Bilan

Derrière l’offensive contre Tripoli

Une nouvelle reconfiguration de la Libye est en cours. Le maréchal Haftar entend bien prendre le contrôle des exportations de pétrole. Avec la bénédiction de la Russie.

Soldats libyens en route pour Tripoli.

Crédits: Esam al-fetori/Reuters

L’offensive militaire contre Tripoli, déclenchée le 4 avril dernier par le maréchal Khalifa Belqasim Haftar, n’est pas un énième soubresaut de la guerre de 2011, dont le principal résultat a été de plonger ce pays dans le chaos prédateur des milices islamistes. A l’époque, la Russie, gouvernée par le président Dmitri Medvedev, n’avait pas mis son veto onusien à l’opération, contre l’avis très ferme de son premier ministre Vladimir Poutine. Dès le retour de celui-ci au Kremlin en 2012, il n’aura de cesse de réparer la casse des Printemps arabes, incluant la récupération des intérêts russes en Libye. 

L’une de ses premières décisions fut d’ailleurs de lever l’embargo sur les armes à destination de la Libye, même s’il a fallu contourner le blocus de l’ONU, toujours en vigueur. L’Algérie et l’Egypte l’y aidèrent, et c’est justement au Caire que le soutien au maréchal Haftar fut officialisé, en 2015. Ce russophone formé à l’Ecole d’état-major de Moscou, du temps de l’URSS, venait de prouver sa capacité à battre les milices islamistes de Cyrénaïque, en particulier le long des 1115 km de frontière commune avec l’Egypte, dont le maréchal Al-Sissi ne pouvait tolérer davantage qu’elles fussent une passoire à djihadistes. 

Le maréchal prit aussi le contrôle du fameux croissant pétrolier de l’Est libyen, avec ses terminaux portuaires. Il fut ensuite reçu au Kremlin et même accueilli avec les honneurs sur le porte-avions Amiral Kuznetsov, croisant au large des côtes libyennes, en janvier 2017. Ses soutiens s’élargirent notamment aux Emirats arabes unis et même à l’Arabie saoudite, qui l’assura du renfort des milices salafistes légitimistes du cheikh Madkhali, ces deux alliés souhaitant tout autant que lui évincer le Qatar et la Turquie du pays. 

Fort de ces alliances, il put accroître l’étendue de son contrôle territorial, jusqu’aux immenses gisements côtiers de Sabratha, non loin de la frontière avec la Tunisie (elle aussi sous forte influence des Frères musulmans), et plus récemment jusqu’au Fezzan (sud-ouest), s’emparant de Sebha sans combat, ainsi que des champs pétroliers d’Al-Charara et d’Al-Fil, dont l’exploitation était préemptée par des groupes armés touaregs depuis décembre 2018. 

Un gouvernement alibi

Pendant ce temps, côté tripolitaine, l’Europe et les Etats-Unis soutiennent toujours le gouvernement de Fayez al-Sarraj, malgré le fait qu’il ne dispose d’aucune légitimité populaire faute d’élections, toujours impossibles à organiser en raison de l’opposition des milices. 

Mais c’est à Tripoli que se situe le siège de la National Oil Corporation (NOC), dont l’ONU a décidé qu’aucune exportation de pétrole ne serait légale sans son sceau. Voilà donc un premier but de guerre du maréchal Haftar tout désigné: renverser le gouvernement en place afin de prendre le contrôle de la NOC. Ce gouvernement, qui ne tient que par la volonté de quelques milices se servant de lui et d’une communauté internationale, n’est plus aujourd’hui qu’un alibi au service des discrets intérêts de l’Allemagne, laquelle reste l’obligée de la Turquie pour cause de flux migratoires, et résiduellement de l’Italie de Giuseppe Conte qui rêve encore d’investissements qataris, ce qui d’ailleurs n’est pas du goût de Matteo Salvini. La France, quant à elle, oscille entre les tirades moralistes du trop jeune Emmanuel Macron et le réalisme de Jean-Yves Le Drian, qui n’hésita pas à expédier quelques unités des forces spéciales françaises en soutien de la reconquête de Benghazi par Haftar, en 2016, du temps où il était ministre de la Défense de François Hollande. Quant aux Etats-Unis de Donald Trump, pas question de faire le service après-vente d’Obama. C’est donc sans surprise que le président américain a fait évacuer de Libye les troupes de l’Africom.

Un partisan du maréchal Khalifa Haftar. Ce dernier a lancé une vaste offensive en avril. (Crédits: Esam Al-fetori/Reuters)

Les intérêts géopolitiques

Ces quelques éléments étant rappelés, pourquoi le maréchal Haftar a-t-il décidé de lancer cette offensive début avril? Un indice est peut-être à trouver dans l’annonce faite, le 20 décembre dernier, de la saisie simultanée d’une cargaison
de missiles sol-air en Algérie et de deux conteneurs d’armes dans le port libyen d’Al-Khoms (sous contrôle des Frères musulmans), en provenance de Turquie. Dès lors qu’on sait qu’une partie de l’actuelle révolte algérienne est téléguidée par les Frères musulmans, on peut se demander s’ils n’étaient pas sur le point de renverser, eux-mêmes, le fragile Fayez al-Sarraj. Cela expliquerait pourquoi le déclenchement de cette opération, qui ne semble pas être des mieux préparées, a dû être accéléré. Les chances de victoire du maréchal n’en sont pas moins sérieuses, d’autant que la Russie a fort bien su ménager Tripoli et pourra se poser en arbitre crédible, contrairement à la France ou à l’Italie.  

Rappelons que c’est avec Tripoli que Gazprom, Tatneft et plus récemment Rosneft ont déjà signé des accords d’exploitation d’hydrocarbures, en parfaite légalité. Et si on se demandait pourquoi la Russie, qui regorge de pétrole, devrait en acheter davantage, il suffirait de consulter la liste des acheteurs de pétrole et gaz libyens: ils sont essentiellement européens. Une manière très géopolitique de garder la main sur cette clientèle stratégique. 

Au final, si le maréchal Haftar devait caler, il lui faudrait alors compter sur l’envoi de troupes par l’Egypte, ce qui compliquerait la donne. En revanche, en cas de victoire, il ne serait pas impossible que la Russie se voit offrir sa seconde base navale en Méditerranée, avec l’Europe à une très courte portée de missiles. 

Arnaud Dotézac

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