Bilan

Des héros de la transition réunis à Genève

Dans le cadre du programme Accelerate2030, une douzaine de projets exemplaires en matière de développement durable, d’économie circulaire et de transition écologique, issus d’Afrique, d’Amérique latine, des Balkans et de Suisse présentent leurs activités jeudi 10 octobre à Genève. De quoi inspirer les jeunes générations pour d’autres modèles économiques et sociaux.

Alexandra "Santu" Boëtius, Alejandro Ortega et Laura Mendoza.

Crédits: DR

Profits, croissance, dividendes, retour sur investissement, bénéfices,… Ces termes constituaient le bréviaire des entrepreneurs à la fin du XXe siècle, mais de nouvelles générations leur donnent une autre signification que leurs aînés, veulent que ces variables soient liées à une croissance durable, responsable, qui ne soit pas dommageable à l'humain et à la planète. «Eux», ce sont les entrepreneurs finalistes du programme Accelerate2030, initiés par Impact Hub et les Nations Unies dans le cadre des Objectifs du développement durable (Sustainable Development Goals, SDG).

«Lors du processus de sélection, on m’a posé la question des objectifs à moyen et long terme : j’ai répondu que je voulais manger sainement, faire de l’exercice et réduire mon empreinte carbone», confie Maria Laura Mendoza Villasenor, cofondatrice d’Unima. Pour cette entrepreneure mexicaine spécialisée dans le diagnostic rapide et abordable de la tuberculose, «la croissance ne se résume pas à l’enrichissement ou aux profits, mais à des résultats concrets dans le domaine d’activité qui est le nôtre».

Onze projets retenus pour Factory17

Alejandro Ortega. (DR)
Alejandro Ortega. (DR)

Un avis partagé par Alejandro Jose Ortega Alvarez, fondateur de Costa Rica Insect Company, qui développe des alternatives alimentaires à base d'insectes: «Au Costa Rica, nous n’avions pas de tradition de nourriture à base d’insectes. Un des gros challenges était de changer les mentalités au Costa Rica. Si nous pouvions le faire dans notre pays, nous pouvions envisager de la faire à l’échelle mondiale. Nous avons créé un pain à base de farine d'insectes: c’est plus simple que de manger les insectes tels quels. En recourant aux insectes, on réduit les besoins en eau pour l'alimentation. Nous avions identifié un défi en matière de nutrition. Nous avions sous le nez des insectes. Nous nous sommes donc dit que cela pouvait donner une solution intéressante. Nous n’allions pas attendre que d’autres viennent faire le business à notre place. Nous voulons accompagner ce changement avec les besoins en protéines comblés par les insectes et au lieu de viande. On peut apprendre aux gens à penser différemment».

Laura et Alejandro font partie des onze projets retenus par Impact Hub et le Programme des Nations Unies pour le Développement (UNDP) dans le cadre du programme Accelerate2030 pour l'événement Factory17. Onze projets issus de pays aussi différents que le Nigeria, la Serbie, l'Indonésie ou le Brésil et qui ont pour point commun de s'inscrire dans les 17 objectifs du développement durable définis par l'ONU, et de les traduire en actes concrets, en stratégie d'entreprises, en activités génératrices d'emplois et de développement.

Faut-il pour autant se lancer dans des pays lointains pour prendre part à la transition économique? Robert Stitelmann prouve le contraire. Alors qu'il avait débuté sa carrière d'ingénieur dans l'économie traditionnelle, il a un jour choisi de quitter son poste et de lancer une activité correspondant à ses valeurs. «J'avais repéré au Canada pendant mes études le principe des bibliothèques d'objets, des appareils et ustensiles que l'on se prête et on emprunte au lieu de posséder chacun le sien et de ne l'utiliser qu'une fois l'an. Je me suis dit que cela pouvait intéresser de nombreuses personnes, qu'elles n'aient pas les moyens d'acheter ces objets, pas la place pour les conserver chez elles ou qu'elles souhaitent simplement réduire leur consommation», explique celui qui a lancé la coopérative La Manivelle, bibliothèque de partage d’objets à Genève.

