Bilan

Des boards plus féminisés mais toujours du retard en Suisse

Avec son Board Monitor Europe 2021, le cabinet Heidrick & Struggles capte les grandes tendances des conseils d’administration en Europe. La féminisation des instances se poursuit, mais la Suisse affiche toujours un certain retard sur ses voisins.

La Suisse reste en retard pour le recrutement de femmes au sein des conseils d'administration.

Crédits: Unsplash / Wocintechchat.com

Chaque année, le cabinet Heidrick & Struggles publie son analyse des nouveaux membres des conseils d’administration dans les grandes entreprises. Et cette année, pour la première fois, la Suisse étaient incluse dans cette étude. Cette analyse permet de constater que le rajeunissement, la féminisation et plus globalement le renouvellement d’ampleur des membres des boards s’inscrivent dans la durée. Cependant, la Suisse reste en arrière dans la parité des genres en comparaison internationale. Entretien avec Jacques Amey, associé chez Heidrick & Struggles en Suisse et spécialiste des conseils d’administration.

Bilan: C’est la première fois que votre enquête annuelle intègre un focus sur la Suisse. Qu’est-ce que ce coup de projecteur vous apprend?

Jacques Amey: C’est effectivement la première fois que nous intégrons le marché suisse dans cette étude. Nous y pensions depuis quelques temps. Il y a un vrai intérêt avec l’importance de ce marché en Europe et la centralité pour de nombreuses entreprises qui y ont leur siège et leur conseil d’administration. Evidemment, comme il s’agit d’une première, il y a le désavantage de ne pas avoir de point de comparaison par rapport aux millésimes précédents. Mais nous pouvons établir quelques comparaisons avec d’autres pays européens. Et comme nous voulons poursuivre d’année en année pour la Suisse, nous aurons à terme une vision de moyen et long terme. Et puis, pour notre cabinet, cette étude Board Monitor Europe constitue un bon complément de l’étude annuelle «Routes To The Top», qui qui fournit des informations sur les caractéristiques démographiques des PDG de plus de quinze pays du monde entier.

Quels sont les enseignements principaux de cette première pour le marché suisse?

La première constatation qui frappe, c’est que nous avons une vraie volonté en Suisse de rafraîchissement ou renouvellement des conseils d’administration: avec 44 nouveaux board members sur l’année 2020, nous enregistrons un nombre très élevé de nouveaux entrants pour un pays de cette taille (en comparaison: 33 nouveaux board members en Allemagne). Nous voyons donc une vraie volonté de rafraîchir la communauté, de chercher de nouvelles compétences. La gouvernance des conseils d’administration en Suisse jouit déjà d’une très bonne réputation au niveau international, cependant le souci de professionnalisme persiste. Les conseils d’administration attendent toujours davantage de la part de leurs membres, notamment en termes d’intensité de travail et de disponibilité. Cela va parfois à l’encontre de la volonté d’intégrer ds membres plus jeunes et encore en activité. On devient très exigeants sur cet axe. On n’a plus aujourd’hui de «membres de conseil d’administration alibis». On contraire, il y a des membres engagés et qui peuvent être engagés dans leur mission. Les membres de conseils d’administration qui construisent un grand portefeuille de mandats ne peuvent plus suivre dans ce contexte. Peut-être que cela amènera davantage de rotation dans les années à venir. Et le corollaire, c’est que le nombre absolu de board member par conseil d’administration à tendance à augmenter.

Vous évoquiez les membres plus jeunes et en activité. Votre focus sur la Suisse montre pourtant un rajeunissement…

C’est une des contradictions auxquelles nous assistons. Mais elle peut s’expliquer avec l’élargissement des conseils d’administration que j’évoquais. Au niveau européen, nous avons clairement cette idée de rafraîchissement: nos chiffres montrent une moyenne d’âge standard en Europe comprise entre 52 et 60 ans, assez souvent autour de 56 ans dans plusieurs pays. L’idée derrière cette tendance globale est d’amener davantage de diversité. On n’est plus aujourd’hui sur le modèle d’une personne de 65 ou plus qui va intégrer un conseil d’administration au terme de sa carrière opérationnelle. On cherche des gens encore actifs sur le marché. Sur la population des nouveaux nommés, 50% des personnes sont encore dans des fonctions opérationnelles. Au-delà de diversifier les profils, il y a une volonté évidente et assumée de chercher plus de compétences et des expertises nouvelles (transformation digitale, expertise dans le domaine de la cyber-sécurité, ESG,…). Les « anciens » membres des conseils d’administration ont moins d’expérience dans ces domaines émergeants.

