Bilan

Cet orage qui menace l’hôtellerie suisse

Le secteur a perdu 105 000 nuitées de janvier à avril, et les prédictions 2015 sont toutes en baisse. Mais Américains et Asiatiques pourraient compenser en partie le recul des clients européens.

John Kerry à Lausanne. Décrocher de grands congrès internationaux en Suisse devient de plus en plus difficile.

Crédits: Dr

Le 1er janvier dernier, Andreas Züllig devenait président d’HotellerieSuisse, l’association qui, avec plus de 3000 membres, représente 80% des nuitées suisses: «Mon établissement de Lenzerheide (GR) affichant complet jusqu’au 6 janvier, j’avais pris une semaine de battement pour me préparer à mes nouvelles tâches, raconte le nouveau patron. Et le 15 janvier, patatras! A partir de là, j’étais vraiment président à 100%!» 

Le 15 janvier est en effet à marquer d’une pierre noire pour les établissements étoilés, même si, jusqu’à présent, l’hôtellerie n’a pas vu venir la catastrophe annoncée. Vaud s’en est  même pas trop mal tiré. Les villes ont connu une légère hausse des nuitées de janvier à avril (+0,3% pour Lausanne et +1,5% pour les petites localités), mais ce sont les montagnes (-6,4%) et les campagnes (-4,8%) qui ont vu les talons des touristes. Pour la destination Villars-Les Diablerets-Gryon et Bex, c’est -8,2%, pour Aigle-Leysin-Les Mosses, c’est -4,6%...

«A mon avis, on ne perd rien pour attendre», craint le président des hôteliers suisses qui a fait ses premières armes comme cuistot à la Voile d’Or, à Lausanne, à l’issue de son école hôtelière: «L’hiver dernier, ce n’était pas encore le problème du franc fort, la décision étant tombée à mi-janvier. Février figurait déjà au cahier des réservations et le beau temps nous a aidés. Mais le virage a été pris ce printemps. La saison d’été? C’est du court terme. Les gens regardent le temps qu’il va faire et se décident d’aller quelque part pour deux ou trois jours. La plus grande valeur estivale pour les hôteliers, ce n’est pas le taux de change, mais le temps qu’il fait. C’est ça, la vraie valeur.»

Désormais le danger guette tenanciers et aubergistes de montagne: «Là, 60% de nos clients sont des Suisses. J’espère qu’ils nous resteront fidèles et qu’ils nous soutiendront dans une situation difficile. Mais si l’euro passe sous la barre du franc, à 90 centimes, il sera presque impossible de trouver une solution.» 

Les conséquences du franc fort

C’est ce printemps que les effets du franc fort ont vraiment commencé à se déployer. Les nuitées sont restées stables en Suisse, mais la demande des visiteurs européens a fortement baissé. Le plus grand repli vient des Allemands, devant les Russes, les Français et les Néerlandais. En revanche, la Chine a enregistré la plus forte progression de tous les étrangers. Les touristes de Corée du Sud, des pays du Golfe et d’Inde ont aussi davantage visité la Suisse. Les Etats-Unis affichent la plus forte hausse du continent devant le Brésil. 

Sur la base des indicateurs du Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l’EPFZ, Suisse Tourisme table sur un recul de 0,6% des nuitées pour l’année en cours et même sur une hausse modérée de 0,8% en 2016. Une partie du recul des Européens pourrait se voir compensée par une augmentation des hôtes asiatiques et américains. Sur le seul mois d’avril, l’Office fédéral de la statistique a comptabilisé 2,3 millions de nuitées, soit un recul de 0,6%: le Valais affiche la baisse absolue la plus marquée avec un recul de 9% devant Genève (-8,3%), la Suisse orientale (-5,6%) et le Tessin (-3,5%). Les hôtes suisses ont généré 1,3 million de nuitées, soit une hausse de 4,2%, tandis que les étrangers ont boudé. Le nombre de leurs nuitées a diminué de 4,1% par rapport à avril 2014. 

Pour 2015, Philippe Thuner, président des hôteliers romands, est moins optimiste: «L’hôtellerie suisse est condamnée à faire face aux mouvements des monnaies qui profitent surtout aux spéculateurs. Les destinations de congrès en Suisse sont déjà en difficulté face à des villes étrangères. Décrocher de grands congrès internationaux risque de devenir mission impossible. Le tourisme vacancier ou de loisirs est lui aussi soumis à forte concurrence, notamment de nos pays voisins, mais aussi de destinations exotiques rendues très accessibles par les bas prix du transport aérien. Selon les cantons et le scénario retenus, la baisse du total des nuitées pourrait atteindre 3, voire 7%.» 

La concurrence d’internet

Les hôteliers ne pouvant être bon marché, ils auront intérêt à être bons et même excellents. Cela passe par l’innovation, la formation, des collaborations entre hôtels et une présence plus efficace sur internet. Car le danger guette derrière les plateformes de réservation. Près de 30% des nuitées hôtelières sont réservées par ce canal. En automne 2012, HotellerieSuisse a déposé une plainte auprès de la Commission de la concurrence contre les trois acteurs qui dominent le marché, accaparant 90% de son volume.

Sont visés l’abus de position dominante avec des commissions très élevées (de 12 à 25 %), l’obligation pour l’hôtelier de mettre à disposition ses chambres au prix le plus bas sur ces sites, et celle de ne pas fermer le contingent tant qu’il y a encore une chambre libre dans l’hôtel: «La chambre d’hôte n’est plus un revenu occasionnel, mais elle est mise en vente en permanence dans le monde entier sur internet, observe le président romand. Le marché est tellement juteux que certains en font profession et louent ou achètent des appartements pour les transformer en chambres d’hôte. Certains gèrent parfois plus de 120 unités, la capacité d’un grand hôtel. Sous couvert d’un discours intello-bobo-sociologique d’«économie du partage», on assiste au développement d’une économie de l’hébergement plus ou moins clandestine. Toute concurrence est stimulante, mais à condition d’être loyale et que les règles du jeu soient les mêmes pour tous.»  

Grivatolivier
Olivier Grivat

JOURNALISTE

Lui écrire

Olivier Grivat est journaliste indépendant après avoir été rédacteur en chef adjoint de 24 Heures et travaillé 30 ans chez Edipresse. Licencié en droit, il s’est spécialisé dans les reportages et les sujets économiques (transports, énergie, tourisme et hôtellerie). Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment sur la jeunesse suisse du roi de Thaïlande et la marine suisse de haute mer.

Du même auteur:

Il transforme le vieux papier en «or gris»
«Formellement, Sepp Blatter n’a pas démissionné»

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."