Bilan

Ces stratagèmes qui influencent la politique économique chinoise

En marge de la visite officielle en Suisse du président chinois, le sinologue suisse Harro von Senger explique l’importance des 36 stratagèmes avec lesquels les Chinois jonglent depuis toujours.
  • Cette illustration montre une discussion sur un stratagème. De telles discussions n’existent pas en Occident, où l’on parle de «stratégies», ce qui n’est pas la même chose.

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  • Les livres sur les stratagèmes de Harro von Senger ont été publiés en 15 langues (voir aussi 36strategeme.ch et supraplanung.eu).

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C’est au centre mandarin de l’Université pédagogique de Taïwan qu’Harro von Senger entend, lors d’une leçon de chinois, l’un de ses professeurs lancer la formule: «De 36 plans, s’enfuir est le meilleur.» Nous sommes en 1971. Titulaire d’un doctorat en droit de l’Université de Zurich, la première thèse sur le droit chinois rédigée par un Suisse, l’étudiant de 27 ans demande alors à son professeur quels sont les 35 autres «plans». Faute de réponse satisfaisante, il s’adresse à l’un de ses camarades de chambrée qui, le surlendemain, lui rapporte une feuille sur laquelle il a écrit à la plume les 36 plans. Il n’est alors pas encore question du mot «stratagème».

Les semaines passent. Le 6 octobre 1971, Harro von Senger découvre et achète dans un marché de Taipei un livre sur ces mystérieux 36 plans. Ce sera le début d’une quête sans fin.

Après un séjour de deux ans à l’Université nationale de Tokyo où il étudie le japonais, il se rend en République populaire de Chine (RPC) en 1975. Sur les affiches murales (dazibao) du campus de l’Université de Pékin comme dans les journaux foisonnent des stratagèmes utilisés comme moyen d’analyse des actions de Deng Xiaoping et de ses partisans, accusés de suivre une politique bourgeoise fidèle à la classe des capitalistes.

Comme le stratagème 7: «Créer quelque chose à partir de rien.» Et Harro von Senger de découvrir pour la première fois le mot «stratagème» écrit en anglais dans un dictionnaire de l’Armée rouge. A la mort de Mao Zedong, le 9 septembre 1976, les 36 stratagèmes sont largement utilisés pour décrypter les actions de la Bande des Quatre contre laquelle est lancée une nouvelle campagne. Quarante ans plus tard, la Chine du président Xi Jinping continue à manier l’art des 36 stratagèmes qui fondent en partie sa stratégie de politique économique.

Rencontré à Einsiedeln (SZ), le sinologue et professeur Harro von Senger, aujourd’hui à la retraite, nous plonge dans les arcanes de la pensée chinoise.

Les 36 stratagèmes constituent-ils le fondement même de la culture chinoise?

Non, mais ils demeurent l’un des éléments de la culture chinoise à côté du confucianisme, du taoïsme, du légisme, de la théorie militaire et du yin et le yang qui est une synthèse de différents courants de pensée. Par ailleurs, pour comprendre la stratégie économique de la Chine, il faut toujours se référer aux statuts du Parti communiste chinois qui indiquent clairement que «l’idéal suprême et le but du Parti résident dans l’accomplissement du communisme».

Selon le sinomarxisme, qui est du marxisme-léninisme européen aux couleurs de la Chine, «la cause du socialisme chinois finira par triompher» dans le monde. Et cela passe nécessairement par un enrichissement économique du pays et de ses habitants. 

Dans le sinomarxisme, le terme de «contradiction principale» est souvent mis en avant. De quoi s’agit-il?

Selon Mao, le monde vit une accumulation de conflits, de polarités ou de paradoxes regroupés sous le terme de «contradictions». Parmi ces dernières, l’équipe dirigeante au pouvoir doit sélectionner, à chaque phase du développement, la «contradiction principale» que le peuple chinois se doit de résoudre de toutes ses forces. De 1937 à 1945, la «contradiction principale» était de battre le Japon, de 1946 à 1949 de vaincre Tchang Kaï-chek, de 1949 à 1976 d’abattre la bourgeoisie par la lutte des classes du prolétariat.

Depuis 1976, la dernière «contradiction principale» consiste à rattraper le retard économique de la Chine pour répondre aux besoins matériels et culturels croissants de la population. Et cela grâce aux quatre modernisations de l’industrie, de l’agriculture, de la défense nationale et des sciences et techniques. Elle est toujours en vigueur aujourd’hui. Pour le centenaire de la proclamation de la Chine nouvelle en 2049, le PIB par habitant devra passer de plus de 7 000 dollars aujourd’hui à plus de 30  000 dollars, à la hauteur des pays occidentaux. Une tâche gigantesque! 

De quelle manière les Chinois mettent-ils en pratique les 36 stratagèmes dans leur économie, et notamment dans leur conquête économique de la planète?

La conquête économique du monde n’est pas un but poursuivi par la Chine mais un effet collatéral de sa stratégie globale. Laquelle s’illustre notamment par le stratagème 18: «Pour capturer une bande de brigands, capturer d’abord le chef.» 

