Bilan

Charles Aznavour nous reçoit chez lui au bord du Léman

A bientôt 90 ans, le monument de la chanson française nous a accordé un entretien dans sa maison de Saint-Sulpice (VD), à l'occasion de la parution de son livre «Tant que battra mon coeur».
  • Voici la couverture du livre autobiographique qui vient de sortir aux éditions Don Quichotte, de Charles Aznavour. Dans «Tant que battra mon coeur», l'artiste raconte pêle-mêle ses succès, ses infortunes, effleure le sujet politique, dit toute la méfiance qu'il nourrit envers la presse et raconte comment il a opéré un tri parmi ses amis. Charles Aznavour a écrit 7 autres livres, dont le recueil de l'intégralité de ses chansons. Crédits: WENN
  • Charles Aznavour ici avec le président français d'alors Nicolas Sarkozy, au Mont Ararat à Erevan, la capitale arménienne, en octobre 2011. Crédits: AFP
  • Le chanteur et acteur Charles Aznavour pose aux côtés de son effigie inaugurée le 15 mars 2004 au musée Grévin à Paris. Le chanteur a fêté peu après son 80e anniversaire sur la scène du palais des Congrès de la capitale française. Crédits: AFP
  • Le chanteur Charles Aznavour déguste, le 12 octobre 2002, un verre de vin en compagnie de Bernard Magrez, propriétaire du château Pape Clément à Pessac. Dans son livre «Tant que battra mon coeur», le chanteur confie que les excès du passé ne sont plus à l'ordre du jour: «Je prends garde à mon alimentation, sans jamais rien me refuser cependant, pas de bouffe rapide, pas de boissons avec colorants, des aliments sains, et je chéris mon petit verre de champagne avant le repas. Le déjeuner, si je suis en bonne compagnie, peut également être arrosé de vin blanc, rosé ou rouge... avec modération!». Crédits: AFP
  • Les chanteurs français Charles Aznavour et Henri Salvador présentent leur décoration après avoir été faits commandeur de l'ordre national du mérite, au palais de l'Elysée à Paris le 8 octobre 2001. Crédits: AFP
  • En septembre 2001, Charles Aznavour chante un «Ave Maria» en présence du pape Jean-Paul II, lors d'une cérémonie au mémorial du génocide arménien à Erevan, la capitale de ce pays. Dans son livre qui vient de paraître, «Tant que battra mon coeur», Charles Aznavour écrit à propos de cet épisode de sa vie: «J'ai même intitulé l'un de mes morceaux Ave Maria. Il a été interprété dans de nombreuses langues, dont cette fois, en Arménie, devant un public exclusivement composé de gradés du Vatican, quelques prêtres et le pape, en plein air et à pleine voix». Ce passage intervient dans une tirade où il s'adresse directement à Dieu, le priant de «revoir sa copie» quant à sa mort certaine: «Alors [avec toute cette publicité que je vous ai faite], peut-être pourriez-vous revoir votre copie?» Crédits: AFP
  • De gauche à droite: le président arménien Robert Kocharian, une personne non-identifiée, la première Dame arménienne Bella, la première Dame de France Bernadette Chirac, et Charles Aznavour, avant un dîner d'Etat où le président français Jacques Chirac allait recevoir ses hôtes arméniens en visite d'Etat pour 5 jours, en février 2001. Crédits: AFP
  • Le 24 octobre 2000, au Palais des Congrès à Paris, le chanteur français Charles Trenet assiste au concert de Charles Aznavour. Dans son livre qui vient de paraître, Charles Aznavour confie toute son admiration pour Charles Trenet qui, dit-il, fait partie de ceux qui lui «ont appris à écrire» et qui est son «poète favori». Crédits: AFP
  • Le président Jacques Chirac pose aux côtés de son épouse Bernardette, du chanteur français Charles Aznavour et de sa fille Katia (à gauche), en présence du président arménien Robert Kotcharian (à droite) et de son épouse, le 13 décembre 2000 au palais des Congrès à Paris, avant un concert de bienfaisance. L'argent recueilli lors de ce concert a permis de construire des écoles en Arménie. Dans son livre qui vient de paraître, Charles Aznavour déplore les rumeurs dont il a été l'objet: «On a même été jusqu'à dire que je puisais dans la caisse Aznavour pour l'Arménie. Pauvres demeurés! [...] En créant cette fondation, nous n'avions nul autre objectif que de soutenir notre pays d'origine. [...] J'ai reversé l'intégralité de mes droits d'auteur et d'éditeur, ce qui est loin d'être le cas de tout un chacun dans ce genre d'initiative humanitaire ou solidaire [...] La fondation a été en grande partie financée sur nos propres deniers, grâce aux recettes de mes spectacles et aux ventes de mes albums et DVD». Crédits: AFP
  • Au festival de Cannes, aux côtés du chanteur français Faudel. En 2005, Charles Aznavour a été nommé citoyen d'honneur de Cannes. Dans son livre qui vient de paraître, Charles Aznavour écrit: «Si tu n'avances pas, tu croupis ou tu reflues et, comme disait Misha mon père, telle l'eau qui stagne, tu finis par exhaler les odeurs du passé... [...]On ne dort pas sur ses succès, on les surpasse». Crédits: AFP
