Bilan

Comment la Suisse romande a résisté à la force du franc

Contrairement aux attentes, le pire ne s’est pas produit. La diversification du tissu économique et les mesures prises par les entreprises ont permis de surmonter le choc monétaire.
  • Active dans la fabrication d’instruments pour dentiste, Dentsply Maillefer vient d’investir 35 millions pour construire un nouveau bâtiment. Crédits: Dr
  • Spécialiste des capteurs, Rüeger a modernisé son processus de fabrication, supprimant cinq emplois. Crédits: Dr
  • Le fabricant de panneaux isolants Pavatex est l’une des rares entreprises à avoir diminué le salaire de ses collaborateurs. Crédits: Dr
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  • Contrinex active dans l’électronique industrielle, a renforcé ses implantations à l’étranger. Crédits: Dr
  • Blaise Matthey Crédits: Dr

Il y a deux ans, personne n’osait imaginer, et encore moins espérer, que l’économie helvétique parviendrait à résister, sans trop de dommages, à la très forte appréciation du franc. Les premiers jours de l’été 2011 commencent en effet dans une atmosphère très lourde. Les interventions de la Banque nationale suisse (BNS) ne parviennent pas à enrayer l’évolution négative du taux de change.

Pour la première fois depuis la mise en circulation de l’euro le 1er janvier 2002, la devise helvétique casse la barre de 1,20 franc. Puis elle poursuit son inexorable ascension qui l’amène presque à la parité avec la monnaie européenne le 9 août.

La panique est alors générale chez les exportateurs et dans les milieux touristiques. «Il est midi moins cinq. Il faut agir maintenant pour aider les entreprises du secteur des machines. Si rien ne change, les scénarios du pire ne pourront pas être évités», avertit le 24 août Hans Hess, président de Swissmem, l’organisation faîtière de la branche.

La tension monte jusqu’au 6 septembre. Ce jour-là, la BNS sort le canon. Ses dirigeants annoncent la fixation d’un cours plancher de 1,20 franc pour 1 euro et préviennent les marchés qu’ils défendront ce dernier quel qu’en soit le prix à payer.

Malgré la politique agressive de l’institut d’émission, la peur de la récession reste vive, tant du côté patronal que syndical. A la question de savoir si la situation risque de déraper en 2012, Blaise Matthey, directeur de la Fédération des entreprises romandes, répond en octobre 2011: «Je ne le souhaite bien évidemment pas, mais je suis contraint de le craindre. Il existe de vrais risques.»

Le même mois, l’Union syndicale suisse estime que «les conséquences de la force du franc sont dramatiques.» Même le Secrétariat d’Etat à l’économie est d’avis que le chômage augmentera tant que la devise helvétique ne se dépréciera pas à 1,30 franc pour 1 euro.

La forte et très rapide appréciation du franc (+26% entre août 2008 et août 2011) ainsi que la faible activité qui frappe nos voisins laissaient présager le pire pour un pays dont la valeur réelle des exportations (c’est-à-dire sous déduction de l’estimation des réexportations) avoisine le tiers du produit intérieur brut. Or, en dépit de ce cocktail explosif, force est de constater que la Suisse ne s’est pas effondrée. 

Après le choc conjoncturel de 2009 (-1,9%), le PIB en termes réels s’est immédiatement redressé (+3% en 2010), puis il a poursuivi sur cette lancée en modérant néanmoins sa croissance (+1,9% en 2011 et +1% en 2012). Le nombre d’emplois a même progressé, celui des chômeurs a reculé et les fonds débloqués pour faire face à une hausse massive du chômage partiel n’ont pas été utilisés.

Et l’an dernier la balance commerciale a atteint un nouveau record. Au classement 2013 de l’IMD, la Suisse s’est hissée au 2e rang des nations les plus compétitives de la planète, derrière les Etats-Unis. Jamais elle n’avait réussi une telle performance.

«Comme beaucoup d’acteurs et d’observateurs, je ne m’attendais pas à une évolution aussi favorable de l’économie. Je me réjouis bien évidemment que mes pronostics aient été déjoués», affirme aujourd’hui Blaise Matthey (lire son interview à la page 39). Obtenu dans un environnement très difficile, ce succès insolent en comparaison avec le marasme qui touche nos voisins repose sur plusieurs facteurs. 

