Bilan

Drogues, armes, contrefaçons : immersion dans le quotidien des douanes suisses


L’explosion du nombre de colis internationaux depuis la crise du Covid amène l’Administration fédérales des douanes (AFD) à toujours plus de saisies. Pour les agents des douanes de Mulligen, en effectifs limités, l’expérience et l’instinct jouent un rôle primordial. .


Valeurs non déclarées, substances illicites, produits contrefaits, importations illégales: environs 30 000 colis entrant chaque jours en Suisse présentent des non conformités.

Crédits: Photos: Olivier Vogelsang


Au centre postal de Mulligen près de Zurich,  principale zone d’entrée des lettres et petits colis internationaux en Suisse, le fourmillement donne le tournis. Postés le long des tapis roulants sur lesquels défilent sans répits les paquets, les collaborateurs de La Poste tentent de faire face aux plus de 95'000 envois réceptionnés quotidiennement. Un chiffre en forte augmentation depuis la crise du Covid, avec des pics au mois de décembre, traditionnellement le plus chargé. L’étiquetage s’effectue à la cadence soutenue des arrivées : un pastille rouge pour les colis à dédouaner, une bleue pour les 3% non identifiées, et surtout, une pastille verte pour l’écrasante majorité, affichant la fameuse mention : «Rien à déclarer.»

1. Plus de 95 000 lettres et petits colis entrent quotidiennement depuis l’étranger au Centre postal de Mülligen. Un chiffre en hausse constante depuis dix ans avec le développement de l’e-commerce. Photos: Olivier Vogelsang

30% de fausses déclarations

Une déclaration à laquelle on ne peut pas se fier les yeux fermés. Tanja Brunner, à la tête de la douane de Mulligen depuis 3 ans, en est bien consciente . «Nous savons que 30% des déclarations ne sont pas conformes», relève-t-elle. Pour constater les irrégularités, les 20 agents  de son équipe sont actifs de 6h à 20 heures soit de l’ouverture à la fermeture du centre.

Dans un angle, légèrement à l’écart des opérateurs du géant jaune, 4 douaniers encadrent le tapis sur lequel 3 lettres passent par seconde : on est ici à la «frontière» commerciale, l’entrée officielle des colis sur territoire suisse. Tous les sens des douaniers sont en éveil. Une forme suspecte, et le colis est palpé pour en sentir le contenu.


Un coup d’œil à l’adresse de l’expéditeur permet d’anticiper une éventuelle infraction. «Nous établissons des profils de risques. La provenance des colis est en un. D’Amérique du Sud arrive plus souvent de la drogue, alors que d’Asie du Sud-Est, on constate d’avantage de contrefaçons.» Les envois suspects sont stockés sur un chariot à part qui se remplit à vue d’œil.

L’un des douaniers présents repère un colis de taille moyenne, envoyé depuis Singapour, avec une valeur déclarée inférieure à 6 francs. Un employé de la Poste –ce sont eux qui sont habilités à ouvrir les colis– l’ouvre devant nous et en sort une paire de chaussures prétendument de marque Gucci, une contrefaçon de qualité médiocre. Le douanier s’en saisit et se réjouit de sa découverte : «protection des marques ! » s’exclame l’agent, manifestement satisfait de sa trouvaille. 




Pendant ce temps, la majorité des colis défile sans contrôle spécifique.

L’instinct du douanier est déterminant

Quel pourcentage est réellement contrôlé ? « Au vu de la quantité de courrier journalière, il est évidemment impossible d’avoir un taux de contrôle élevé. Cela dit dit, notre pratique de contrôle est basée sur la situation, en fonction des risques et aussi de manière ciblée dans le cadre d’une action de contrôles, répond Tanja Brunner,. On bénéficie d’informations que nous partageons avec les autorités partenaires suisses et étrangères pour adapter en continu le ciblage, mais l’expérience et l’instinct du douanier sont essentiels. Ce pourquoi la stabilité des équipes est primordiale. A chacun ses affinités. Jusqu’à pas longtemps, on avait un crack des armes désormais à la retraite, il en a trouvé jusqu’à 68 en une seule journée ! Par contre, il n’a jamais trouvé une contrefaçon.»