  • Pour ses rôles au cinéma, Charles Aznavour reçoit des mains de Michel Serrault, avec un plat de spaghettis sur la tête, un César d'honneur en hommage à son oeuvre, le 8 février 1997 au Théâtre des Champs-Elysées à Paris, lors de la 22e Nuit des Césars, présidée par Annie Girardot. Crédits: AFP
  • Charles Aznavour avec le célèbre violoncelliste russe Mstislav Leopoldovich Rostropovich, considéré comme le plus grand de tous les temps. Ici, ils sont à Strasbourg en janvier 1995. Rostropovich s'est battu pour l'art sans frontières, pour la liberté d'expression et les valeurs démocratiques. Il a été déchu de sa nationalité russe pour s'être opposé à l'URSS en 1978. Dans son livre qui vient de paraître, Charles Aznavour écrit: «La postérité est un bien grand mot. Le succès, dans notre métier, a des degrés; les carrières ne durent pas éternellement, les artistes et leurs oeuvres subissent l'usure du temps». Crédits: AFP
  • Les chanteurs Charles Aznavour et Liza Minnelli répètent avant l'émission unique des six chaînes de télévision «Tous contre le Sida», le 7 avril 1994, en direct du Zénith de Paris. Crédits: AFP
  • Charles Aznavour chante en duo avec la chanteuse française Mireille Mathieu le 17 novembre 1987 à Paris, lors de la répétition de l'émission «Le Grand Echiquier» qui leur est consacrée. Crédits: AFP
  • Charles Aznavour avec l'acteur et réalisateur Jean-Claude Brialy et l'actrice américaine Liza Minnelli, en avril 1986. Jean-Claude Brialy s'est éteint le 30 mai 2007 chez lui après une longue maladie, à l'âge de 74 ans. Dans son livre qui vient de paraître, «Tant que mon coeur battra», Charles Aznavour évoque son ami disparu: «Où êtes-vous les miens que je n'ai jamais remplacés? André Versini, Ted Lapidus, Ferda Kahraman, Edith Piaf, Florence Véran, Richard Marsan, Jean-Claude Brialy, Thierry Le Luron, Charles Trenet... Vous n'avez jamais quitté ma mémoire». Crédits: AFP
  • Charles Aznavour entouré de l'acteur français Alain Delon et de l'actrice russe Natalya Belokhvostikova lors de la présentation de la première co-production URSS-France-Suisse du film «Téhéran 43» à l'ambassade de Russie à Paris en 1981. Crédits: AFP
  • Charles Aznavour avec son père, Misha Aznavourian, après son concert à l'Olympia le 10 janvier 1978. Charles Aznavour voue une admiration sans bornes à son père dont il dit, dans son livre qui vient de paraître, «mon père, un être merveilleux et fantasque, travailleur responsable mais piètre homme d'affaires, était plus doué pour pousser la chansonnette que pour diriger une affaire». Son petit restaurant parisien ouvert pour une clientèle migrante d'Europe centrale a en effet mis la clé sous la porte. Crédits: AFP
  • Charles Aznavour attend dans les couloirs du palais de Justice de Versailles le jour de sa première condamnation, le 1er juin 1977. Le chanteur comparaissait devant le tribunal correctionnel pour des questions fiscales. Dans son livre qui vient de paraître, il écrit: «Le fisc a fondu de tout son poids sur ma personne. Devant tant d'acharnement, de toutes parts, d'aucuns ont cru que le calice était bu jusqu'à la lie, que j'étais fini, irrémédiablement passé dans les rangs des ringards. [...] A deux doigts de finir plumé, j'ai obtenu un non-lieu [...] Je suis arrivé en Suisse complètement lessivé, mon compte en banque bloqué...». Le premier point de chute en Suisse du chanteur est Crans-Montana. La RTS, qui n'est alors que la TSR, lui consacre un papier. Crédits: AFP
  • Le chanteur français d'origine arménienne, Charles Aznavour, joue avec ses deux enfants Katia, née en 1969, et Micha, né en 1970, chez lui à Cannes, en mai 1972. Il aura encore un fils, Nicolas, en 1977, de la même mère: Ulla, épousée en 1967. Nicolas Aznavour travaille aujourd'hui à l'EPFL. Crédits: AFP
  • Le 16 octobre 1969, Georges Brassens rapporte un nouveau succès à Bobino. Dans les coulisses, le chanteur-compositeur est félicité par Charles Aznavour. Crédits: AFP
  • Charles Aznavour et sa femme Ulla, épousée en 1967, posent avec leur premier enfant, Katia, dans une maternité parisienne, le 13 octobre 1969. Crédits: AFP
  • Charles Aznavour épouse le mannequin suédois Ulla le 14 janvier 1967 à Las Vegas. Crédits: AFP
Sur la boîte aux lettres, un seul nom, celui de sa femme: Ulla T., épousée il y a 47 ans. «C'est la maison de ma femme, ici. Moi, j'ai ma maison dans le Midi. On s'invite réciproquement!», plaisante Charles Aznavour. Au-dessus, une deuxième boîte aux lettres: «Nicolas A.», Nicolas Aznavour, fils de, 36 ans, jusqu'à il y a peu spécialiste des mécanismes énergétiques du cerveau à l'EPFL mais qui a désormais choisi de s'occuper de son père à plein-temps. Il habite une des deux maisons bâties sur un terrain d'environ 1000 mètres carré à Saint-Sulpice (VD), à 100 pas du lac - «Je les ai comptés», assure Charles Aznavour.

