Bilan

Comment les Etats-Unis tentent de diaboliser la Chine

Le 8 août dernier, le quotidien anglais Daily Telegraph lance une bombe qui va agiter les secteurs économiques, financiers et diplomatiques pendant plusieurs semaines: «La Chine menace d'utiliser «l'option nucléaire» de la vente de ses dollars. » Comme l'explique le journaliste basé à Londres, «Pékin pourrait employer ses 1,33 milliard de réserves en devises étrangères comme une arme politique afin de contrer la pression du Congrès américain». Pour défendre cette opinion, ce rédacteur met en avant les déclarations de deux chercheurs chinois. Le premier,Xia Bin, est économiste au Centre de recherche et de développement, un institut placé directement sous la tutelle du gouvernement. Quand ce dernier a parlé de cette «option nucléaire», il a expliqué que «bien sûr, la Chine ne veut pas créer de désordre indésirable dans l'ordre financier mondial, mais je crois personnellement que nous possédons tant de réserves en devises étrangères que nous devrions être plus malins dans le règlement des problèmes. Cela devrait au moins être une monnaie d'échange dans les discussions. » Quant au second,He Fan,chercheur à l'Académie chinoise des sciences sociales, il voit dans «la large somme en dollars que la Chine a accumulée, dont une grande part en bons du Trésor, un moyen de contribuer fortement à maintenir la position du dollar en tant que réserve financière. Si la Russie, la Suisse et plusieurs autres pays ont réduit leur portefeuille en dollars, la Chine ne suivra probablement pas ce mouvement tant que le taux de change entre le yuan et le dollar reste stable. Cependant, la Banque centrale chinoise sera forcée de vendre des dollars quand le yuan se sera apprécié très fortement, ce qui pourrait mener à une dépréciation de la monnaie américaine. »

George W. Bush piégé

En qualifiant ces propos de «menaces», le journaliste anglais lance alors une polémique qui aurait pu ne jamais naître si les deux scientifiques avaient pu s?expliquer. Le jour de la publication de l'article, l'un et l'autre ont d'ailleurs précisé qu?ils ne parlaient qu?en leur nom propre, qu?ils ne sont que des conseillers et non des officiels du gouvernement, le second précisant même que ses déclarations ont été écrites «des mois auparavant, mais qu?elles ont été publiées à ce moment-là par un quotidien chinois sans que je sois prévenu». Des officiels de la Banque centrale ont ensuite pris le relais en assurant que la Chine est «un investisseur responsable sur les marchés de capitaux», qu?elle a «toujours porté une grande attention et facilité activement le développement harmonieux du commerce entre la Chine et les Etats-Unis». Rien à y faire, le mal est fait. Dès lors, le monde financier s?agite, la polémique gonfle. Elle atteint unGeorge W. Bushpas du tout au courant de l'affaire. Le président déclare alors qu?il serait «imprudent» pour Pékin d'appliquer les mesures évoquées par les deux scientifiques, un qualificatif qui encourage des sénateurs américains à écrire à l'ambassadeur chinois à Washington pour lui signifier que «ces mesures ne feraient que renforcer la perception que les gens ont de cette Chine qui manipule volontairement sa monnaie pour en tirer un avantage économique». Même des économistes reconnus se laissent emmener dans cette crise.

Des effets dévastateurs

Pourtant, un rapide passage sur les statistiques de la Banque centrale américaine prouve que cette polémique est largement surfaite. Tout d'abord, Pékin ne possédait en octobre 2007 que 388,1 milliards de dollars, soit 16,8% des 2309 milliards détenus par les porteurs étrangers. Or, l'ensemble de la dette américaine s?élève à 9100 milliards de dollars, dont 5000 milliards de dette publique, ce qui signifie que la Chine détient 4,2% de la dette totale et 7,7% de la dette publique. «Ce chiffre de 4% représente probablement les parts détenues par la Banque centrale chinoise, expliquePatrice Conxicoeur, manager chezSinopia Asset Management,basé à Hongkong. «Des parts qui ne comprennent pas les avoirs des banques chinoises, dont les 67 milliards de dollars de recapitalisation qui ont été majoritairement réalisés en obligations américaines, sans parler des fonds obtenus lors de l'ouverture de leur capital. Ces 4% me semblent alors être le minimum absolu. Les effets d'annonces ou de rumeurs peuvent être dévastateurs, surtout que les marchés financiers se fixent à la marge, c?est-à-dire selon le prix de dernière opération réalisée. Aussi un chiffre de 4% peut-il s?avérer un levier considérable. » Deuxième élément tout aussi révélateur, le montant des obligations émises par la Fed et détenues par la Chine ne diminue guère. Cette dernière en possédait 392,2 milliards en octobre 2007 contre 388,1 milliards un an plus tard. Même s?il a fluctué au cours de ces derniers mois, avec un pic à 421,1 milliards au mois de février dernier, son évolution sur un an se révèle minime.

Opération de déstabilisation des néoconservateurs

En revanche, le Royaume-Uni apparaît nettement comme le plus gros acheteur d'obligations américaines depuis un an. Il en détient 296,5 milliards contre 61,7 milliards en octobre 2007. Le Japon et l'Union européenne possèdent par ailleurs bien plus d'obligations de la Fed (respectivement 591,8 milliards et un peu plus de 490 milliards) que la Chine et disposent ainsi d'un potentiel d'influence sur la politique américaine bien plus important que la Chine. Dire que Pékin pourrait mettre en péril l'économie américaine, c?est émettre l'idée qu?elle n'est pas un acteur responsable. Une idée qui contribue à l'opération de diabolisation lancée depuis quelques mois outre-Atlantique par les néoconservateurs. D'autant que cet argument apparaît bien vite totalement absurde. «La baisse brutale s?avère assurément être la dernière chose que veulent voir les Chinois, car la plupart de leurs actifs sont libellés en dollars», assureAndy Rothman, économiste à Shanghai chez CLSA. «A chaque baisse du dollar, c?est la valeur de leurs actifs qui fléchit. Or, s?ils revendent fortement leurs obligations, le marché s?en rendra compte et agira immédiatement. » Comme Pékin n'en est sans doute pas encore à se tirer une balle dans le pied, Washington peut alors se concentrer sur ses récriminations à propos de la sous-évaluation du yuan, de la qualité des jouets, du non- respect de la protection intellectuelle. B

Photo: A Chinese bank employee in Shanghai, May 30th, 2005 / © KEYSTONE/AP CHINATOPIX

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