La fixation d’un cours plancher à 1,20 franc a permis aux entreprises d’établir leur budget, d’avoir une certaine visibilité et leur a redonné une confiance en l’avenir.

Ces dernières ont rationalisé leurs outils de production, diminué leurs coûts et leurs marges, parfois délocalisé leurs activités, procédé à des réorientations stratégiques et, pour les mieux gérées, vécu sur les réserves engrangées lorsque la devise helvétique était sous-évaluée autour de 1,60 franc pour 1 euro.

La diversification des exportations sur les marchés étrangers, le poids très important de la pharmacie et de la chimie, le boom de l’horlogerie, une économie de plus en plus centrée sur le savoir, l’innovation et le secteur tertiaire, la flexibilité du marché du travail ainsi que le redressement du dollar (il s’est apprécié de 21% en moyenne mensuelle entre août 2011 et mai 2013) ont permis de tenir le choc.

Forte croissance des emplois

Dans ce contexte, les cantons romands s’en sont bien sortis, et même mieux que la Suisse dans son ensemble, comme le montre l’évolution de l’économie entre la fin 2009 et la fin 2012. La comparaison avec 2009 n’a pas été choisie au hasard.

Cette dernière année marque à la fois le terme du creux conjoncturel et surtout le début de l’accélération de l’appréciation de la devise helvétique, qui cotait alors autour de 1,50 franc pour 1 euro.

Au cours de ces trois années, la Suisse romande a enregistré une croissance de 7% (en termes réels) contre 6% pour la Suisse. Le Jura décroche la palme avec une hausse du PIB de 8,1% devant le Valais (+8%) et Genève (+7,4%). Suivent Neuchâtel (+7,3%), Vaud (+6,7%) et Fribourg (+5,2%).

Sur le front du marché du travail, la croissance de l’emploi a été plus forte dans les cantons romands que sur le plan national. Vaud a créé 29 700 postes de travail, le Valais 18 400, Genève 11 900 et Neuchâtel 4500. Fribourg et Jura ne publient aucune donnée. Le taux de chômage a chuté dans tous les cantons. Mais il est resté plus élevé que dans les régions alémaniques.

Ce sont dans les cantons de Genève (5,5%), de Neuchâtel (5%) et de Vaud (4,9%) que le taux est le plus haut du pays. Ces trois cantons ne parviennent pas à résorber leur chômage structurel, qui perdure depuis de nombreuses années.

Comme une partie trop importante de leur main-d’œuvre est peu ou insuffisamment qualifiée ou en surnombre dans certaines activités (par exemple les employés de commerce), il en découle une inadéquation entre l’offre et la demande.

A Neuchâtel, où l’emploi dans l’horlogerie n’a jamais été aussi élevé depuis la crise de cette branche dans les années 1975-1985, le nombre de bénéficiaires de l’aide sociale a atteint des records.

Les cantons de Genève, Vaud, Neuchâtel et Jura ont largement profité du boom de l’horlogerie. Selon une étude de la Banque Cantonale Vaudoise, ils représentent, à eux seuls, environ 70% de la valeur ajoutée totale réalisée en Suisse. La fabrication d’instruments de précision, le secteur du luxe, la pharmacie et la chimie ont également soutenu la conjoncture.

La forte croissance démographique, due à l’arrivée de plusieurs milliers d’Européens, s’est répercutée favorablement sur la construction et l’immobilier. Le commerce de détail en a aussi profité, en dépit du tourisme d’achat transfrontalier en forte hausse. 

A Genève, la place financière, qui joue un rôle prépondérant, a résisté pour l’instant mieux que prévu aux pressions internationales. Bref, la diversification du tissu économique et le poids relativement important des dépenses publiques (dans la construction, l’enseignement, la santé, etc.) ont permis d’amortir le choc.

Même les deux secteurs les plus vulnérables à la force du franc et à la crise qui secoue le Vieux-Continent – l’industrie des machines et le tourisme – ont plus ou moins réussi à s’en sortir. Il faut cependant nuancer leurs performances et reconnaître que la situation reste toujours très difficile.

