de la clientèle. Idem pour la Caisse d’Epargne Riviera (CER). Toutes ont su capitaliser sur leur clientèle de proximité, malgré la concurrence très vigoureuse des banques cantonales et de détail. Face à des établissements vantant des offres de crédit à taux très bas, des analyses de crédit automatisées en ligne, des avantages fiscaux ou des garanties d’Etat, la CER – organisée en coopérative – bénéficie d’une clientèle fidèle, attachée à la qualité relationnelle et désireuse d’un service personnalisé, de solutions de financement sur mesure et d’une rapidité d’exécution qui manque parfois dans les grands établissements.

«Il y a une forte attache au contact humain, témoigne de son côté Joël Augsburger, directeur du Crédit Mutuel de la Vallée, situé au Sentier (vallée de Joux). Quand on parle du Crédit Mutuel, les gens pour la plupart savent qui est derrière, viennent chercher conseil auprès de l’établissement, mais aussi auprès de certaines personnes.» L’établissement fait état d’un rajeunissement de sa clientèle, de clients jeunes désirant acheter des biens immobiliers «qui pourraient faire leurs emplettes bancaires sur internet, mais qui veulent le contact», explique le directeur. «Une homepage, c’est bien, mais arrive-t-elle à cerner tout le contexte qu’il y a autour d’une personne? Pas forcément, c’est un peu plus froid. Il y a donc un petit retour en arrière, les clients renouent avec leur région.»

Spécialisé lui aussi dans le financement hypothécaire, le Crédit Mutuel de la Vallée offre des hypothèques à taux fixes. Difficile toutefois de s’aligner sur les taux les plus concurrentiels. «C’est là qu’on voit qu’il n’y a pas que le taux le plus bas qui compte, ajoute Joël Augsburger. Nous n’avons pas les mêmes pouvoirs de refinancement que les grands, mais une oreille attentive, et ne restons pas bloqués ou rigides derrière des directives.» Le taux d’épargne proposé n’est pas forcément plus haut que d’autres, mais l’établissement se montre solidaire autrement: durant la pandémie, il a mené une action pour les commerces locaux en avril, en offrant des bons d’achat aux clients, créant un fort engouement: les bons se sont écoulés en quelques heures. «Nous sommes rassurants, notre modèle est simple, c’est celui du père de famille. Et si quelqu’un dépose une épargne de 100 000 fr. chez nous, son argent servira à financer un bien immobilier dans la région, c’est un circuit local.»

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante, spécialisée en économie et finance, et conseillère pour influenceurs et leaders d’opinion. Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque genevoise Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale". Elle obtient le prix Schweizer Journalist 2008. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle prédit que la fin du secret bancaire profitera à d'autres centres financiers. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin du billet vert comme monnaie de réserve, puis «La finance de l'ombre a pris le contrôle» en 2016.

Du même auteur:

L'INSEAD délivre 40% de MBA en Asie
La bombe de la dette sera-t-elle désamorcée ?

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."