Le chef, c’est précisément la contradiction principale en cours depuis la mort de Mao. En la saisissant puis en la résolvant, aux yeux des Chinois, maints problèmes vont se régler, comme la corruption, car tous les fonctionnaires se seront suffisamment enrichis pour ne plus y avoir recours. 

Les stratagèmes sont-ils aussi pour les Chinois une manière de se défendre face aux Occidentaux?

En effet. Il existe trois manières d’utiliser les stratagèmes. Dans une attitude offensive, A en fait usage contre B. Dans une attitude défensive, B identifie le stratagème que A utilise contre lui et prend des mesures pour se protéger. Enfin, un tiers observe et analyse un stratagème dans lequel il n’est pas directement impliqué. Un comportement agressif n’est vraiment pas privilégié. Les Chinois ont un proverbe révélateur à ce sujet: «Il ne faut pas avoir un cœur qui cherche à nuire à autrui, mais un cœur qui reste attentif aux autres est indispensable.»

Comment les Chinois apprennent-ils ces stratagèmes?

Dans le lait maternel! Il existe une floraison de contes et de livres pour enfants qui mettent en scène quelques-uns de ces 36 stratagèmes.

Ne pas les connaître, est-ce un handicap pour les politiques ou managers occidentaux?

Assurément. Voyez la loi de la RPC sur les joint-ventures du 1er juillet 1979, toujours en vigueur. Elle stipule que la haute technologie et les équipements apportés par le partenaire étranger doivent nécessairement «répondre aux besoins de la Chine». Le texte précise que «si le coentrepreneur étranger cause des pertes par la tromperie ou bien par l’utilisation intentionnelle d’une technologie ou d’un équipement obsolète, il doit verser une indemnité pour compenser ces pertes».

Les Chinois se sont inspirés du stratagème 19, «retirer le bois sous la marmite», pour écrire cette loi. Ils incitent clairement leurs industriels à s’approprier le savoir-faire occidental en se retirant d’une coentreprise qui ne leur permettrait pas d’avoir accès à la propriété intellectuelle de l’entrepreneur étranger. Une telle interprétation échappe généralement à l’entendement des Occidentaux.

Un autre exemple?

Le stratagème 30 suggère de «transformer ou d’échanger la position de l’invité en celle de l’hôte». L’invité est passif, l’hôte actif. Concernant le savoir-faire technologique et la propriété intellectuelle, les Occidentaux sont de loin les plus avancés. Si les Chinois veulent atteindre notre niveau de modernisation, ils ne peuvent se contenter d’être des quémandeurs passifs qui attendent qu’on leur cède telle ou telle richesse. En achetant un grand nombre d’entreprises occidentales, surtout celles d’un haut niveau technologique, ils passent du rôle d’invités à celui d’hôtes très actifs qui contrôlent désormais la situation.

En plus des stratagèmes, vous avez également approfondi l’art de façonner l’avenir, qui se dit «moulüe» en chinois. Comment cela se traduit-il dans l’économie?

Regardez les habitants de Taïwan. Les Chinois ne les considèrent pas comme des ennemis mais comme des compatriotes. Ils ont développé d’étroites relations commerciales avec les Taïwanais dont un grand nombre ont établi des joint-ventures sur le continent. Le résultat est que Taïwan, toujours politiquement séparé, est déjà économiquement très uni avec la RPC. A tel point qu’elle n’utilisera probablement jamais sa puissante armée contre la Chine. Les Chinois ont appliqué cette maxime de moulüe: «Le mieux est de soumettre l’homme sans combattre.» Moulüe vise le très long terme.

Comment définiriez-vous plus précisément moulüe ?

Cet art général de façonner l’avenir est symbolisé par la figure du yin et du yang. Dans l’hémisphère noir se trouvent les stratagèmes, avec ses méthodes surprenantes, ses ruses. Et dans l’hémisphère blanc figurent les lois, les négociations, tout ce qui est visible et normal. Moulüe se place au-dessus de ces deux hémisphères. C’est pourquoi je le traduis par l’expression supraplanning. Les Occidentaux ignorent totalement l’aspect sombre de moulüe.

Ce qui, d’une certaine manière, les place dans une situation de vulnérabilité. Mais, dans la vision chinoise, quand la dernière contradiction principale sera réglée, le monde entier sera prospère. A long terme, le communisme ne profitera pas seulement aux Chinois mais à l’ensemble de la planète.

Existe-t-il un stratagème qui s’applique plus particulièrement à la Suisse?

C’est à n’en pas douter le stratagème 9: «Observer l’incendie sur la rive opposée.» Son statut de pays neutre confortela Suisse dans cette position qui, d’un point de vue purement économique, lui a plutôt réussi jusqu’ici!  

Bibliographie: Stratagèmes: trois millénaires de ruses pour vivre et survivre (Paris, 1992, avec une préface de Jacques Gernet, professeur au Collège de France) ; 36 Strategeme für Manager, 5ème édition révisée, München, 2016.

Des livres de Harro von Senger sur les stratagèmes ont été publiés en 15 langues. www.36strategeme.ch; www.supraplanung.eu

Philippe Le

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