Dans l’industrie des machines et le medtech, de douloureuses restructurations ont en effet entraîné des suppressions d’emplois et des licenciements, notamment chez Tornos, Bobst, Energizer, Applied Materials, Praxair, Contrinex, Safed, Greatbatch. Et, à la mi-juin, le groupe américain Biomet envisageait la fermeture de son site du Locle (NE), actif dans les techniques médicales.

Mais la branche n’a pas coulé. «C’est un petit miracle. La réactivité des entrepreneurs m’a soufflé», avoue Peter Heimlicher, fondateur et président du conseil d’administration de Contrinex, active à Givisiez (FR) dans l’électronique industrielle.

«Nos entreprises disposent d’un savoir-faire décisif dans la chaîne de valeur ajoutée au niveau mondial. Elles bénéficient ainsi d’un atout capital», note Guy-Philippe Bolay, directeur adjoint de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie.

Réduction des marges

Il n’en demeure pas moins que les sous-traitants sont toujours à la peine. Ces derniers ont parfois perdu des parts de marché, car les exportateurs de produits finis ont accru leurs achats de fournitures et de composants dans la zone euro. Ils sont ainsi les victimes de la politique de délocalisation indirecte pratiquée par les plus grands groupes.

Deux ans après avoir décrit les mesures que des chefs d’entreprise romands tentaient de mettre en œuvre pour faire face au franc fort (notre édition du 6 septembre 2011), Bilan a voulu savoir comment ils s’en sont finalement sortis.

A Ballaigues, Dentsply Maillefer, une des plus grosses industries du canton de Vaud avec quelque 900 collaborateurs, est active dans la fabrication d’instruments pour dentistes. Son patron qualifiait alors la situation de «préoccupante», notamment en raison du recul important de la marge bénéficiaire. 

«Nous n’avons mis personne au chômage partiel et nous n’avons pas non plus accru fortement nos achats de fourniture dans la zone euro», explique Dominique Legros, qui a repris la direction le 1er janvier 2012. «Pour augmenter la productivité et réduire le coût de la main-d’œuvre, nous avons amélioré la gestion des flux dans le processus de production.

Nos marges sont certes moins importantes qu’autrefois, mais elles restent convenables. De surcroît, ajoute Dominique Legros, la Suisse offre une stabilité importante pour une entreprise dans les domaines de la politique fiscale et du droit du travail.» Dentsply Maillefer voit l’avenir en rose.

Il investit 35 millions de francs dans la construction d’un nouveau bâtiment destiné à accroître sa capacité de production. A la clé: environ 120 emplois supplémentaires dès l’été 2015. En septembre 2011, la société envisageait pourtant d’investir à l’étranger plutôt qu’en Suisse.

L’optimisme est également de mise chez Rollomatic. Au Landeron (NE), cette entreprise fabrique des centres de meulage de haute précision et exporte 95% de sa production. Alors qu’elle réfléchissait à l’introduction du chômage partiel en automne 2011, Rollomatic a investi l’année suivante 10 millions de francs dans la construction d’un nouveau bâtiment dans le but de réaliser des gains de productivité.

Malgré nos sollicitations répétées, son président et CEO Michel Rollier n’a pas voulu s’exprimer. A Bévilard, dans le Jura bernois, Schaublin Machines regarde, elle aussi, l’avenir avec confiance. Elle a inauguré le 21 juin dernier une usine flambant neuve qui permettra d’améliorer la productivité.

A une vingtaine de kilomètres de là, la situation est plus difficile chez Systems Assembling à Boudry (NE). Cette entreprise de sous-traitance a automatisé au maximum la production de pièces destinées à ses clients. Mais cela n’a pas suffi.

«Nous avons dû nous séparer de nos travailleurs temporaires et mettre notre effectif fixe au chômage partiel», constate son directeur Markus Niederhauser. Lequel avoue que les marges restent sous pression. 

Même constat de Bernard Rüeger, président du conseil d’administration de la société éponyme qui fabrique des capteurs et des instruments pour la mesure de température et de pression: «Jusqu’à maintenant, nous avons vécu sur les commandes que nous avions engrangées.

