Bilan

Ces hauts cadres devenus chômeurs

Ils sont membres de la direction, CEO ou présidents dans des banques ou des multinationales. Licenciés, ils peuvent se retrouver avec un revenu divisé par quatre. Témoignages.
  • Depuis la crise de 2008, de nombreux hauts cadres de multinationales et de banques ont perdu leur travail. Crédits: Steffen Schmidt/Keystone, Dr
  • Eva von Rohr, directrice d’un cabinet spécialisé dans l’outplacement. Crédits: Steffen Schmidt/Keystone, Dr

«On m’a appris mon licenciement par téléphone, se rappelle Pierre*, ex-président Europe et Moyen-Orient dans une multinationale basée sur Vaud. C’était à fin 2010. J’ai été très surpris, même si je savais que dans ma position, et en période de crise économique, j’étais sur un siège éjectable.» Après trente-deux ans de carrière internationale, c’est le choc.

Comme tout haut cadre dirigeant, Pierre a reçu plus d’un an d’indemnités de départ assorties des services d’un cabinet d’outplacement. Toutefois, il n’aurait jamais imaginé devoir un jour pointer au chômage. Aujourd’hui, après deux ans de recherches infructueuses, il voit son conseiller dans une succursale vaudoise une fois par mois. «La démarche d’aller m’inscrire à l’Office cantonal de l’emploi a été psychologiquement très douloureuse», confie-t-il. En tant que président, il gagnait plus de 40 000  francs par mois, plus de juteux bonus et des actions perçues contre résultats. Aujourd’hui, il touche le plafond mensuel de 8400   francs bruts. Un fossé salarial l’obligeant petit à petit à changer de train de vie. 

«Grâce à une carrière réussie jusqu’à présent, j’ai eu la possibilité d’épargner et d’investir. Cela m’évite de faire de trop gros sacrifices financiers, confie-t-il. Je ne suis donc pas à plaindre par rapport à d’autres chômeurs. De plus, ma femme travaille et je n’ai plus qu’une fille en études à charge. Mais il est vrai qu’à présent nous évitons les dépenses inutiles, nous allons moins au restaurant et partons moins en vacances. Pour l’instant, je me refuse à changer totalement de mode de vie.

Trop de changement n’est pas bon pour le moral, et sans moral il est impossible de retrouver un emploi. Malgré mon âge, plus de 55  ans, je garde espoir.» Même si Pierre est prêt à accepter un poste à l’étranger et à revoir ses prétentions salariales, sa séniorité est aujourd’hui un frein à sa carrière. Depuis la crise économique de 2008, de nombreux hauts cadres de multinationales et de banques ont perdu et continuent de perdre leur travail, se retrouvant ainsi sur le marché de l’emploi.

Dans le secteur financier, «on peut dire qu’entre 5 et 10% des 20  000 employés qui ont perdu leur poste sur la place financière genevoise et zurichoise depuis 2008 sont des cadres supérieurs, relève Dominique Freymond, consultant en gouvernance d’entreprises et administrateur indépendant. Et ce n’est pas près de s’arranger. Avec la politique de l’argent propre, les banques ne veulent plus prendre de risques et continuent également de se séparer des hauts salaires.»

Des départs négociés

D’une manière générale, le licenciement de top managers se négocie au préalable. La date de départ, le paiement des salaires, le montant des indemnités, les prestations sociales et la communication sont minutieusement discutés au sein du conseil d’administration avec la présence d’un responsable du personnel et parfois même d’un juriste.

«A ce niveau, établir un accord spécial de séparation en termes de communication est impératif pour un alignement de l’information et pour garder des deux côtés une bonne image, explique Dominique Freymond. Lorsqu’une société doit se séparer d’un cadre dirigeant senior pour des raisons économiques, il sera fréquemment communiqué que ce dernier quitte l’entreprise de son plein gré, souhaitant relever de nouveaux défis.»