D'autres définitions de la croissance

Laura Mendoza. (DR)
Laura Mendoza. (DR)

Pour lui comme pour les onze finalistes du programme Accelerate2030, le modèle d'une économie capitaliste uniquement motivée par la maximisation du profit, l'accroissement des bénéfices et l'oubli des externalités n'est plus valable. «La croissance pour moi, cela signifie avoir de l’impact, être capable de faire les choses mieux, plus efficacement, et en conservant un haut niveau d’énergie», esquisse Laura. «J’ai une définition spéciale de la croissance: moins de business et plus de solidarité», complète Robert. Ce genre de redéfinition de la croissance, d'autres entrepreneurs du programme l'ont eue. «Cela amène à une réflexion sur la croissance, sur le sens que nous voulons donner à la croissance et à notre économie. Donc nos objectifs. Si on grandit mais avec burn-out, pollution et autres effets négatifs, cela n’a pas de sens de croître», note Alexandra "Santu" Boëtius, responsable d'Impact Hub Genève et pilote du programme Accelerate2030.

Alexandra "Santu" Boëtius. (DR)
Alexandra "Santu" Boëtius. (DR)

Pour mettre sur pied l'événement Factory17, avec le réseau Impact Hub dans la quinzaine de pays concernés et le PNUD, Santu a eu besoin d'un peu plus de six mois. D'abord un appel à candidatures, puis des entretiens avec les 1100 candidats, pour retenir 150 projets. Et fin août, les onze finalistes ont reçu leurs invitations pour le rendez-vous genevois. «Les années précédentes, l’événement existait. Mais cette année nous voulions l’ouvrir à la ville et aux étudiants, pour qu’ils réalisent qu’il y a des entrepreneurs qui se bougent. L’événement est un "call for action" pour les entrepreneurs afin de se montrer actifs sur le climat mais aussi la durabilité de manière plus large. Nous avons bénéficié du soutien de nombreux partenaires, publics et privés, comme le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), le Canton et la Ville de Genève, le Programme des Nations unies pour le Développement(PNUD), l’International Trade Centre, et Engagement Migros», détaille Santu Boëtius.

Arrivés à Genève une semaine avant la soirée Factory17, les finalistes ont eu un programme intense pendant ces quelques jours: séminaire en montagne, sessions avec des coachs, rencontres avec des investisseurs, séances de pitch, échanges avec des chercheurs ou des spécialistes de leurs domaines respectifs,... Mais c'est aussi dans la confrontation et l'échange entre eux qu'ils ont beaucoup appris. «On se connecte d’abord, on trouve des liens qui font du sens. On ne se connaissait pas dans un même continent avant d’arriver ici», explique Alejandro. «On peut apprendre des coaches, mais aussi des autres finalistes qui sont aussi des entrepreneurs», appuie Santu. «Au Mexique, nous sommes très proches de la mentalité américaine. Ici j’ai apprécié de voir d’autres façons de faire face aux programmes, de saisir les opportunités. Le programme est fait d’une manière contraire à celle dont il serait mené aux USA: ici on prend d’abord le temps d’apprendre à se connaître, avant de mener les entretiens avec les coachs, les investisseurs, les experts», note Laura.

