Bilan

Data centers: la concurrence est vive

Alors que la société Safe Host a récemment inauguré «le plus grand centre de données du pays» à Gland, la concurrence s’étonne de cette course au gigantisme.
  • Gérard Sikias, directeur général de Safe Host, qui a investi 80 millions dans son dernier data center.

    Crédits: Olivier Evard
  • Boris Siegenthaler, cofondateur de l’hébergeur de sites web Infomaniak.

    Crédits: Lionel Flusin

Cela chauffe dans le petit monde des centres de données. Le 18 mai dernier, Safe Host a inauguré son dernier data center à Gland (VD). La presse a parlé du «plus grand centre de données du pays». Un investissement qui se monterait à plus de 80 millions de francs à l’heure actuelle. Un très gros investissement qui interroge certains concurrents, dont Boris Siegenthaler, cofondateur d’Infomaniak, qui possède aussi plusieurs data centers.

D’autant plus que Safe Host s’est déjà porté acquéreur du data center entièrement neuf que Yahoo avait fait construire à Avenches (VD) avant de quitter la Suisse en 2013. Or, c’est un secret de polichinelle: la majeure partie des data centers du pays sont loin d’être pleins. N’est-il pas dès lors très risqué d’avoir mis sur le marché un grand data center? Ce d’autant que les géants Google, Amazon, Facebook ou Apple possèdent d’ores et déjà leurs propres installations. Par ailleurs, le centre du Bouveret, exploité par un groupe français, aurait fermé ses portes voilà quelques mois, après avoir perdu un très gros client français.

Gérard Sikias, directeur général de Safe Host, se défend d’avoir pris des risques inconsidérés: «Oui, effectivement, ces géants possèdent généralement leurs propres data centers. Mais notre centre de Gland ne sera pas si grand que cela. Nous parlons de 14 400 m2 à terme, soit pas avant huit ans au mieux. A l’heure actuelle, nous n’avons équipé qu’une surface de 1800 m2. Simplement, nous devions construire le gros œuvre en une seule fois.» 

Un nouvel espace tous les dix-huit mois

Gérard Sikias revient sur son business plan: «Lorsque l’espace de 1800 m2 sera loué à 70%, alors nous mettrons en service un second espace de 1800 m2, et ainsi de suite. Nous espérons pourvoir un nouvel espace tous les dix-huit mois. Nos estimations se basent sur notre premier data center, celui de Plan-les-Ouates (GE), démarré avec un seul étage en 2002, puis avec la mise à disposition d’un étage de plus tous les deux ans environ. Ce centre genevois est rempli à 85% depuis 2012.

Nous nous sommes lancés dans l’aventure du deuxième centre, celui de Gland, en 2009, avec l’acquisition de cette grande parcelle. Quant à Avenches, c’était une opportunité. Yahoo y avait investi près de 35 millions de francs et nous avons pu le reprendre en octobre 2015 pour un montant que nous ne souhaitons pas divulguer, mais qui est inférieur à la moitié de cette somme.» Outre l’acquisition d’Avenches, reste la question de son taux de remplissage. Là encore, sans vouloir nous fournir d’informations précises, Gérard Sikias indique sobrement «commencer à avoir les premiers clients». «Ce centre est situé dans des régions où très peu de commercialisation avait été faite.»

A moins de 70 km d’Avenches se trouve néanmoins un petit data center au Noirmont (JU). Créé en 2009 par trois Jurassiens dont René Fell, ce «Centre de données romand» (CDRom) de 350 m2 est le fruit d’un partenariat public-privé. «Il s’agissait de répondre à une demande du gouvernement jurassien à la suite des inondations à Delémont. Le canton de Berne a, dans la foulée, souhaité aussi y héberger un réplica de son informatique. Nous avons assez vite trouvé d’autres clients, ce qui nous a permis d’être à l’équilibre dès la première année d’exploitation», relève René Fell, qui, avec ses associés d’alors a vendu ce centre en 2016 au patron d’AZ Informatique, Jean-Pierre Rérat.  

Le volet énergétique

Lauréat du Prix cantonal genevois du développement durable en 2015 pour la mise en service du data center le plus écologique de Suisse (DIII), l’hébergeur de sites web Infomaniak a été fondé en 1994 par Boris Siegenthaler et Fabian Lucchi. Devenu le premier hébergeur du pays en termes de chiffre d’affaires et de sites hébergés, Infomaniak a commencé une activité de data center en 2000. 70% des radios et télévisions locales sont hébergées dans un de leurs trois centres.

«Ces activités sont liées à nos besoins. En effet, les serveurs cloud sont plus intéressants pour les entreprises. Ils sont facilement dédoublables dans nos data centers par rapport au housing, coûteux à mettre en place et à maintenir; 95% de notre chiffre d’affaires provient de ce type d’hébergement qui a l’avantage d’être géré par nos soins tout en bénéficiant de notre savoir-faire.»

Très engagé dans la cause environnementale, Boris Siegenthaler ne comprend pas pourquoi certains concurrents s’évertuent à bâtir d’immenses data centers. «D’autant que les évolutions matérielles permettent une très forte densification. Le nombre de serveurs par rack est passé de 15 à plus de 100, avec des puissances de calcul qui se multiplient par deux tous les deux ans (lire aussi page 44). Et la même révolution est en marche avec la technologie SSD qui remplace les disques durs.»  Et ce dernier de prédire que «plus le temps va passer, plus les data centers traditionnels se videront». 

Une vision que ne partage pas René Fell, qui a fondé l’association VigiSwiss en mars 2015 qui regroupe des acteurs du marché. «L’idée est de créer un réseau de data centers avec un certain standard de qualité afin de pouvoir proposer un très haut niveau de sécurité à nos clients. En effet, il est capital que les données se trouvent non plus dans un data center, mais dans deux au minimum», observe René Fell. Revenant sur l’évolution technologique et ses conséquences, ce dernier admet que la miniaturisation des serveurs permet de dépenser moins d’énergie par serveur, «mais un rack hébergeant davantage de serveurs, cela va nécessiter davantage d’électricité. Voilà cinq ans, la norme était de 3,5 kW par rack, or aujourd’hui, nous sommes entre 9 et 12 kW». 

Des intérêts différents

Par ailleurs, il estime qu’Infomaniak et Safe Host ne font pas exactement le même métier: Safe Host gère un centre de données, offre des murs sécurisés, un conditionnement de l’air et divers autres systèmes de protection physique. Infomaniak est un hébergeur  qui peut choisir lui-même le matériel qu’il va utiliser pour héberger des sites. Safe Host doit pouvoir répondre à l’ensemble de ses clients, même à ceux qui possèdent des «mainframes» et autres superordinateurs. En résumé, l’un loue des serveurs virtuels et de l’hébergement de sites web tandis que l’autre loue des mètres carrés et des kilowattheures. «Leur philosophie ne sera pas forcément la même», conclut le président de VigiSwiss. 

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

Lui écrire

Serge Guertchakoff est rédacteur en chef adjoint à Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également responsable du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches.

Du même auteur:

Le capital-investissement connaît un renouveau en Suisse
Le Geneva Business Center de Procter & Gamble récompensé pour ses RH

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."