Bilan

«Ceux qui critiquent Greta sont tous de vieux cons»

Photographe engagé en faveur de l’écologie, Yann Arthus-Bertrand dénonce «la tyrannie de la croissance» et appelle à «redevenir humain, avec une conscience amoureuse du monde».

  • Yann Arthus-Bertrand photographie la planète depuis 50 ans.

    Crédits: Quentin Jumeaucourt
  • Crédits: Yann Arthus-Bertrnad
  • Crédits: Yann Arthus-Bertrnad
  • Crédits: Yann Arthus-Bertrnad

Yann Arthus-Bertrand est un photographe engagé depuis des dizaines d’années pour la planète. En 1999, paraît La Terre vue du ciel, un ouvrage vendu à plus de trois millions d’exemplaires. Après son premier long-métrage Home, visionné par près de 600 millions de spectateurs, le réalisateur sortira cette année le film Woman, qui raconte le parcours de femmes dans 50 pays. Puis sortira Legacy – l’héritage que nous laissons à nos enfants, qui retracera les 50 ans de la carrière du photographe. Rencontre à Genève.

Le World Economic Forum vient tout juste de se terminer à Davos. Quel message auriez-vous voulu faire passer aux puissants de ce monde?

Ecoutez Greta avec votre cœur!

Etes-vous déjà allé à Davos?

Oui, en 2000, invité par Klaus Schwab. C’est là que j’ai rencontré Thierry Lombard qui est devenu un ami. Mais ce n’est pas mon monde. Je ne m’y sens pas à ma place.

Le fait que l’urgence climatique soit le sujet principal du calendrier politique doit pourtant vous réjouir?

Cela fait dix ans qu’on en parle et rien n’a été fait. Nous avons malheureusement perdu la bataille du changement climatique. Toutes les COP n’ont abouti à rien, à part d’évoquer les problèmes. Les rapports du GIEC sont de pis en pis chaque année. Nous vivons une tyrannie de la croissance qui nous oblige à consommer des énergies fossiles, responsables du changement climatique. Ce qui est malheureux, c’est que la consommation de ces énergies augmente chaque année. Le charbon est redevenu la principale source d’énergie pour l’électricité, par exemple.

Vous étiez invité par la banque Pictet pour vous exprimer sur les enjeux environnementaux. Les banques sont aussi pointées du doigt pour certains de leurs investissements peu verts, notamment dans les énergies fossiles. Quels messages voudriez-vous faire passer au secteur bancaire et financier?

Les banques n’ont malheureusement plus qu’un seul objectif, la rentabilité. Et on parle de rentabilité alors qu’il faut sauver le monde! Tous les discours sur la responsabilité sociale des entreprises ne sont absolument pas suffisants. Concernant la banque Pictet, ils ont annoncé qu’ils n’investissaient plus dans des secteurs comme l’armement. C’est déjà un vrai geste fort.

Vous acceptez pourtant d’être payé par des banques pour vos conférences?

Je fais environ une vingtaine de conférences rémunérées chaque année, et il est vrai qu’étrangement, la grande majorité des clients sont des sociétés d’investissement, des banques et des cabinets d’avocats. Cependant, les trois quarts de mes revenus sont directement reversés à ma Fondation GoodPlanet qui a pour mission d’agir concrètement pour la Terre et ses habitants.

Qui peut changer la donne aujourd’hui? Les politiques, la société civile, les ONG, les industries?

C’est chacun de nous, en changeant notre consommation et notre mode de vie de façon radicale. Personnellement, j’ai arrêté de prendre l’avion et je ne mange plus de viande industrielle. Mais cela m’a pris dix ans pour le faire. Je regrette d’être la génération qui a tout foutu en l’air.

Qu’aimeriez-vous dire aux climatosceptiques?

