Bilan

Déménageurs: le fléau du travail au noir

Impuissantes, les entreprises du secteur regrettent le peu de contrôle étatique contre le dumping salarial. Leur association professionnelle tente de faire bouger les choses.
  • Isabelle HarschCEO de Harsch, plaide pour la création d’un CFC de déménageur emballeur.

    Crédits: Lionel Flusin
  • Santa Fe, dirigé par Laurent Giraud, mise beaucoup sur la relocation.

    Crédits: Lionel Flusin

Guillaume Aebi, directeur des opérations chez Chasseur Express, soupire. Comme ses collègues membres de l’Association genevoise des entreprises de déménagement (AGED), il s’efforce de faire face à une concurrence sournoise: «Il suffit d’une camionnette et de deux hommes», fulmine-t-il. La situation, qui semble identique dans les cantons voisins, n’est pas nouvelle. 

Voilà pourquoi il a fallu mettre sur pied une nouvelle convention collective de travail (CCT). Sur Genève, on y lit que la durée normale du travail est fixée à 45 heures par semaine, pause comprise, pour le personnel d’exploitation. Les heures supplémentaires faites en dehors de l’horaire normal de travail sont payées ou compensées avec un supplément de 25%. Mais le travail effectué après 20  h  ou avant 6  h , ou encore le dimanche, doit être payé ou compensé avec un supplément de 50%. 

«Ces microsociétés qui travaillent au noir ne paient ni la TVA (8%) ni les charges sociales des employeurs (15%). Elles n’ont généralement pas d’assurances en cas de dégâts et ne respectent pas la CCT. Voilà pourquoi il nous arrive de nous retrouver parfois avec des devis 50% moins chers que le nôtre», raconte Guillaume Aebi. Il est vrai que pour les déménagements locaux de personnes privées le prix reste le critère principal. Comment faire alors pour tenir? Il faut savoir s’adapter aux nouveaux besoins et offrir un service de qualité. 

La société familiale dirigée par Isabelle Harsch a décroché le mandat de la Maison de la Paix à Genève voilà quelques années. «Nous avons géré le déménagement de A à Z, notamment celui de la bibliothèque HEID, avec environ 10 km d’ouvrages comprenant certaines pièces uniques. Pour être le plus performant, nous avons utilisé des outils adaptés et efficaces afin de réaliser au mieux le transfert des ouvrages grâce à un système ingénieux d’étagères roulantes que nous scotchions», explique la CEO qui va fêter ses 29 ans dans quelques jours. C’est aussi Harsch qui s’est chargé du déménagement du CIO à Lausanne-Vidy. 

Par contre, pour l’important déménagement du genevois Japan Tobacco International voilà un an, c’était le concurrent Pelichet qui avait gagné ce contrat. «L’activité de déménagement de bureaux reste intéressante pour les sociétés comme la nôtre. Il y a un cahier des charges qui est établi, suivi d’une mise au concours. Nous répondons à une vingtaine d’appels d’offres par année, en moyenne», ajoute Isabelle Harsch. Le déménagement de l’Opéra de Genève, le Grand Théâtre devant être entièrement vidé pour être rénové, a été ainsi remporté par Balestrafic.

Le marché des expatriés

Chez Santa Fe (précédemment dénommée Interdean, avant son rachat par ce groupe danois coté en bourse), on bénéficie du fait d’être la filiale suisse d’un géant présent dans 46 pays via 96 bureaux. «Nous gérons des contrats à l’échelle mondiale», indique Laurent Giraud, sans vouloir citer de clients. Ce type de partenariat global devient la référence pour de plus en plus de multinationales. «Nous avons la capacité d’offrir une prestation globale, même si notre cœur de métier reste le déménagement. Nos services gravitent autour. Cela va par exemple des services d’immigration à de la recherche de logements temporaires ou d’une école pour les enfants.» 

Le groupe Santa Fe affiche de grandes ambitions dans la relocation. Alors qu’il en réalise environ 60 000 par année, il souhaite doubler ce chiffre dans les prochaines années. On parle «d’imports» (pour les expatriés qui arrivent en août-septembre) et «d’exports» (ceux qui partent en juin-juillet). A ce propos, Isabelle Harsch a constaté que les expatriés étaient désormais davantage à quitter la région qu’à s’y installer. «Pour 100 qui quittent le pays, nous avons constaté qu’il y en a 70 qui arrivent», dit-elle.

Son concurrent Laurent Giraud, chargé des opérations chez Santa Fe, nuance ce constat: «Il est vrai qu’il y a un peu moins d’arrivées que de départs en ce qui concerne les expatriés. Mais cela s’explique par une vague de régionalisation des centres de décision au sein des grandes entreprises. Dès lors, celles-ci n’éprouvent plus le besoin de faire venir certaines personnes au sein de leur siège EMEA en Suisse. Et lorsqu’ils les font venir, c’est désormais plutôt pour des missions plus courtes, de l’ordre de trois mois. Ce qui ne justifie plus de faire déménager toute la famille de l’expatrié. Les besoins évoluent.» Voilà de quoi renforcer la nécessité de se doter de résidences meublées. Reste qu’avec le Brexit un certain nombre de cartes vont être redistribuées.  

Différentes stratégies

En résumé, le marché du déménagement serait stable en termes de volume, mais volatil en termes de typologie de service. Chez Chasseur Express, on a su trouver quelques «niches» qui permettent de tourner à plein régime. Lors de notre visite, leur entrepôt de 440 m2 affichait complet. «Nous travaillons énormément avec les régies qui nous mettent ensuite en relation avec les locataires. Mais aussi avec les missions étrangères ou avec certains bureaux d’architectes.

Ainsi, dans le cadre de l’aménagement d’une arcade commerciale à la rue du Rhône, nous avons stocké la totalité du matériel et des aménagements dans notre dépôt, avant de livrer sur place au fur et à mesure des besoins», relève Guillaume Aebi, passé par l’Ecole hôtelière de Genève et par le secteur de l’aviation privée avant de rejoindre son père au sein de cette PME. Son chiffre d’affaires progresse régulièrement depuis quatre ans. 

Chez Harsch, vu la taille de l’entreprise, Isabelle Harsch a développé une stratégie de consolidation sur le marché national. «Afin de pouvoir servir localement nos clients (pour éviter de perdre trop de temps sur la route), nous avons repris certaines sociétés, au gré des opportunités: Schneider à Laufenburg (Argovie) en 2015 et Transdem à Lausanne le 1er octobre de cette année. Pendant longtemps, nous desservions le canton de Vaud depuis notre site de Carouge, mais ce n’était pas viable. Avec Transdem, nous avons désormais atteint une masse critique dans ce canton.» 

Reste un souci. A l’instar de Balestrafic, les entrepôts de l’entreprise Harsch sont principalement situés dans le PAV (le futur nouveau quartier genevois couvrant la zone allant de la Praille aux Vernets en passant par les Acacias, soit 230 hectares censés accueillir plus de 12  000 nouveaux logements et 6000 nouvelles places de travail.

«Nous souhaitons construire un bâtiment de cinq étages pour se doter de nouvelles surfaces de stockage. Mais cela fait cinq ans que l’Etat a gelé l’ensemble des projets. Cela ne pourra pas durer éternellement. Dans l’intervalle, nous louons des surfaces ailleurs.» La jeune dirigeante est entrée au sein du comité de l’AGED pour tenter de faire bouger les choses. Elle se réjouit de l’extension de la CCT, plaide pour la création d’un CFC de déménageur-emballeur et pour un renforcement des contrôles afin de lutter contre le travail au noir.

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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