Actuellement, la situation est plus délicate, car nous vendons au prix de revient et avec une visibilité très faible.» Pour diminuer ses charges et afin d’accroître la productivité, Bernard Rüeger a modernisé une ligne de fabrication automatique. Cette nouvelle chaîne de montage a entraîné la suppression de 5 emplois.

A Fribourg et à Cham (ZG), Pavatex a pris de nombreuses mesures. Elle figure parmi les rares entreprises qui ont diminué les salaires des collaborateurs, y compris ceux de la direction. Selon les fonctions occupées, le recul a atteint entre 4 et 10%. Ce fabricant de panneaux isolants (90 emplois à Fribourg) a aussi mis en concurrence les prestataires helvétiques avec leurs concurrents étrangers. Résultat: certains produits chimiques et pièces standards sont désormais achetés à l’étranger (Allemagne, Pologne). 

De même, Pavatex a ouvert à des sociétés étrangères ses appels d’offres dans les services comme l’impression des prospectus et des catalogues de vente, la réalisation et la gestion du site internet ainsi que les opérations de marketing. Pour croître sur le marché européen en plein développement, Pavatex a construit un nouveau site dans les Vosges (France).

«Cette usine est destinée à la fabrication de produits de masse, alors que nos deux fabriques helvétiques sont orientées vers une production à plus haute valeur ajoutée», explique son patron Martin Brettenthaler.

Implantations à l’étranger

Avec le franc fort, les entreprises ont encore accéléré ce mouvement, qui n’a jamais vraiment cessé. Bobst, un des leaders mondiaux des machines d’emballage, a décidé de transférer les activités ne faisant pas partie du cœur de métier à ses fournisseurs helvétiques et à ses sites de production en Chine et en Inde.

Conséquence: 420 emplois sont passés à la trappe. Sur son nouveau site de Mex (VD), Bobst se focalise désormais sur la fabrication de produits high-tech, la recherche et développement et l’innovation.

Implantée à Plan-les-Ouates (GE), la société LEM, active dans la fabrication de capteurs de tension et de courant, suit la même stratégie. Elle a décidé de relocaliser des lignes de production de ses usines de Machida (au Japon) et de Genève vers des pays à faible coût de production. Pour l’Europe, LEM s’est tournée vers Sofia, en Bulgarie, où elle démarrera ses activités en octobre prochain.

«En Suisse, les opérations seront progressivement réduites et se concentreront sur les produits de haute complexité et de précision. Le site genevois sera aussi renforcé par le biais d’investissements dans les domaines de la recherche et développement et du marketing», indique Julius Renk, chef des finances de LEM.

Chez Contrinex, le processus de restructuration, qui a démarré il y a plusieurs années, est désormais terminé et vise ce même objectif. La production destinée à la zone euro est concentrée en Hongrie, tandis que la logistique a été déplacée à Paris.

La Suisse regroupe le quartier général du groupe (finances, vente, marketing, informatique) et les activités de recherche et développement avec quelque 130 collaborateurs sur un effectif total de 600. «Nos implantations à l’étranger ont été décisives. Si nous n’avions pas délocalisé nos activités, je ne suis pas certain que nous aurions pu passer ce cap», observe Peter Heimlicher.

Déjà en difficulté, l’usine de Gascogne Laminates à Martigny, qui exporte 90% de sa production dans la zone euro, a dû supprimer 50 emplois (soit la moitié de son effectif). En raison de la force du franc, ses coûts ont renchéri de 25% face à ses concurrents européens. L’augmentation de la durée du travail de quarante-deux à quarante-cinq heures n’a pas suffi.

La société finlandaise UPM Raflatac, qui a racheté l’usine en été 2012, a donc coupé dans le vif. Bertrand Cossé, son directeur, n’a pas reçu l’autorisation de s’exprimer par sa hiérarchie.

Lors de l’annonce de la restructuration, il déclarait dans Le Nouvelliste que «la pérennité du site passe par un recentrage sur les produits à haute valeur ajoutée. Les autres produits seront délocalisés sur d’autres sites du groupe en Europe.»