Il n’y a plus de climatosceptiques. Tous les gouvernements sont au courant de l’urgence climatique, mais ils sont élus pour améliorer le pouvoir d’achat des citoyens. Et cela passe par la croissance, qui va malheureusement nous tuer. Il faut rappeler que les Etats-Unis, qui sont redevenus le premier producteur de gaz de schiste au monde, ont des retraites indexées sur la bourse. Il faut donc que le pays fonctionne économiquement pour que l’Américain moyen soit content.

Certaines personnes continuent à critiquer ouvertement la démarche de Greta Thunberg…

Ce sont tous de vieux cons. Ils n’ont pas compris qu’elle porte en elle une utopie. Bien sûr qu’elle est maladroite. Mais elle a une vraie souffrance quand elle parle. C’est pour cela qu’elle touche tout le monde. Elle n’est pas manipulée, c’est elle qui manipule tout le monde. Je note d’ailleurs que les grandes héroïnes de l’environnement sont toutes des femmes. Elles ont une sensibilité de protection de la vie plus forte que les hommes.

Vous photographiez la Terre depuis des dizaines d’années. Qu’est-ce qui a changé depuis un demi-siècle?

Ce qui a changé premièrement, c’est que quand je suis né en 1946 nous étions 2 milliards d’habitants, aujourd’hui nous sommes 8 milliards. Avec la photographie aérienne, nous pouvons observer comment les villes se sont agrandies. Chaque semaine, 3 millions de personnes rejoignent les villes à cause de la pauvreté. Mais la nature reste magnifique, contrairement aux villes bétonnées qui sont fondamentalement laides.

Vous êtes pour la taxe carbone?

Je suis plutôt pour une réduction de l’exploitation du pétrole. Chaque pays devrait réduire chaque année de quelques pourcents l’importation de pétrole pour habituer la population à vivre avec moins de carbone. La taxe carbone est forcément un peu injuste…On l’a vu avec la crise des Gilets jaunes…

Si vous deviez avoir un regret?

J’ai peu de regrets car j’ai eu une vie formidable. Je suis quelqu’un qui va de l’avant. Je ne regarde pas beaucoup en arrière.

Et votre plus grande fierté?

Je n’en ai pas.

Etes-vous optimiste pour l’avenir?

Je suis un optimiste très inquiet. Des milliers de scientifiques parlent de la sixième extinction de masse sur la planète avec la vitesse à laquelle s’éteignent les espèces animales et végétales. Ce n’est pas rien!

En janvier a été célébré l’anniversaire de la mort de Daniel Balavoine, décédé dans un crash d’hélicoptère où vous deviez vous trouver. Comment avez-vous vécu ce drame?

Je pense que j’ai toujours eu beaucoup de chance dans ma vie. Mais j’ai toujours su saisir les opportunités. Je n’ai jamais eu peur de me lancer dans de grands projets. J’ai toujours eu confiance en l’avenir sans avoir eu peur de saisir ma chance.

Votre plus grand rêve?

J’aimerais mourir avec le sourire. Me dire: «J’ai fait du bien dans ma vie.» On vit trop dans la banalité du mal au quotidien. Il faut redevenir humain, avec une conscience amoureuse du monde. Il faut faire attention à la vie autour de soi. Etre écolo, c’est aimer les gens avant l’environnement. L’écologie doit être humaniste, sinon elle ne marchera pas.

Chantal De Senger
Chantal de Senger

JOURNALISTE

Lui écrire

Licenciée des Hautes Etudes Internationales de Genève (IHEID) en 2001, Chantal de Senger obtient par la suite un Master en médias et communication à l'Université de Genève. Après avoir hésité à travailler dans une organisation internationale, elle décide de débuter sa carrière au sein de la radio genevoise Radio Lac. Depuis 2010, Chantal est journaliste pour le magazine Bilan. Elle contribue aux grands dossiers de couverture, réalise avec passion des portraits d'entrepreneurs, met en avant les PME et les startups de la région romande. En grande amatrice de vin et de gastronomie, elle a lancé le supplément Au fil du goût, encarté deux fois par année dans le magazine Bilan. Chantal est depuis 2019 rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan et responsable du hors série national Luxe by Bilan et Luxe by Finanz und Wirtschaft.

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