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Les crèmes cosmétiques, un business lucratif mais douteux

Une omerta plane sur cette industrie florissante: les professionnels peinent à justifier les énormes écarts de prix, alors que l’efficacité des produits est mise en doute par une partie du corps médical.

Les fabricants doivent afficher la composition de leurs crèmes: l’eau peut constituer jusqu’aux trois quarts du produit.

Crédits: DR

Les pharmacies et les rayons cosmétiques des grands magasins regorgent de crèmes cosmétiques promettant de retarder ou d’effacer les rides, les taches et autres signes du temps qui passe. Difficile pour le consommateur de faire son choix parmi l’offre pléthorique de produits. Ce qui surprend dans cette profusion de crèmes anti-âge, c’est la variation des prix. Les écarts sont énormes, passant de 4 fr. à plus de 1000 fr. le pot de 50 ml.

Comment expliquer de telles différences? Ces crèmes tiennent-elles leur promesse en matière de résultats? Ces questions ont été posées à des fabricants de cosmétiques, des sous-traitants ainsi qu’à des dermatologues. Difficile d’obtenir des réponses. Une véritable omerta entoure ce business. Les médecins parlent souvent sous couvert d’anonymat. Un haut cadre d’une entreprise de cosmétiques, connu de la rédaction, a même été licencié à la suite d’informations révélées à Bilan. Dans le milieu de la cosmétique, seules les promesses de jouvence peuvent et doivent être communiquées.

Nous nous sommes aussi tournés vers les hôpitaux universitaires. «Nos dermatologues sont très sollicités et votre sujet n’est pas purement scientifique», écrit le service de communication des HUG. Au CHUV, le service de dermatologie préfère aussi s’abstenir. Il ne serait pas en mesure d’apporter des réponses médicales sur les crèmes anti-âge et leurs effets.

«Les crèmes cosmétiques? La plus grande escroquerie du siècle»

Il a fallu s’adresser à des médecins installés pour essayer d’obtenir une réponse. Les avis sont très tranchés, entre les opposants farouches aux produits cosmétiques et ceux qui en vantent les mérites. «Il n’y a aucune évidence clinique. Les crèmes cosmétiques constituent la plus grande escroquerie du siècle. Certaines d’entre elles, très parfumées, provoquent des taches sur la peau», note une spécialiste en médecine esthétique qui ne peut pas témoigner ouvertement, étant elle-même liée à une marque de cosmétiques. Elle reproche notamment la non-obligation d’effectuer des tests cliniques avant de mettre un produit sur le marché. «Il faudrait davantage de transparence et plus de législation. La plupart des crèmes ne sont pas évaluées scientifiquement mais uniquement auprès d’un panel de consommateurs qui jugent la texture, l’odeur ou donnent leur ressenti», poursuit-elle.

Les dermatologues sont très divisés sur les effets des crèmes anti-âge. (Antonio Ovejero Diaz/ Westend61/Getty images)

Un dermatologue genevois, pourtant, a accepté de s’exprimer à visage découvert, le docteur Claude-André Simon: «La peau est un organe vivant qu’il ne faut surtout pas enduire de crèmes. Ces produits cosmétiques représentent un réel problème de santé publique, au même titre que la cigarette ou l’alcool. Elles empêchent le renouvellement de la peau, bouchent les pores, créent des inflammations qui détruisent les fibres de collagène. Ces crèmes provoquent au contraire des rides et des taches, affirme-t-il haut et fort. Pourtant, malgré cela, on assiste à un matraquage publicitaire qui vante des effets non démontrés scientifiquement.»

De son côté, Patricia Delarive, CEO des Cliniques Matignon et médecin-chef, concède qu’il y a parfois un abus de produits cosmétiques chez les jeunes adultes et que certaines molécules ne traversent pas l’épiderme, à l’exemple de certaines formes d’acide hyaluronique. En revanche, selon elle, il existe de nombreuses études cliniques qui prouvent l’efficacité de plusieurs principes actifs. «Il n’y a aucun doute sur les dérivés des rétinoïdes qui ont un effet anti-âge. Les antioxydants ralentissent le vieillissement de la peau et permettent même de réduire le risque de précancéroses cutanées», dit-elle.

Il y a donc deux écoles parmi les dermatologues. Les convaincus n’hésitent pas à vendre dans leur propre cabinet des crèmes ou des sérums. Ils en font même la promotion via des sites de vente en ligne ou au travers de newsletters envoyées à leurs patients. «Nous vendons des produits qui sont fortement dosés. Des explications doivent être données aux patients. Nous achetons ces produits et touchons une marge identique à celle des pharmaciens. Par contre, nous ne sommes pas sponsorisés par des marques. Nous n’avons aucun intérêt ou bonus octroyés par les fabricants de cosmétiques», souligne Patricia Delarive.

La plupart des crèmes ne sont pas évaluées scientifiquement mais auprès d’un panel de consommateurs

Reste que les marques de dermocosmétiques, comme Avène, Vichy, La Roche-Posay, Widmer ou Skinceuticals, sont très présentes dans les congrès médicaux de dermatologie. «Certains médecins tou-chent une commission sur les produits prescrits. Il y a des intérêts croisés», affirme un directeur d’une société de cosmétiques, connu de la rédaction. Des propos totalement erronés, se défend le corps médical. «Nous ne sommes pas achetés par les fabricants. C’est très réglementé», note Patricia Delarive.

Depuis le 1er janvier 2020, les rapports entre le corps médical et l’industrie sont en effet régis par une nouvelle réglementation, portant «sur l’intégrité et la transparence dans la loi sur les produits thérapeutiques». Celle-ci impose que le choix du traitement se fonde uniquement sur des critères scientifiques et objectifs. Chargé de l’exécution de cette réglementation, l’Office fédération de la santé publique (OFSP) n’a détecté aucune violation importante depuis son entrée en force.