Cette complémentarité se renforce désormais avec le domaine de direction «Opérations » nouvellement créé, et qui voit les gardes-frontières travailler ensemble avec les spécialistes en douane dans des groupes mixtes. Les gardes-frontière viennent apporter à l’équipe leur expertise en matière de drogues et de faux papiers. Nous suivons l’un d’entre eux, un solide gaillard, sur la zone de contrôle, située à l’écart, proche des bureaux de la douane. Aux colis interceptés par les douaniers s’ajoutent ceux suspects identifiés et transmis par les opérateurs de La Poste. Un douanier passe les plus douteux sous un portique à rayons X, «pour la sécurité des des personnes travaillant dans le centre de tri , en cas de lettre piégée» détaille-t-il.

2. Quand un envoi suspect est intercepté par les douaniers, il peut être passé aux rayons X afin d’éviter tout risque de colis piégé. Une fois le danger écarté, il sera ouvert pour contrôle.

Parmi les premiers colis ouverts, un livre ancien intrigue : «Ils contiennent parfois de la drogue, mais pas toujours. Un livre ancien comme celui-ci peut aussi valoir 300 francs, il y a alors une question de dédouanement.» Des médicaments apparaissent également. Tanja Brunner constate : «La majorité sont des inducteurs de l’érection. Peut-être que les gens n’osent pas encore le demander à leur pharmacien de quartier, ils commandent sur internet. Leur utilisation sans contrôle médical peut être dangereuse .»

Médicaments, drogues, armes… plus de 150 régulations à connaitre

Une feuille de 50 buvards ainsi qu’une petite pochette transparente contenant une poudre brunâtre sont scrutées par les agents. Probablement du LSD et de l’héroïne. Sur place, pas de chiens. «L’environnement n’est pas idéal. Il faudrait que l’animal bénéficie de temps de pauses réguliers, ce qui rend leur engagement dans un tel contexte moins efficient » explique le douanier, qui se dirige avec les agents vers une machine grise reliée à un ordinateur : le spectromètre à ion. 


A côté, une liste des principales substances que la machine peut être capable d’identifier. Cocaïne, héroïne, amphétamine, MDMA, THC, mais également des explosifs tels que le TNT ou la Nitro. Expert des drogues, Il relève des tendances : «on remarque une augmentation de la circulation de drogues de synthèse. La cocaïne, elle, reste à niveau élevé depuis des années. On est sensible à certains autre indices, comme la présence de paracétamol, qui peut être utilisé pour couper la cocaïne.» La provenance est déterminante dans l’interception, mais ne nous sera pas communiquée. «Nous ne pouvons pas vous communiquer ces informations pour des raisons de tactique et de securité des opérations» justifie Tanja Brunner, qui estime les saisies de drogue à une dizaine par jour.

Dans le bureau des douanes, les saisies sont stockées provisoirement, dont beaucoup de contrefaçons, la grande tendance du moment. Montres suisses de luxe et sacs de grands maroquiniers français , «ça se voit tout de suite, ça fait bon marché, la montre ne pèse rien», relève un agent. Que deviennent les marchandises saisies ? «ça dépend de quel type de bien, relève Tanja Brunner. Pour les armes, le plus souvent au ministère public du canton du destinataire, pour la drogue à la police, les médicaments à Swissmedic. Quant aux contrefaçons, c’est vu au cas par cas avec les marques. Occasionnellement, nous avons des accords et pouvons procéder à la destruction pour eux.»

