Bilan

Comment le Valais veut faire venir les caméras

Face à la concurrence, le Valais lance la contre-offensive suisse. Un dispositif pour encourager les tournages dans la vallée du Rhône pourrait voir le jour. Etat des lieux avec le cinéaste Denis Rabaglia.
Réalisateur originaire de Martigny, Denis Rabaglia a acquis la reconnaissance de ses pairs sur les scènes des festivals suisses et internationaux («Azzurro», «Marcello Marcello»). A la tête de Valais Films, il prend part à un groupe de travail pluridisciplinaire visant à mettre sur pied un système favorisant l’attractivité du canton auprès des producteurs.

Le projet en cours d’élaboration, sur mandat conjoint des départements en charge de l’économie, du tourisme et de la culture pourrait, après validation par les instances politiques valaisannes, être mis sur pied d’ici un ou deux ans. L’objectif ? Assurer au Valais un attrait cinématographique au niveau international, un peu comme il l’était avant la concurrence acharnée des années 2000.

la Tribune de Genève: - D’où est partie votre démarche ?

Denis Rabaglia : - Tout a démarré lorsque Jean-Michel Cina a commencé à s’interroger sur pourquoi aider le Valais à jouer sur ses atouts naturels pour séduire les sociétés de production et metteurs en scène.

Mais à l’aube de l’an 2000, l’Europe est entrée dans l’ère des «film commissions» : des régions ont mis en place des structures destinées à attirer chez elles les tournages. En plus de la prise en charge logistique des équipes, la «facilitation», elles ont mis sur pied des mécanismes de soutien financier, les dispositifs d’«incentive», afin d’encourager les cinéastes à venir poser chez elles leurs caméras.

Or, en Suisse, de telles politiques associant acteurs culturels, responsables du tourisme et financeurs (publics et privés) n’existent pas. Une tentative a été lancée avec Film Location Switzerland mais la structure n’a jamais trouvé sa dynamique. Et au niveau régional, seul Zurich et Lucerne ont réellement développé des structures mais sans soutien financier aux productions.

La Suisse est pourtant relativement présente au cinéma…

Elle l’a été. C’est moins le cas aujourd’hui. Longtemps, les décors naturels somptueux ont suffi à attirer les metteurs en scène de Hollywood et des pays européens. Aujourd’hui, certains réalisateurs tournent en Allemagne, au Tyrol ou dans le Piémont des scènes sensées se dérouler en Suisse dans leur intrigue. Seul Bollywood continue de venir régulièrement en Suisse. Pour la première fois, un film Bollywood est venu tourné en Valais dans le Chablais. Il s’agit de «Fever» avec les participations des actrices européennes Gemma Atkinson et Caterina Murino. Ils viennent d’achever le tournage.

Depuis une décennie, le Tyrol s'est fait une spécialité des tournages de films alpins, y compris ceux dont l'intrigue est située en Suisse. Leur film commission finance jusqu'à 50% des frais de tournage occasionnés sur place.

Sur quels services avez-vous planché ?

Pour toute démarche dans ce domaine, la facilitation est indispensable. Il faut accueillir les équipes de tournage dans les meilleurs conditions, les mettre en relation avec des professionnels locaux et des prestataires de services (hôtels, autorités, artisans).

Mais se contenter de la facilitation aurait mené à des désillusions. Si on veut attirer des tournages, il faut aussi proposer un système financier d’incentive apte à susciter l’envie du tournage chez nous.

Est-ce un schéma classique?

Toutes les régions proposent la facilitation. Pour se distinguer et attirer les tournages, il faut ajouter un dispositif financier. Là, trois mécanismes existent: une incitation fiscale comme en Belgique (mais le système fiscal fédéral suisse rend cette piste compliquée), une aide avec financement préalable contre la promesse de dépenser sur place plus que la somme reçue, et le cash refund, qui permet de rembourser a posteriori une partie des dépenses sur place.

Pour le projet valaisan, nous proposons de distinguer les tournages qui utilisent le Valais comme simple décor et ceux qui situent nommément l'intrigue dans le canton. Pour les seconds, le soutien serait plus fort encore.

Quels retours économiques le Valais peut-il espérer?

Ils sont de plusieurs natures : touristique, économique et culturel. Le plus important est le plus intéressant et le plus difficilement quantifiable: à travers la diffusion de films, l'image du Valais est exportée à travers le monde. Nombre de touristes se décident pour leur destination de vacances en fonction du cinéma. L'exemple le plus emblématique, c'est la Nouvelle-Zélande avec l'effet «Seigneur des anneaux». Mais en Suisse, on connaît aussi cela avec le tourisme indien qui résulte des centaines de tournages de Bollywood dans les montagnes de notre pays.

En terme d'image, il y a aussi la possibilité de faire du «product placement»: des entreprises locales peuvent profiter d'un tournage pour faire apparaître leurs produits sur grand écran et bénéficier de la diffusion internationale.

De plus, les tournages ont lieu en basse saison touristique. Pour tout le secteur lié, c'est une manne non négligeable: des hôtels aux restaurants, des taxis aux remontées mécaniques, des électriciens aux loueurs d'infrastructures, c'est du chiffre d'affaires. Sans oublier les souvenirs, du couteau suisse aux montres en passant par le chocolat que les techniciens étrangers voudront ramener chez eux. Pour une semaine de tournage, on atteint très vite une dépense moyenne de 100'000 francs.

Autre avantage qui intéresse au premier chef les milieux de la culture en Valais: le renforcement de compétence de la main d'oeuvre locale, avec la densification d'un vrai tissu économique spécialisé.

Enfin, pour tourner en Suisse et rétribuer la main d'oeuvre locale, les producteurs étrangers doivent s'appuyer sur des partenaires locaux, appelés producteurs exécutifs ou line producers. Or, ceux-ci sont souvent producteurs pour le cinéma suisse. Obtenir des contrats sur des films étrangers tournés en Suisse leur permet de se diversifier et d’assurer leur pérennité économique.
Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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