Pourtant, les choses n’ont pas toujours été ainsi. Il fut un temps où les dermatologues partaient à des congrès, tous frais payés. «Désormais, c’est interdit. Les cadeaux sont très limités. Mais les représentants des marques essaient de garder de bons contacts avec les médecins en les invitant, de temps en temps, à manger. Inversement, certains dermatologues demandent à certaines marques cosmétiques de sponsoriser des études», constate Goetz Winter, general manager chez Sisley Paris.

Composées à 75% d’eau

Outre le manque de consensus quant à l’efficacité des crèmes, les différences de prix entre les produits laissent dubitatifs. Comment justifier de tels écarts de prix alors que c’est une crème anti-âge de Lidl à l’acide hyaluronique, à moins de 4 fr., qui a récemment séduit les lecteurs du magazine français 60 millions de consommateurs? Les crèmes antirides abordables afficheraient-elles une meilleure efficacité que certains produits anti-âge beaucoup plus onéreux? Comment sont calculés ces prix?

Les fabricants ont l’obligation de déclarer sur l’étiquette de leurs produits les ingrédients qui les composent dans l’ordre décroissant de leur importance pondérale au moment de leur incorporation. En général, les trois premiers ingrédients de la liste constituent plus de 80% du produit. Ces ingrédients ne coûtent presque rien.

L’eau arrive en tête. Elle peut constituer jusqu’aux trois quarts du produit. Les corps gras sont les deuxièmes constituants. Ils peuvent être d’origine minérale (issus de l’industrie pétrochimique), synthétique (silicones), végétale (huile d’olive, argan, amande, etc.) ou animale.

L’ajout d’ingrédients luxueux, comme l’or ou le caviar, ne peut justifier les différences de prix. «Les produits organiques sont intégrés en très petite quantité, pas plus de 0,01%, car ils déstabilisent le produit final. Sans compter que l’or ou le caviar n’ont aucun effet positif prouvé sur la peau», affirme un spécialiste.

Les écarts de prix sont énormes: de 4 fr. à plus de 1000 fr. le pot de 50 ml. (Pascal SITTLER/REA)

Certaines molécules coûtent toutefois plus cher que d’autres et des produits sont plus dosés. L’ajout d’un filtre solaire, de certains principes actifs, d’huiles essentielles, voire de cellules fraîches, renchérit fortement le produit final. «Certains fabricants dépensent plus que d’autres en recherche et développement. On recherche le graal, comme dans la pharma», relève Goetz Winter. Si certaines marques réalisent des tests en laboratoire et déposent des brevets, d’autres ne procèdent à aucune étude et sous-traitent totalement la fabrication du produit.

Les différences de prix sont à chercher essentiellement au niveau marketing. «Il y a quelques années, il fallait investir dans la production. Aujourd’hui, la chaîne de valeur s’est déplacée vers la fin du processus. Les prix sont souvent déterminés par les coûts de marketing et non pas par la qualité du produit», estime Alexandre Flueckiger, fondateur et directeur des produits cosmétiques Alpeor Switzerland.

Les frais marketing influent énormément sur le prix de vente final. Ces frais s’élèvent de 20 à 40%. «Les marques de prestige investissent davantage sur les points de vente et engagent beaucoup de personnel. Leurs frais de packaging sont aussi plus élevés», souligne Goetz Winter. Le fabricant prend, au final, une marge de 25% alors que celle des distributeurs s’élève à 40%.

Les prix sont souvent déterminés par les coûts de marketing et non pas par la qualité du produit

Alors que penser d’un pot à plus de 1000 fr. les 50 ml? Peut-on parler d’arnaque? Le produit existe car il y a un public pour ce type de produit. Comme pour tous les produits de luxe, il y a une part d’irrationnel. «On peut faire le trajet Genève-Zurich en Golf ou en Rolls. Finalement, on arrivera à destination plus ou moins en même temps. Mais l’émotion aura été différente», compare Goetz Winter.

Les marques continueront ainsi de s’engouffrer dans cette part d’irrationnel en proposant des produits premiums. Car les consommatrices, et dans une moindre mesure les consommateurs, sont prêtes à dépenser aveuglément, soucieuses de bien vieillir, et prises à la gorge par le diktat de la jeunesse éternelle.


En chiffres

150 milliards
Ces produits atteindront, selon l’organisme de statistiques Statista, 154 milliards de dollars dans le monde en 2021, contre 121 milliards en 2016. Les ventes pourraient progresser à 422,8 milliards de dollars d’ici à 2030, selon un rapport publié au mois de juin par PSIntelligence. Les Asiatiques sont les plus gros consommateurs de produits cosmétiques (41% du marché en 2019). Suivent l’Amérique du Nord (24%) et l’Europe (18%).

343 millions

En 2020, sur le site de l’Association suisse des cosmétiques et des détergents (SKW), la population suisse a dépensé plus de 343 millions de francs en soins du visage. En prenant uniquement la population âgée de plus de 15 ans, le budget annuel moyen pour les crèmes s’élèverait à plus de 60 francs, hommes et femmes confondus.

Bloch Ghislaine NB
Ghislaine Bloch

Journaliste

Lui écrire

Ghislaine Bloch a découvert le monde de la vidéo et du reportage dès son adolescence. Après l'obtention d'un master à la Faculté des Hautes Etudes Commerciales de l'Université de Lausanne, elle démarre sa carrière à L'Agefi où elle effectue son stage de journaliste. Puis elle rejoint le quotidien Le Temps en 2004 où elle se spécialise dans les sujets liés aux start-up, à l'innovation, aux PME et à la technologie. Des thématiques qu'elle continue de traiter chez Bilan depuis 2019.

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