Bilan

Collectionner des œuvres d'art, des histoires de passion

Plusieurs Romands ont accepté de parler de leur collection. S’ils n’évoquent pas de chiffres, ils sont prêts à faire des folies pour acquérir la pièce de leurs rêves.

  • Mia Rigo a entamé il y a une dizaine d’années une collection qui compte aujourd’hui plus de 700 œuvres.

    Crédits: Nicolas Righetti/lundi13
  • Suzanne et Eric Syz posent avec des œuvres de Thomas Ruff, Isa Genzken et Cindy Sherman.

    Crédits: Sébastien Agnetti
Caroline Freymond possède toujours son premier achat: un service en porcelaine qui orne la chambre de sa fille. (Crédits: Nicolas Righetti/lundi13)

Recherche esthétique ou intellectuelle, ascension sociale, marqueur de réussite professionnelle, mécénat ou investissement, les raisons d’entamer une collection d’art sont nombreuses. Il y aurait aujourd’hui plus de 70 millions de collectionneurs autour du monde, dont 8000 à 10 000 seraient des «grands collectionneurs», disposant de plus d’un million de francs sur leur compte en banque.

Vu la vitesse à laquelle le secteur de l’art contemporain se développe ces dernières années – le chiffre d’affaires des ventes aux enchères pour ce segment a crû de 2100% en vingt ans, passant de 92 millions en 2000 à près de 2 milliards en 2019, note le dernier rapport d’Artprice –, il serait tentant de penser que l’investissement est la raison principale derrière les acquisitions. Pour une œuvre d’art achetée entre 10 000 et 50 000 euros, l’acheteur pourrait prétendre à un rendement annuel de l’ordre de 5,5%, assure la conseillère en art Valentyna Mala. «Face à un investissement boursier qui rapporte en moyenne 7% par an, l’art en tant qu’actif financier représente donc une véritable valeur refuge», écrit-elle dans son ouvrage A la conquête de l’art, sorte de guide pour collectionneur débutant. Pour Stefano Rabolli Pansera, directeur de la galerie Hauser & Wirth à Saint Moritz, si les achats purement commerciaux représenteraient aujourd’hui 90% des transactions, les vrais passionnés d’art existent toujours. Certains n’ont pas hésité à nous ouvrir la porte de leurs demeures.

«Si j'écoutais les professionnels, je n’achèterais plus rien»

«Je m’étonne toujours du rapprochement entre l’art et l’argent. Cela existe, mais une œuvre d’art ne vaut que le prix auquel vous l’achetez et celui au moment où vous la vendez. Je connais peu de collectionneurs désireux de se séparer de leurs chefs-d’œuvre», note cet architecte genevois qui préfère garder l’anonymat. Pour rien au monde il ne se départirait de ses lithographies de Bacon, accrochées dans le salon de sa villa de Vernier (GE), ni de ses toiles signées Floquet ou Robert-Tissot, dont il serait le plus grand collectionneur. «Ce sont les enfants qui empocheront les royalties», sourit-il.

Qu’on ramène l’art à l’argent, ce n’est pas ce qui étonne Mia Rigo, issue du monde de la finance. «Je me retrouve souvent à des dîners où des professionnels me disent ce qu’il faut acheter. C’est fascinant, on dirait qu’ils se sont tous mis d’accord. Si je les écoutais, je n’achèterais plus rien», s’exclame cette économiste d’origine italienne. Colorée, dynamique et éclectique, sa collection, entamée il y a une dizaine d’années, compte aujourd’hui plus de 700 œuvres. Carsten Höller, Kiki Smith, Katharina Grosse, Antony Gormley, Sylvie Fleury ou Sylvie Auvray, les créations d’artistes contemporains ont une place de choix dans sa maison de Vandœuvres (GE). Son jardin, coiffé par une immense sculpture de Conrad Shawcross, n’a rien à envier à la biennale Sculpture Garden. Plus que de posséder les œuvres, c’est le travail avec les artistes qui fait vibrer cette mère de trois enfants qui est en train de transformer le chalet familial de Megève en centre d’art. Pour ce faire, elle n’a pas hésité à commissionner une trentaine d’artistes et s’apprête même à lancer sa propre fondation, Archivorum, avec pour but la constitution d’archives accessibles au grand public.

Pour Josef Stojan, arrivé en Suisse en auto-stop depuis la Tchécoslovaquie à l’automne 1968, l’aspect pécunier des tableaux n’a jamais revêtu beaucoup d’importance. La preuve, son tableau préféré est une petite peinture «à la beauté troublante» de Mariette Grossenbacher, artiste suisse aujourd’hui retirée en Espagne et qui n’a jamais exposé en galerie. «La collection parfaite, je l’ai dans ma tête. Les œuvres que vous voyez ici sont mes amies», assure ce designer genevois à la retraite, dont la collection, réunie avec sa femme, compte une centaine de pièces d’artistes contemporains suisses comme Michel Huelin, John Armleder et Ursula Mumenthaler, le Japonais Murakami, les Américains Robert Wilson et James Clar, mais également des Iraniens, Turcs et Indiens, découverts lors de son séjour à Dubaï et à Singapour.

