Bilan

Comment les écoles privées ont dompté le Covid

Le numérique est la clé de voûte d’un enseignement garanti pour tous les élèves, même s’ils sont en quarantaine ou retenus à l’étranger.

Les responsables de la Leysin American School ont développé toute une logistique afin de diminuer les contacts entre les élèves.

Crédits: LAS

«Sur un plan international, les établissements privés helvétiques ont fait preuve, face au Covid, d’une résilience remarquable. La réputation d’excellence et de sécurité de la Suisse s’est renforcée, notamment grâce à des institutions qui sont restées ouvertes toute cette année scolaire, contrairement aux institutions britanniques et américaines.» Directeur de Swisslearning, plateforme de promotion des écoles privées suisses à l’étranger, Christophe-Xavier Clivaz souligne que la demande générale en termes d’admissions est globalement en hausse. «Nos internats font l’objet d’un pic d’intérêt particulier. Ces instituts ont su générer des bulles de sécurité sanitaire. En même temps, le maintien de l’enseignement est assuré quoi qu’il arrive, même au cas où les élèves se trouvent retenus à l’étranger en raison de la pandémie.»

Basée dans le canton de Vaud, la Leysin American School (LAS) se trouve dans cette situation de bulle dans un paysage typique de montagnes. Ce qui, pour cet établissement fort de 300 étudiants de 60 nationalités, va avec des avantages et des inconvénients. Directeur des opérations, Christoph Ott explique: «Nous constituons une communauté où les élèves, le corps enseignant et le personnel vivent sur le même site. Cette organisation nous confère une grande cohésion sociale qui aide à affronter l’adversité. En revanche, un cas de Covid ne peut pas rester isolé. Il y a toujours quelques cas de contagion. Nous avons donc mis à part un bâtiment qui est réservé aux personnes malades ou en quarantaine. Et dès qu’il y a une alerte, nous faisons le «contact tracing» et testons les élèves qui sont identifiés par cette procédure. Si on suspecte un pic de pandémie au sein de l’école, nous faisons tester toute la communauté.» Sur l’année scolaire 2020-2021, la LAS a connu deux périodes de suspension de l’enseignement en classe de quelques jours, au moment des pics de pandémie d’octobre et février derniers. Les cours se sont déroulés sur le web. Parallèlement, les responsables de l’école ont développé toute une logistique afin que les élèves diminuent les contacts entre eux en se déplaçant au sein de groupes toujours identiques. Christoph Ott considère que«la rentrée de janvier s’est effectuée dans un climat très anxiogène. Face aux restrictions de liberté liées au Covid, les jeunes vivent avec un sentiment d’injustice qui leur pèse.»

Champittet a mis en place du soutien psychologique pour les élèves, les profs et les parents. (Paul Pacey)

Pour l’ensemble des écoles privées romandes, la maîtrise de l’enseignement à distance constitue un atout essentiel. Même si, globalement, tous les jours de cours de l’année scolaire 2020-2021 ont été assurés en présentiel, le numérique reste présent. Directeur de Champittet, Philippe de Korodi raconte: «Dans le souci de rester à la pointe des nouvelles approches pédagogiques, nous étions en train de travailler au développement du numérique depuis 2013 déjà. Grâce à cette anticipation, notre système a fonctionné dès le premier jour du confinement de 2020. La culture technologique, de même que les équipements et les processus étaient au point.» Présente sur deux campus à Pully-Lausanne et à Nyon, Champittet accueille près de 800 étudiants de plus de 50 nationalités. Philippe de Korodi reprend: «Nous travaillons actuellement avec un modèle hybride. Les cours ont en principe lieu en présentiel. Mais lorsque des élèves ou des professeurs sont malades, en quarantaine ou encore bloqués sur leur lieu de vacances, on a recours à la visioconférence. Le corps enseignant fait preuve d’une souplesse remarquable.»

Au niveau de l’encadrement, Champittet déploie différentes structures de soutien, dont une initiative destinée à l’entourage des élèves. Philippe de Korodi explique avoir mis sur pied une «Parent Academy» qui propose des conférences. «Ces présentations ont pour objectif d’aider les parents à gérer des enfants confinés et collés aux écrans.» Le corps enseignant peut lui aussi solliciter un soutien psychologique dans le cadre de l’école. Quant au nombre de demandes d’entretien adressées à la psychologue scolaire, il a quasiment doublé depuis le début de la crise. «Comme toujours, les individus déjà solides traversent relativement bien les épreuves. Mais en revanche, les contraintes liées à la pandémie percutent de plein fouet les personnalités les plus sensibles», constate Philippe de Korodi.

Au Collège du Léman aussi, une

académie des parents a été créée. Ce programme, lancé ce printemps, prévoit des ateliers qui ont pour but d’aider pères et mères à soutenir leur enfant (lire page 10). Au chapitre de l’enseignement à distance, le modèle est mixte. Directeur de la section francophone, Emmanuel Coigny explique avoir «des élèves provenant notamment de la Chine ou du Japon qui ont été retenus dans leur pays pendant plusieurs semaines en raison de mesures sanitaires. Nous avons donc organisé

pour eux des cours en ligne ayant lieu en même temps que les cours en présentiel.» Entre l’internat et l’externat, l’institution basée à Versoix (GE) compte près de 2000 élèves d’environ 110 nationalités. Le principal rapporte: «Les inscriptions en provenance de l’étranger avaient été freinées par la pandémie, mais il y a actuellement un redémarrage. A ce niveau-là, nous constatons un regain de confiance en l’avenir.»