Quid de la formation? Vous évoquez des profils de dirigeants. Or, la Suisse avec son système dual et l’importance des entrepreneurs et dirigeants avec des parcours d’études non universitaires est souvent vue comme atypique en Europe…

L’éducation est importante mais dans les considérations de recrutements de conseils d’administration, ce n’est pas un des éléments clefs. Ces derniers résident davantage dans l’impact obtenu tout au long de leur parcours professionnel. Le cursus de formation est rarement un sujet, c’est rarement vu comme un critère de recrutement. Mais c’est peut-être justement là que réside la spécificité helvétique: en Suisse, le statut d’éducation est moins vu comme un critère décisif, notamment par rapport à la France, où l’éducation reste un critère important voire déterminant. L’apprentissage notamment n’est pas un tabou en Suisse pour accéder à ces fonctions.

Abordons l’un des enseignements majeurs de votre focus sur la Suisse: la féminisation des conseils d’administration. Le mouvement est en marche en Suisse comme partout en Europe, mais notre pays n’est pas en pointe, loin de là…

La diversité des genres est toujours une thématique, année après année. La préoccupation des entreprises est de mettre l’accent sur la diversité dans les conseils d’administration, pas seulement pour les statistiques, mais surtout en raison d’une vraie prise de conscience que la diversité est un atout. Huit fois sur dix, nos clients nous demandent de leur présenter des femmes dans le cadre du rafraichissement de leur conseil d’administration; parfois c’est un vrai critère décisif, parfois c’est plutôt une préférence.


Avec 41% de femmes parmi les nouveaux membres de conseil d’administration en Suisse en 2020, on n’est pas vraiment dans les «best in class» au niveau européen (au Danemark, nous avons 61% de femmes dans les nouvelles recrues, en Espagne 58%). La Suisse se retrouve au 10e rang sur 14 pays européen. Cela démontre que c’est un «sujet» et la volonté de diversité de nos conseils d’administration doit persister dans les années à venir. Cependant, force est de constater qu’il reste des difficultés à trouver des candidates en nombre suffisant avec les critères élevés requis pour occuper ces postes. Il y a actuellement moins de candidates que de candidats. A compétences égales, on donnera souvent le poste à une femme, comme nous le constatons. Mais avec un manque de candidatures, cela reste délicat.

La politique doit-elle intervenir pour accélérer ce rééquilibrage?

Imposer serait sans doute une erreur, promouvoir reste le chemin choisi. Selon moi, la Suisse a raison de ne pas rentrer dans le défaut de candidatures alibis pour satisfaire les statistiques. Il y a un défaut de candidates pour des postes de membres des conseils d’administration. Les candidates potentielles ayant l’expérience et les compétences commencent à être surchargées, et les jeunes femmes n’ont pas encore accumulé l’expérience requise jusqu’à présent pour ce genre de postes. On arrive à un goulot d’étranglement. Mais justement, le fait d’ouvrir la tranche d’âge à des profils plus jeunes devrait contribuer naturellement à accroître le nombre de femmes. Et basé sur la révision du droit de la société anonyme, les 30% des membres de conseils d’administration doivent être des femmes. Ce droit révisé prévoit aussi que 20% des postes décisionnels doivent être occupés par des femmes. A terme, cette loi devrait aider, mais elle portera ses fruits à moyen et long terme seulement. En effet, si on regarde les habitudes mais aussi les recettes du succès, la Suisse compte historiquement encore assez peu de femmes CEO et CFO: il est donc encore difficile de trouver un pool de candidates. Or, en Suisse, les entreprises sont souvent plus conservatrices qu’ailleurs sur le fait d’embarquer des ex-CEOs et des ex-CFOs dans leur conseil d’administration.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à la transition vers une économie plus durable et responsable, au luxe et à l'horlogerie, au tourisme et à l'hôtellerie, à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments.

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