Dans le Jura bernois, la situation s’est aussi rapidement dégradée chez Tornos, à Moutier, malgré les mesures prises (rabais auprès des fournisseurs et des importateurs, réduction de coûts dans tous les domaines, tentative d’augmenter les prix de vente, etc.).

Le fabricant de machines-outils a finalement supprimé 198 emplois, dont 147 par le biais de licenciements, en raison du net recul de l’activité. La situation reste toujours difficile avec des ventes et des commandes en baisse au premier trimestre de cette année.

Avec la force du franc, les industriels, qu’ils soient Romands ou Alémaniques, ont accéléré deux mouvements déjà initiés depuis plusieurs années. Le premier consiste à concentrer toujours davantage leurs activités sur des niches et des produits à haute valeur ajoutée moins sensibles à l’évolution du taux de change. «C’est la seule et unique option», insiste Sara Carnazzi Weber, responsable de la recherche à Credit Suisse. 

Le second montre que la frontière entre industries et services continue de s’estomper. ABB commence ainsi à étendre ses activités dans ce dernier secteur. «D’abord, il s’agit d’assurer la parfaite maintenance de nos installations. Ensuite, nous souhaitons fournir un appui plus actif à notre clientèle, à l’image de notre service logistique, par exemple pour les pièces détachées à destination des CFF.

Et nous proposons déjà pour d’autres clients un suivi et l’optimisation de la qualité opérationnelle de leurs usines afin de garantir une meilleure productivité», raconte Remo Lütolf, directeur d’ABB Suisse, dans une interview au quotidien Le Temps.

«La seule production n’a pas d’avenir en Suisse. Seules pourront survivre les entreprises réussissant la mutation du fabricant de machines au fournisseur de solutions, de systèmes, ou même à l’exploitant de systèmes», soulignaient déjà les auteurs d’une étude de Credit Suisse publiée en décembre 2010.

«Les effectifs ont en effet changé de nature. Ils ont diminué dans la fabrication et progressé dans la recherche et développement, qui s’est mise au service du marché, le marketing, la finance et les achats en gros. En d’autres termes, il y a toujours plus de blouses blanches que de blouses bleues dans notre branche», constate Philippe Scemama, président du conseil d’administration de LNS (un leader mondial de périphériques pour machines-outils), qui emploie environ 120 collaborateurs à Orvin, au-dessus de Bienne, sur un effectif total de quelque 800 personnes.

Dans la construction, la récession qui paralyse surtout le sud de l’Europe et la faiblesse de l’euro génèrent des effets auxquels personne ne s’attendait vraiment. Les fournisseurs romands de verre pour la conception de façades métalliques et de fenêtres PVC sentent souffler le vent d’une nouvelle concurrence.

«Nous constatons l’arrivée d’entreprises en provenance d’Espagne et du Portugal. Ils produisent chez eux à des coûts imbattables et livrent directement leurs clients helvétiques avec leurs propres camions», raconte François Robadey, directeur du site de Glas Trösch, le leader helvétique du verre à Bulle. Les constructeurs de façades mettent ainsi en compétition les acteurs étrangers avec ceux de la région.

«La lutte est certes plus dure, mais nous restons compétitifs grâce à la proximité des chantiers et parce que nous disposons d’un parc de machines parmi les plus modernes d’Europe qui nous permet d’automatiser au maximum la production», explique François Robadey.

Tourisme: les villes moins touchées

Dans la branche du tourisme, l’évolution du taux de change est davantage déterminante que dans d’autres activités en raison d’une demande qui est plus sensible aux prix.

C’est d’ailleurs en 2008, lorsque l’euro s’est échangé pendant une longue partie de l’année autour de 1,60 franc, que le nombre de nuitées a atteint son plus haut niveau depuis 1990. A l’appréciation du franc s’est encore ajoutée la crise de la zone euro, dont les habitants restent les principaux clients étrangers de la Suisse: ces deux facteurs de poids ont donc pesé lourd dans la balance.

De manière globale, la situation n’a pas beaucoup changé entre 2009 et 2012. Sur l’ensemble du pays, le nombre de nuitées n’a reculé que de 2,3%. Ce qui reste convenable au vu de la forte appréciation du franc pendant cette période. La Suisse romande a fait légèrement mieux (-1,9%).