Et d’ajouter: «De plus, s’il a été loyal et a travaillé longtemps dans le groupe, on l’aidera même parfois à retrouver un poste.» De toute manière, il bénéficiera des services d’un cabinet d’outplacement pour l’aider dans sa future recherche d’emploi en réactivant son réseau relationnel ou, si nécessaire, dans sa réorientation professionnelle.

Ainsi, la plupart vont rebondir pendant la période dite de carence, de transition. Soit ces top managers retrouvent un emploi, en moyenne dans les six mois qui suivent leur licenciement, soit ils se mettent à leur compte en créant leur propre société, font du consulting ou intègrent plusieurs conseils d’administration. Les expatriés des multinationales, pour leur part, quittent souvent la Suisse définitivement.

Des top managers pointant au chômage, comme Pierre, cela reste donc une situation plutôt marginale. Ceux qui s’y retrouvent sont généralement soit à quelques années de la retraite soit ont toujours travaillé dans la même entreprise. «Ces derniers n’ont pas développé la flexibilité et l’employabilité nécessaires et sont ainsi en décalage avec un marché du travail en constante évolution. C’est pour ces raisons qu’ils ont du mal à retrouver un nouvel emploi», constate Dominique Freymond.

Financièrement, ces ex-cadres dirigeants au chômage disposent d’une épargne souvent confortable. C’est pourquoi la différence de revenu entre le précédent salaire et les indemnités chômage ne les affecte que modérément. Exception faite des cas de familles recomposées et de remariages tardifs avec parfois des enfants en bas âge. «Ce genre de profil est une situation cependant fréquente, constate Eva von Rohr, directrice de Von Rohr & Associates, cabinet spécialisé dans l’outplacement et le coaching.

Dans ce cas, cette différence salariale est plus difficile à gérer et engendre souvent un changement de style de vie, voire dans certains cas la vente de biens personnels. Le cadre supérieur au chômage doit alors continuer à assurer une pension alimentaire, de même que, bien souvent, des frais élevés d’école privée.»

Selon l’Office cantonal de l’emploi à Genève, 11,5% des 1307 chômeurs du secteur bancaire et financier exerçaient une profession de direction ou d’encadrement. «Cette catégorie augmente fortement sur une année pour représenter 150  personnes en avril 2013», commente Laurent Paoliello, secrétaire adjoint en charge de la communication du Département de la solidarité et de l’emploi (DSE). Et de préciser: «Ces chiffres ne sont toutefois pas tout à fait exhaustifs, car les gérants de fortune et les analystes financiers ne sont pas comptabilisés dans cette catégorie professionnelle.»

De son côté, le Service de l’emploi du canton de Vaud recense 60 cadres de banque sur les 24 000 demandeurs d’emploi inscrits. «Les cadres dirigeants sont généralement pris en charge par des sociétés d’outplacement financées par les entreprises elles-mêmes, c’est pourquoi nous avons très peu affaire à cette population dans nos services», conclut Roger Piccand, chef du Service de l’emploi du canton de Vaud. A noter qu’aucune structure spécifique n’est proposée à ces hauts profils lorsqu’ils intègrent le chômage. «Nous privilégions l’égalité de traitement pour tous, affirme Roger Piccand. Chaque cas est ensuite traité par nos conseillers en fonction du profil et des caractéristiques de chacun.»

«Talents cadres» à Genève

A Genève, l’OCE propose tout de même une mesure particulière pour accueillir tous les cadres au chômage, toutes catégories et secteurs confondus. «Talents cadres» est proposé par l’institut Futura 21, qui travaille en collaboration avec l’OCE. Il propose un accompagnement dans le processus de réinsertion professionnelle et de création d’entreprises durant six mois; 156 participants y sont inscrits depuis son lancement en janvier dernier. L’institut a prévu d’en accueillir 600.

«Depuis que notre mesure existe, nous avons eu quelques très hauts dirigeants de banque et de multinationale, mais actuellement nous n’en avons aucun», constate Chantal Marino, directrice de l’institut Futura 21. 

* Prénom d’emprunt 

Sabrine Gilliéron

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