Une mentalité européenne que ne renie pas Santu. Et a fortiori le positionnement genevois. «Nous constatons que Genève est bien positionnée comme un pont afin de connecter les acteurs, entre ONU, ONG, entreprises, universités,… Dans notre cas, nous souhaitons soutenir l'innovation bottom-up. Il faut donner de l’impact à ces projets et leur permettre de grandir. Les SDG sont une opportunité de business et c’est cet enjeu que nous voulons mettre en avant. Le monde est désormais différent de la fin du XXe siècle et l'économie de demain ne sera pas celle d'hier, avec ses impacts négatifs pour l'humain et la planète», assure la responsable du programme. Ce qui n'interdit pas de voir les choses en grand. Mais sur un mode différent. Ainsi, Robert envisage d'autres bibliothèques d'objets: «Créer une structure nationale, c’est un des objectifs, avec des ouvertures d’autres lieux similaires en Suisse. J’ai reçu une centaine de courriels de personnes intéressées à mener des initiatives similaires dans leur ville. Mon objectif est de donner les clefs aux autres pour réussir. Pour moi la croissance s'appuie sur mes valeurs: communauté et solidarité. J'ai envie de voir comment des communautés locales peuvent grandir ensemble et être plus solidaires».

Inspirer d'autres vocations

Autant de signes d'une mutation profonde de l'économie qui est engagée depuis quelques années. Une mutation à laquelle fait écho ces derniers mois la mobilisation des jeunes pour le climat. «Nous voyons qu’il y a avec les étudiants romands une prise de conscience et un mouvement massif pour un autre modèle de société. C’est fantastique d’aller dans les rues pour manifester cette volonté de changement. Mais il faut aussi une organisation et des moyens d’aller au-delà de la mobilisation. Nous avons aussi besoin de role-models et nous savions que nous allions avoir des entrepreneurs inspirants», analyse Santu.

Robert Stitelmann. (DR)
Robert Stitelmann. (DR)

Sur la scène du Bâtiment des forces motrices à Genève ce jeudi soir, une série de personnalités vont donc prendre la parole: du directeur du WWF aux entrepreneurs suisses comme Robert, en passant par les finalistes d'Accelerate2030, tous ont un message à faire passer. «Il faut oser. On a parfois l’opportunité de se lancer et il ne faut pas hésiter si cela est en phase avec ses valeurs. On trouve toujours de l’aide sur notre chemin. D’autres m’ont montré l’exemple et là j’ai l’opportunité de montrer la voie à d’autres», explique Laura. «Parfois on cherche un mentor ou une inspiration. Mais on peut l’avoir à côté de soi, dans sa famille ou ses amis. Les choses arrivent dans la vie si on fait un pas, les autres viennent vers vous. On a sans cesse des opportunités de faire des actes inspirants et cela génère des mouvements dans le même sens de la part des autres, sans qu'on s'attende à cela», abonde Alejandro. Robert va même plus loin: «Sortir de sa zone de confort est fantastique et cela donne une sensation extraordinaire. J’ai deux messages que je veux partager. La première est que je suis un exemple que la magie peut arriver à chacun, avec seulement la volonté de changer la société sur la base de la façon dont nous consommons. C’est un défi magnifique. L’autre idée c’est celle de l’intelligence collective. Le plus je vis, le plus je vois le pouvoir de réunir des gens pour atteindre un objectif ensemble. Je ne pourrais jamais réussir seul. J’ai envie de dire "faisons-le ensemble, mettons nos compétences en commun dans tous les domaines, et mettons en commun notre passion et notre motivation". J’avais toujours envie de me lancer. Mais cela semblait tellement immense et vaste, notamment dans les compétences à avoir».

Ce jeudi soir, en témoignant sur leurs parcours et en exposant leurs valeurs et leurs activités, les entrepreneurs espèrent susciter d'autres vocations ou simplement faire réfléchir l'auditoire aux modèles économiques actuels. C'est là tout l'espoir de Santu et des partenaires d'Impact Hub dans ce programme, qui s'appuient sur l'essai de Joseph Campbell, Le Héros aux mille et un visages, selon lequel de nombreuses personnes ont le pouvoir de changer la société et d'inspirer des changements profonds par l'exemple, et en incitant d'autres personnes à se mobiliser. Mais pas question de voir les héros du soir dans le cadre d'un mythe, mais d'une nouvelle réalité en construction.


Soirée Factory17 ce jeudi 10 octobre 2019 de 19h à 22h au Bâtiment des Forces Motrices à Genève. Entrée libre.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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