C'est le fils qui nous ouvre. On lui donnerait 10 ans de moins. Affable, souriant, la poignée de mains engageante, il nous fait patienter quelques instants dans un hall d'entrée nu comme un ver. Est-ce dû à la sobriété qu'imposerait le protestantisme de Madame, d'origine suédoise ou simplement au souci de simplicité qui semble habiter tout un chacun dans le clan Aznavourian?

Interview en sous-sol

Des larges baies vitrées donnant sur le lac, nous ne verrons rien. Nous sommes invités à nous engouffrer dans le sous-sol où deux pièces de taille modeste constituent le temple de Charles Aznavour: des ordinateurs d'un côté, réservés à l'écriture, et dans l'angle opposé, un espace dédié à la composition où trône un synthétiseur, que surveillent quelques affiches de spectacles historiques épinglées au mur.

L'autre pièce, en enfilade, est réservée à un home cinéma, avec quelques larges fauteuils auto-massants dont Charles Aznavour profite surtout la nuit - «je dors très peu, je regarde des films, rattrape ce que je n'ai pas vu à la télé, ou regarde des émissions locales», nous dira-t-il.

De lui, «L'artisan», comme il aime à se définir – «Je trouve l'appellation de star un peu exagérée» écrit-il dans son livre – nous serions tentés de dire que rien, ou si peu, a changé. «La coiffure peut-être», comme il le chante dans «Non, je n'ai rien oublié». Oui, c'est vrai, le cheveu est désormais franchement blanc.

Centenaire et sur scène!

Pour le reste? Le visage s'est certes plissé, le pas est à peine moins assuré mais «le patriarche heureux» ainsi qu'il se définit, marche sans canne. Et c'est sans lunettes sur le nez qu'il dédicace ses livres. Il chaussera néanmoins «ses oreilles» pour l'interview, comme il dit, mais c'est sans ses appareils auditifs qu'il a réalisé l'entretien radio qui nous a précédé.