L’Ecole Moser organise un maximum d’activités à l’extérieur, telle cette fresque murale. (Moser)

A l’Ecole Moser, comme partout ailleurs, il faut composer avec l’annulation des camps, des voyages et de nombreuses autres activités. Directeur de l’établissement fondé par son père, Henri, en 1961, Alain Moser relate: «Avec le retour des beaux jours, nous organisons un maximum d’activités à l’extérieur telles que barbecue, tournoi de ping-pong ou encore la peinture d’une fresque monumentale. Le recours à la créativité doit permettre d’apporter aux élèves de la distraction, une mobilisation autour de projets et des occasions de nouer des liens sociaux. Tout cela en respectant bien sûr strictement les règles sanitaires.» Comptant au total quelque 1000 étudiants entre les sites de Nyon et de Chêne-Bougeries, auxquels s’ajoutent ceux d’un troisième site à Berlin, l’Ecole Moser multiplie ainsi des initiatives telles que «Journée de l’extravagance», «Nuit des sciences», ou encore une «Fête des talents» qui prévoit des pauses spectacles à l’occasion des récréations. Reste que la pandémie pèse sur le moral des écoliers et étudiants. «Nous employons actuellement une psychologue scolaire à plein temps qui écoute, rassure et oriente les élèves vers d’autres formes de suivi, si c’est nécessaire», appuie Alain Moser.

Comme dans l’ensemble du monde de l’éducation, le corps enseignant des écoles privées est fatigué. «C’était une année difficile, mais néanmoins il y a parfois des rayons de lumière, comme l’esprit de corps qui règne actuellement dans l’école», sourit Christoph Ott. A Champittet, Philippe de Korodi pointe: «Nos élèves s’investissent dans des projets philanthropiques en faveur de Madagascar. Cet engagement leur apporte beaucoup de satisfaction.» Alain Moser renchérit: «C’est une grande joie de voir nos écoliers à l’extérieur, absorbés par leurs tâches effectuées en plein air.» Et puis, au collège du Léman, les tout-petits émeuvent lorsqu’ils laissent libre cours à leurs émotions, alors qu’ils sont assis en cercle. En dépit de la crise sanitaire, la vie continue.


Des examens en voie de normalisation

(Dusan Stankovic/Getty images)

En 2020, les oraux des épreuves de maturité fédérale (auxquelles préparent les écoles privées) ont été annulés dans les cantons romands. Et dans le canton de Fribourg, les examens écrits n’ont pas non plus eu lieu. Un choix découlant de la pandémie qui a suscité chez certains la critique de «maturité au rabais». La session 2021 aura lieu en août prochain, au sortir de la troisième vague. Si de nombreux points d’incertitude demeurent, ce que l’on sait, c’est qu’il ne sera pas possible de renoncer aux examens et de valider les résultats de l’année, comme dans certains cas en 2020. Une ordonnance fédérale, entrée en vigueur début avril, stipule que les cantons devront organiser les sessions en fonction de leur situation sanitaire respective, indépendamment les uns des autres. La pondération des notes, si seuls des examens écrits ou oraux peuvent avoir lieu, a été réglementée. En cas d’échec, les élèves peuvent se représenter avant septembre. L’objectif général est de permettre aux jeunes d’entamer des études de degré tertiaire à l’automne 2021. L’ordonnance ne prévoit pas d’alternative en cas d’aggravation de la pandémie qui causerait l’annulation des examens, comme l’a souligné «Le Temps» en mars dernier. Ce choix, susceptible de faire perdre une année du cursus aux candidats 2021, a fait bondir nombre d’institutions au début du printemps. Cependant, l’apaisement en cours de la crise sanitaire laisse penser qu’un tel cas de figure sera évité. Les examens sont partis pour se dérouler en présentiel dans l’ensemble des cantons romands, dans le respect des mesures de sécurité.


Une spécificité helvétique

La Suisse compte quelque 250 établissements privés qui réalisent au total 2,5 milliards
de francs annuels de chiffre d’affaires (2019). Genève et Vaud en concentrent un nombre particulièrement élevé par rapport à leur population et à leur superficie. D’après les chiffres de Swisslearning, les écoles privées accueillent quelque 100 000 étudiants avec un personnel global de 10 000 collaborateurs. Les retombées indirectes concernent le tourisme, avec les familles qui visitent la Suisse lorsqu’elles viennent voir les étudiants. L’image d’excellence à l’international en matière d’éducation a des effets positifs sur l’implantation d’entreprises, les investissements étrangers dans le pays et l’attractivité pour les cerveaux, pointe encore Swisslearning. Les écoles privées constituent un pilier du soft power helvétique, avec des alumni qui restent les meilleurs ambassadeurs de notre pays, comme l’homme politique démocrate américain John Kerry.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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