Bilan

«Chaque crise est un bond en avant»

Pandémie, concurrence des acteurs digitaux... Les sociétés de travail temporaire souffrent. Mais le fondateur du leader romand Interiman voit aussi des opportunités.

Raymond Knigge note des différences par secteur: une «chute historique» dans l’hôtellerie et l’événementiel mais une explosion de la demande de personnel médical.

Crédits: Darrin Vanselow

Success story romande, Interiman – lancée en 1998 – a réussi la prouesse de s’installer sur un marché mature dominé par des mastodontes internationaux tels qu’Adecco, Manpower ou encore Randstad. Une réussite qui doit beaucoup à la personnalité et l’opiniâtreté de son fondateur Raymond Knigge, qui a mené son bébé à la position de leader romand, juste derrière Adecco et Manpower au niveau national, qu’il ambitionne de dépasser d’ici à deux ans. Du haut de ses quarante ans d’expérience dans l’intérim, il analyse pour Bilan le nouveau marché du travail et la nécessaire adaptation d’un secteur malmené depuis le début de la crise sanitaire.

Les offres d’emploi ont chuté de 15% en Suisse selon les baromètres publiés, et les résultats trimestriels d’Adecco ont baissé de 20%. Où en est le marché précisément?

Le recul du nombre d’heures travaillées est de 19,7% entre janvier et septembre, et de plus de 25% en Suisse romande, où l’on a même constaté un repli de l’activité de 37,4% au deuxième trimestre. Le placement fixe est encore plus touché avec -27,4% à l’échelle nationale. Interiman résiste mieux pour le moment, avec une relative stabilité. C’est dû, je pense, à notre stratégie d’avoir développé une marque par secteur, avec des outils de gestion spécifiques. L’hôtellerie et l’événementiel, sur lesquels nous sommes leaders, enregistrent une chute historique du chiffre d’affaires: nous avons fait 12 millions, là où l’année passée on était à 52. En revanche, Medicalis – dédiée au personnel médical – explose. Les HUG seuls nous ont embauché plus de 100 collaborateurs depuis le début de la crise. On a tout de même pu ouvrir trois agences cette année.

Dans le même temps, Manpower restructure et en ferme neuf…

Oui, mais la situation est particulière. Auparavant franchisée, Manpower Suisse a été vendue au groupe et se retrouve directement dans le giron des Américains. Or, pour un Américain, il est difficile de comprendre qu’on puisse avoir plusieurs agences à Genève, puis une à Nyon, une à Morges, Lausanne, Vevey… là où aux Etats-Unis il n’y aurait sûrement qu’une succursale. Ils ne comprennent pas qu’une agence à Viège et une à Sierre peuvent avoir du sens, parce que même à 20 kilomètres, ce sont deux cultures du travail, deux langues différentes. Egalement, une société cotée est tentée de restructurer pour rassurer ses actionnaires.

Le digital a avancé, beaucoup de recrutements se sont faits via Zoom. Cela ne favorise-t-il pas les nouveaux acteurs 100% digitaux comme Coople?

Nous connaissons bien cette société, au vu de notre position de leader sur l’hôtellerie et l’événementiel sur lesquels ils sont très actifs. Pouvoir déléguer 500 personnes pour quelques heures demande des outils digitaux spécifiques, que nous avons développés, et nous sommes aujourd’hui tout à fait concurrentiels en termes tarifaires sur ce type de missions. A la différence près que nous rencontrons tous nos candidats, un point auquel les clients sont très attachés. Je ne dis pas qu’un jour on n’arrivera pas à du recrutement 100% digitalisé, mais les bonnes idées doivent arriver au bon moment.

Vous parlez de marges faibles. La Suisse et son marché solide à hauts salaires ne sont donc pas une poule aux œufs d’or pour les sociétés de recrutement?

Face à des acteurs digitaux comme Coople, Interiman dit se différencier en rencontrant  tous les candidats à un poste. (Crédits: Coople)

Non, plus du tout. En quarante ans, on est passé du pays où l’on margeait le plus en Europe à celui où l’on marge le moins. Les volumes ont explosé, le travail temporaire représentant aujourd’hui 2,4% de la population active contre 0,4% en 1980, et les grands clients ont commencé à lancer des appels d’offres. Une société comme Randstad est entrée en Suisse en prenant de gros marchés à bas prix, le reste du secteur a emboîté le pas. On s’est mis à négocier non plus avec les RH mais avec les achats, sur des contrats nationaux, voire internationaux. De plus, le marché suisse est très atomisé avec près de 1000 concurrents, ce qui fait que la tension sur les prix est constante.

Comment voyez-vous l’avenir sur un marché aussi tendu?

Dans l’intérim, chaque crise est un bond en avant pour le secteur. Au vu de l’incertitude, on peut s’attendre à beaucoup de recrutements en temporaire au moment de la reprise. A moyen terme, l’enjeu est de profiter de notre position centrale sur le marché du travail pour offrir toute la palette de ce dont a besoin un département RH. Par exemple, notre filiale Humanis, outre l’outplacement, travaille avec les ORP pour l’accompagnement des chômeurs et développe des outils de formation et reformation professionnelles. Le télétravail risque également d’accélérer le développement de l’activité indépendante, des mandats d’externes. Quand vous prenez un mandat pour une entreprise, vous allez chercher une solution de portage. On a lancé une société qui a développé un outil permettant soit au freelancer soit au mandataire de faire un contrat de travail en quelques clics. Gestion, déclarations, paies, tout est assuré pour un forfait de 5%. Ça nous permet de rentrer des candidats dans une base de données: quand leur mission est terminée, on a créé une market place sur laquelle une entreprise peut rechercher un talent disponible dans cette base. On le voit, les opportunités sont multiples, car le monde du travail bouge. Le secteur doit accompagner ce changement.

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste économique et d’investigation pour Bilan, observateur critique de la scène tech suisse et internationale, Joan Plancade s’intéresse aux tendances de fonds qui redessinent l’économie et la société. Parmi les premiers journalistes romands à écrire sur la blockchain -Ethereum en particulier- ses sujets de prédilection portent en outre sur l'impact de la digitalisation, les enjeux de la transition énergétique et le marché du travail.

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