Charles Aznavour, qui fêtera ses 90 ans en mai prochain, a toujours la mémoire vive -«Notre première tournée en Suisse, avec Edith Piaf et les compagnons de la chanson, en 1946, nous n'avons rempli les salles qu'à Zurich et à Genève. Rendez-vous compte, Piaf n'a pas fait salle comble ailleurs en Suisse!». Il s'en étoufferait presque encore. Pour un peu, Charles Aznavour n'usurperait pas sa chanson «Hier encore, j'avais 20 ans».

C'était pourtant en 1964. Mais il est déterminé à vieillir encore: «Je SERAI centenaire et je FERAI une représentation», nous assure-t-il, convaincu qu'il en sera ainsi, comme si le choix nous était donné.

En pantoufles

Il est resté simple, simplissime même: c'est en pantoufles qu'il nous reçoit, son pantalon retenu par de simples bretelles et une ceinture noire où est vissé son téléphone. Cela correspond à ce qu'il avance dans son livre: «Vivre comme un milliardaire équivaudrait à m’éloigner de ce que j’ai été. Ce serait nier mes origines, autrement dit mentir, et j’ai toujours eu peur du mensonge, car sa comptabilité est plus difficile à tenir que celle de la vérité». Les deux maisons à St Sulpice sont contemporaines, mais pas m'as-tu-vu. La voiture dans laquelle son fils le conduit à ses rendez-vous médicaux non plus. Ni gabarit démesuré, ni moteur ronflant, ni même vitres teintées.

Pour l'interview, une consigne toutefois: ne pas poser de questions liées au fisc français, et aux révélations (qui s'apparentent plus à «une gaffe») de Charles Aznavour il y a quelques semaines sur Radio France, où il dénonçait tout de go le clientélisme pour ne pas dire la corruption auxquels il s'est prêté il y a des années, avant son installation en Suisse en 1976.

Etre enterré en Suisse?

«J'aurais aussi pu m'installer en Angleterre. Mais je n'étais pas seul. On a discuté dans la famille, et on a préféré la Suisse. C'est le bloc Aznavourian qui a préféré la Suisse pour son mode de vie, le comportement des Suisses et la langue française» (à écouter dans l'interview sonore ci-dessus), raconte Charles Aznavour. Il s'est même posé la question de rester chez nous, après sa mort. Mais le caveau familial l'attend dans les Yvelines, non loin de Versailles. «Il faudrait transférer le caveau... C'est beaucoup de travail... Ma femme trouve que c'est ridicule.» Il esquisse un sourire fatigué.

Et puis Charles Aznavour n'a pas de religion. Il confie à la Tribune de Genève: «Je suis a-religieux donc multi-religieux. Moi, je suis pour toutes les religions. Je suis grégorien donc orthodoxe mais je suis devenu juif quand j'ai vécu dans un quartier juif, ensuite j'ai connu plein de musulmans très biens, je suis devenu musulman. Mais en fait, Dieu, il n'y en a qu'un seul. Simplement, il a 3-4 noms.»

Résoudre la misère

Comme dans sa chanson Emmenez-moi (1968), la misère le révolte toujours. Il a même un projet pour la résoudre: «Parmi les crève-la-faim, il ne doit pas manquer de têtes, ni de bras, ni de bonnes volontés pour réhabiliter un village où chacun trouverait asile, une vie convenable, un travail - où chacun recouvrerait l'espoir en fondant une communauté nouvelle, un melting-pot d'un nouveau style».

En attendant de pouvoir insuffler de tels projets de société, il oeuvre pour l'Arménie, en tant qu'ambassadeur en Suisse, un milieu qu'il ne connaissait pas -«Je crois que je les amuse beaucoup» mais auquel il a bien l'intention de faire entendre son franc-parler. Et il travaille, beaucoup. Chaque jour, il écrit. «Je prépare actuellement une chanson sur la Suisse», lâche-t-il d'ailleurs en nous raccompagnant. «Mais un peu humoristique», ajoute-t-il. Il n'en dira pas plus mais nous voilà prévenus.





Marion Moussadek

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