Cette stagnation cache néanmoins des différences considérables selon les régions et la provenance des hôtes. Vaud (-1,4%) et Valais (-9,2%) ont souffert du net recul de fréquentation de leurs stations alpines. A l’inverse, Jura (+19,5%), Fribourg (+16,3%) et Neuchâtel (+3,2%) ont réalisé de bonnes performances grâce à la clientèle helvétique. De son côté, Genève (+5,7%) a bénéficié du tourisme de loisirs, d’affaires et de congrès. 

A l’instar de ceux de la Cité de Calvin, les hôtels des villes romandes ont résisté au franc fort. Par exemple, sur la Riviera, le Montreux Palace a enregistré une hausse des nuitées (+3% en 2011 et +4% en 2012). «La qualité de nos infrastructures nous a permis d’organiser des réunions d’entreprises suisses et de bénéficier du tourisme d’incentive», relève son directeur Michael Smithuis.

En revanche, les régions  de montagne ont particulièrement souffert. En Valais, Zermatt s’en est sorti beaucoup mieux (-2,8%) que Champéry (-21%) , Saas Fee (-14%) ou Anniviers (-9%).

Dans les Alpes vaudoises, l’interprétation des données entre 2009 et 2012 est faussée, car plusieurs hôteliers ont mis la clé sous le paillasson à Château-d’Œx, aux Diablerets et à Villars-sur-Ollon, où le Club Med n’a pas ouvert ses portes pendant l’été 2012. Dans cette tourmente qui a entraîné une chute des nuitées de 19%, seul Leysin a sauvé la mise avec une stagnation de ces dernières.

Sur l’ensemble de la Suisse romande, le nombre d’hôtes en provenance de la zone euro a fortement chuté (-18%), plus particulièrement en Valais (-29%). Cette baisse a pu être partiellement compensée selon les cantons par l’arrivée de touristes d’Asie (surtout de Chine, mais aussi du Japon), des pays du Golfe et de Russie et par le soutien apporté par la clientèle helvétique, laquelle n’a pas déserté la Suisse en dépit d’offres étrangères alléchantes. 

De même, à la montagne, le recours des hôtes à la parahôtellerie (location d’appartements de vacances, bed & breakfast...) a probablement permis aux acteurs du tourisme (remontées mécaniques, commerces, restaurant, etc.) de limiter la casse.

Dans les Alpes vaudoises, les trois quarts des lits touristiques sont situés dans des résidences secondaires, mais personne ne sait si elles sont aussi mises en location. «Faute d’indicateurs pour la parahôtellerie dans son ensemble, c’est davantage un sentiment qu’une certitude», nuance Andreas Banholzer, directeur de l’Office du tourisme du canton de Vaud.

La chute ou au mieux la stagnation des nuitées a laissé des traces dans les comptes. A Loèche-les-Bains (VS), un haut lieu du tourisme thermal, le Lindner Hotels & Alpentherme (quatre-étoiles) est affecté par d’importantes difficultés financières en raison du fort recul du nombre d’Allemands.

A Champéry (VS), l’Hôtel Beau-Séjour (trois-étoiles) a ajouté un certain nombre de services dans le prix du forfait pour tenter d’allécher la clientèle. Par exemple, il a conclu un arrangement avec les remontées mécaniques et avec le centre thermal.

Mais cette politique a un coût. «Notre situation financière est devenue plus fragile. Nous avions prévu de construire un spa pour le 100e anniversaire de notre établissement, mais cet investissement est reporté, car nos fonds propres sont insuffisants», regrette son directeur et propriétaire Philippe Zurkirchen.

Si les marges ont fondu ou même disparu, c’est aussi parce que les acteurs de la branche se sont livrés à une guerre des prix qui a encore été accentuée par les canaux de distribution en ligne.

«Nous assistons à une réaction en chaîne qui touche tous les établissements. En cassant leurs tarifs, les cinq-étoiles ont obligé les autres catégories à consentir, à leur tour, des réductions. Car le client choisira toujours l’hôtel de catégorie supérieure si la différence de prix est relativement faible», constate Pierre-André Pannatier, président des hôteliers valaisans.  