On reste frappé par la variété des saisies et des infractions. Pour Tanja Brunner, c’est ce qui fait la complexité du métier : «Nous ne faisons pas d’enquête, la douane est une autorité de constatation et dénonce les cas aux autorités concernées. Ceci dit, on se doit de vérifier la conformité à plus de 150 régulations différentes.»

Vers une traçabilité accrue des colis

Si La Poste reste le principal point d’entrée des colis internationaux en Suisse, l’opérateur privé DHL, également présent dans la zone à quelques kilomètres, dédouane plus de 8 millions de colis annuellement (+20% depuis la crise du Covid). Transpalettes, rayonnages, l’ambiance est plus proche de celle des grands entrepôts logistiques privés que de celle du centre de tri postal. A la différence de La Poste, les douaniers ne sont pas présents en continu mais passent quotidiennement sur site, de quoi faire certaines trouvailles. Un douanier nous montre, sourire aux lèvres, une sorte de ventouse censé favoriser une croissance mammaire, mais elle ne représente pas un problème en termes douaniers. Ou encore des boites de médicaments en très grosse quantité : «On a le droit d’importer une quantité restreinte pour sa consommation personnelle pour un médicament. Ici on a à 800 comprimés , c’est beaucoup trop.»

5. 7486 saisies de médicaments ont été effectuées en 2018. En majorité des inducteurs de l’érection. Pour d’autres médicaments, la quantité légale à importer est limitée, et les plafonds souvent dépassés.

Si les douaniers ne sont pas présents en continu chez DHL, ils peuvent en revanche compter sur un système beaucoup plus informatisé et centralisé, dénommé e-dec, dans lequel tous les colis qui arrivent sont enregistrés dès leur départ de l’étranger, avec identité de l’expéditeur et informations sur le contenu. Un avantage substantiel selon Tanja Brunner : «ça nous permet d’anticiper, par exemple de faire bloquer par DHL les colis en fonction des profils de risque. Ou encore un type de produit (médicament). ça nous facilite nettement notre travail.»

Un collaborateur sur place : «Notre système nous permet détecter certaines mouvements suspects. Par exemple une société en Asie qui produit des factures à 50 francs pour des costumes qui en valent 2000. Également, pas mal de perruques qui arrivent aussi en provenance d’Asie avec des factures qui aussi ne sont pas correctes.»

Les envois postaux ne bénéficient pas à l’heure actuelle d’un tel niveau de traçabilité. Toutefois, un plan dit Import control system 2 est en cours d’élaboration en Europe, défini comme « un nouveau programme de sécurité et de sûreté avant l’arrivée en douane, étayé par un système d’information préalable à grande échelle sur les marchandises», selon l’UE. En clair, la mise en place d’une plateforme unique permettant l’enregistrement et la traçabilité des envois dès le départ. Un espoir pour les douanes suisses dans leur lutte pour tenter d’endiguer l’envolée des contrefaçons et importations illégales qui gangrènent le marché.


En chiffres

95 000 lettres et petits colis entrent quotidiennement en Suisse depuis l’étranger par La Poste. Plus de 8 millions sont dédouanés annuellement par DHL.

30% des déclarations ne sont pas conformes à la réalité.

20 collaborateurs de l’Administration fédérale des douanes contrôlent l’ensemble de ces entrées.

150 régulations différentes doivent être connues des douaniers pour vérifier la conformité des produits contrôlés.

+50% de contrefaçons saisies en un an, beaucoup en provenance d’Asie.


Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste économique et d’investigation pour Bilan, observateur critique de la scène tech suisse et internationale, Joan Plancade s’intéresse aux tendances de fonds qui redessinent l’économie et la société. Parmi les premiers journalistes romands à écrire sur la blockchain -Ethereum en particulier- ses sujets de prédilection portent en outre sur l'impact de la digitalisation, les enjeux de la transition énergétique et le marché du travail.

Du même auteur:

Les sociétés de conseil rivalisent avec l’IMD
Comment la sécurité se déploie aux frontières entre la France et la Suisse

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."