L’investissement, ce n’est pas non plus le moteur de Nicole Ghez, tombée amoureuse de l’art minimal en visitant la Dia Art Foundation à Beacon dans l’Etat de New York. «Je n’achète pas pour spéculer, mais pour m’entourer de belles choses et vivre avec. Si après quelques années, les artistes ont pris de la valeur, c’est tant mieux. Il m’est arrivé de me tromper», admet la veuve d’Oscar Ghez, fondateur du Petit-Palais à Genève. Composée d’une quarantaine de tableaux, sa collection compte quelques-uns des grands noms
de l’art contemporain, à commencer par Christopher Wool, Sol Lewitt, Daniel Buren, On Kawara, Olivier Mosset, Rudolf Stingel ou Raymond Pettitbon. Pour s’assurer des provenances, la collectionneuse n’achète que dans des foires et auprès de galeries reconnues comme Kamel Mennour. «Mon mari insistait toujours sur l’authenticité, alors lorsque Buren est venu dîner à la maison, je l’ai photographié devant son tableau»,
ajoute-t-elle, photo à l’appui.

Vendre pour rectifier le tir

Consacré désormais au développement de sa collection d’art africain, composée d’une quarantaine d’artistes dont Romuald Hazoumé, Barthélémy Toguo ou Abdoulaye Konaté, qu’il prévoit de léguer au Musée des civilisations noires de Dakar, David Brolliet admet également avoir fait des erreurs comme lorsque, pour des raisons financières, il s’était séparé d’une œuvre de William Kentridge. «Les collectionneurs qui vendent sont assez mal perçus, car on les accuse d’en tirer un profit, pointe le marchand d’art genevois Philippe Davet. Or, la motivation de ces passionnés d’art n’est pas l’argent, c’est la collection. Un bon collectionneur doit vendre de temps en temps pour rectifier le tir.»

Attachés à leur patrimoine, la plupart des collectionneurs sont en réalité très réticents à le faire. Ils sont d’ailleurs nombreux à toujours posséder leur premier achat. C’est le cas de Caroline Freymond, fondatrice de l’Espace Muraille, qui, à 25 ans, n’a pas hésité à «casser la tirelire» pour se procurer un service en porcelaine qui orne toujours la chambre de sa fille. Quant à Anne-Shelton Aaron, elle est allée jusqu’à intégrer les œuvres dans le projet de rénovation de son appartement genevois, dont elle change l’accrochage une fois par an. Plus que la possession des objets, c’est la quête d’artistes émergents qui fait vibrer cet ancien mannequin. Parmi ses dernières découvertes, notons cette sculpture du Genevois Thomas Liu Le Lann, exposée chez Xippas.

Folies de collectionneurs

Pour se procurer la pièce de leurs rêves, les passionnés d’art n’hésitent pas non plus à faire des folies. C’est ainsi que Jean Claude Gandur, dont la collection compte quelque 3200 pièces, a mis près de deux ans pour rembourser une paire de terres cuites de la Grande-Grèce, découvertes dans la vitrine d’un antiquaire alors qu’il était jeune marié. Et comment ne pas sourire devant l’histoire de cet autre collectionneur qui a vendu tout ce qu’il possédait afin d’acquérir un tableau de Robert Motherwell, aperçu chez Marlborough, à Zurich. Manque de chance, le prix affiché n’était pas en francs suisses mais en dollars, soit quatre fois plus. «J’avais 30 000 francs en poche, pas 120 000. J’étais très déçu, mais cela vous apprend à être plus raisonnable», commente-t-il. Alors pour éviter de futurs débordements, son budget art se limite depuis à 5% de son salaire.

«Collectionner est une maladie et je pèse mes mots», assure Eric Syz dont la collection d’art contemporain, réunie ensemble avec sa femme Suzanne depuis les années 80, compte quelque 700 pièces. Exposée à 75% dans le siège genevois de la banque privée et les différentes propriétés de la famille, elle réunit plusieurs grands noms, à commencer par Andy Warhol, Jean-Michel Basquiat, Wade Guyton, Cindy Sherman ou encore le Suisse John Armleder. «Que vous gagniez 100 000,
1 million ou 100 millions de francs par an, si vous êtes un vrai collectionneur, vous êtes tout le temps en train de faire des folies», conclut-il.

Machalova Andrea NB
Andrea Machalova

Journaliste

Lui écrire

Avant de voler de ses propres ailes en tant que journaliste freelance, Andrea Machalova est passée par plusieurs rédactions comme la Tribune des Arts, la Tribune de Genève ou les magazines Trajectoire et GoOut!. Spécialisée en art et en ventes aux enchères, elle s'intéresse également aux nouvelles tendances du marché et du monde du luxe. Diplômée d’un Master en journalisme et communication à l’Université de Genève, elle a obtenu sa carte de presse en 2016. Un sésame qu’elle chérit précieusement depuis.

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