Un crédit de 100 millions

«La baisse de fréquentation peut mettre en danger la survie de certains hôtels, s’inquiète Philippe Pasche, directeur de la Société suisse de crédit hôtelier (SCH). Je suis surtout préoccupé pour les établissements qui ont investi récemment pour améliorer leur compétitivité et qui, maintenant, doivent faire face à un recul des nuitées qui pèse sur leur trésorerie.»

La situation financière n’est en effet pas réjouissante. «Dans les catégories trois ou quatre étoiles, le résultat d’exploitation brut se situe souvent en dessous du seuil que les experts jugent nécessaire pour couvrir les frais d’immeubles et d’assurances, les loyers et frais de leasing, les amortissements, les coûts de financement et les charges fiscales», constatent Richard Kämpf et Christoph Kuhn, deux collaborateurs du Secrétariat d’Etat à l’économie, dans un article publié récemment dans La vie économique.

La SCH a ainsi pris plusieurs mesures, comme la réduction des taux d’intérêt et le report des amortissements, qui ont des effets immédiats sur le compte de résultats et sur le niveau des liquidités. Elle peut également continuer de soutenir les projets d’investissement destinés à l’amélioration de l’offre hôtelière.

Par crainte que les banques adoptent une politique de crédit restrictive en raison de la crise financière, la Confédération a débloqué en 2011 un crédit supplémentaire de 100 millions de francs en faveur de la SCH afin qu’elle parvienne à remplir sa mission prioritaire. Jusqu’au premier trimestre 2013, environ 18 millions de francs ont été prélevés sur cette somme. 

«Nous aurions pu faire face aux nouvelles demandes de prêts sans cette aide, mais cela aurait réduit notre marge de manœuvre à terme», souligne Philippe Pasche. Certains, à l’instar de Philippe Thuner, président de l’Association romande des hôteliers, doutent de l’utilité de cette mesure: «Actuellement, le principal défi réside dans la maîtrise des charges. Pour autant, et rien n’est moins sûr, ces millions n’auront d’effet qu’à moyen terme lorsque, la crise passée, les hôteliers songeront à nouveau à investir. Or l’argent non utilisé devra être rendu à la Confédération en 2015.»

Les difficultés du tourisme helvétique et romand en particulier ne n’expliquent pas seulement par le franc fort. «Nous avons trop longtemps ignoré les changements qui se produisaient dans le monde et nous n’avons pas regroupé nos produits pour les adapter aux nouveaux marchés», relevait le président d’HotellerieSuisse Guglielmo Brentel lors de la 6e Journée de l’hôtellerie qui s’est tenue le 4 juin dernier à Brienz. 

«Le fort morcellement géographique qui caractérise les destinations brouille parfois leur visibilité dans un paysage touristique toujours plus mondialisé», rappellent Richard Kämpf et Christoph Kuhn.

Selon ces derniers, le résultat de cette absence de stratégie est sans appel: «Le tourisme suisse n’est pas parvenu à suivre le rythme de l’évolution internationale. Tandis que le nombre de nuitées hôtelières a progressé de manière parfois considérable au cours de la période 2000-2012 (Allemagne: +26%, Autriche: +19%, France: +12%), il a quasi stagné en Suisse.»

Depuis plusieurs années, Guglielmo Brentel répète que «de nouvelles offres différenciées à forte valeur ajoutée s’imposent. La coopération entre hôteliers et avec tous les prestataires touristiques accroît la valeur de l’offre pour l’hôte.»

Aujourd’hui en position de force, la Suisse parviendra-t-elle à maintenir sa compétitivité? L’avenir est incertain. Plusieurs menaces planent sur les conditions-cadres offertes aux entreprises et aux particuliers.

Dans les prochaines années, le peuple devra se prononcer sur plusieurs initiatives qui, si elles sont acceptées, pénaliseront l’économie: l’initiative 1:12 stipule que le salaire le plus élevé versé par une entreprise ne peut pas être plus de douze fois supérieur au salaire le plus bas. 

Une autre initiative réclame l’introduction d’un salaire minimum de 4000 francs par mois; deux initiatives veulent limiter la surpopulation et l’immigration, une votation est prévue sur l’élargissement de la libre circulation des personnes à la Croatie et un scrutin demande l’abolition des forfaits fiscaux dont bénéficient de riches contribuables étrangers.

Après le succès de Thomas Minder dans sa lutte pour limiter les rémunérations abusives des dirigeants des sociétés cotées en bourse, ces exigences font peur. 

Signe de la compétitivité suisse?

A cela il faut ajouter le différend fiscal qui oppose la Suisse à l’Union européenne dans le domaine de l’imposition des entreprises et l’abolition du secret bancaire qui pénalise la place financière.

Les patrons craignent de surcroît une réglementation accrue. Pour certains, la décision du Parlement de renforcer le label Swissness (pour l’obtenir, 60% du prix de revient d’un produit industriel devra être fabriqué en Suisse) désavantagera les PME. «C’est du masochisme. Cette contrainte nous pénalisera en réduisant nos possibilités d’approvisionnement à l’étranger», affirme Bernard Rüeger.

Même si le franc reste surévalué, les exportateurs s’accommodent de sa vigueur et recommencent à gagner en compétitivité sur les prix en raison de l’inflation qui est plus forte dans la zone euro qu’en Suisse.

Mais ils restent préoccupés. Selon le dernier baromètre Ernst & Young des PME, 60% d’entre elles estiment dans un sondage réalisé entre décembre 2012 et début janvier 2013 que le franc fort constitue un risque «plutôt grand» et «très grand».

Seuls les prix élevés de l’énergie et des matières premières inquiètent davantage les petites et moyennes entreprises. Selon Bernd Aumann, économiste chez UBS, «la force du franc ne doit pas être vue comme un handicap, mais bien plutôt comme un signe de compétitivité (de la Suisse)». 

Blaise Matthey: «La Suisse ne doit pas se laisser impressionner»

Pour le directeur de la Fédération des entreprises romandes, la Suisse doit définir de nouvelles règles pour rester compétitive.

En octobre 2011, vous craigniez un vrai risque de dérapage pour l’économie, en dépit du taux plancher de 1,20 franc pour 1 euro. Avez-vous donc été surpris par la résistance des entreprises?

Comme beaucoup, je ne m’attendais pas à une évolution aussi favorable de l’économie. Je me réjouis bien évidemment que mes pronostics aient été déjoués. Il faut cependant distinguer selon les activités. Par exemple, l’industrie des machines et l’hôtellerie de montagne ont tout de même souffert du franc fort. 

Comment expliquez-vous ce résultat?

D’abord, grâce à la politique de la Banque nationale suisse, le scénario du pire a été évité. Les entreprises ont pu établir un budget et faire des prévisions pour l’avenir. Ensuite, nos exportations reposent sur trois piliers – Union européenne, Etats-Unis et Chine – et jouissent d’une bonne diversification des marchés en raison des accords de libre-échange conclus par la Confédération.

Ce qui a permis de compenser la faiblesse des uns par la robustesse des autres. Il ne faut pas non plus oublier que les entreprises ont pu profiter des gains obtenus lorsque l’euro s’échangeait à 1,60 franc pour investir dans leurs outils de production et pour accumuler quelques réserves.

Aujourd’hui, leur compétitivité s’améliore progressivement en raison de l’augmentation de l’inflation, qui est plus forte chez nos partenaires commerciaux qu’en Suisse. Le franc, en termes réels,
a donc tendance à se déprécier. 

Quels sont les défis à relever?

Nous assistons à une transformation radicale d’une partie de notre modèle économique fondé sur un important secteur financier et une fiscalité attractive pour les sociétés étrangères. La Suisse ne doit pas se laisser impressionner par les exigences de ses concurrentes qui, elles aussi, utilisent toutes sortes d’outils en faveur de leurs entreprises.

Elle doit définir de nouvelles règles afin de rester compétitive et de permettre aux entreprises de baliser leur avenir. Si aucune réforme fiscale pour ces dernières n’était validée rapidement, nous perdrions une partie importante de notre attractivité avec le risque de voir disparaître des milliers d’emplois.

 

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix BZ du journalisme local 1991, Prix Jean Dumur 1998, AgroPrix 2005 et 2019.

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