Bilan

Ces géants mégalos qui dirigent le monde

Google, Apple, Facebook ou encore Amazon affichent des performances hallucinantes, s’immiscent dans l’agenda politique et alignent les projets les plus controversés.
  • Larry Page, cofondateur de Google, dont la capitalisation boursière a atteint 394  milliards de dollars.

    Crédits: John G. Mabanglo/Keystone
  • Mark Zuckerberg a lancé en 2013 un groupe de pression pour réformer l’immigration.

    Crédits: Robert Galbraith/Reuters
  • Fondateur d’Amazon, Jeff Bezos s’est offert le «Wall Street Journal».

    Crédits: Gus Ruelas/Fred Prouser/Reuters
  • Peter Thiel, cofondateur de PayPal

    Crédits: Gus Ruelas/Fred Prouser/Reuters

Ils ne sont que quelques-uns à maîtriser la masse incalculable de données personnelles disséminées par les internautes. Ce pétrole numérique, les puissants de la Silicon Valley – avec en tête, Google, Apple, Facebook et Amazon (les GAFA) – le pompent, l’exploitent et le revendent aux entreprises. Ces machines innovantes ne cessent d’étendre leur pouvoir, transformant au passage les industries traditionnelles, de la musique à la finance.

Et les relais de croissance sont encore nombreux. Si 2,7  milliards de personnes sont connectées dans le monde en 2014, ce chiffre devrait doubler d’ici à 2020. «Une révolution numérique durable et profonde à laquelle nous devrons tous nous adapter», affirme Frédéric Martel, journaliste et auteur de Smart, une enquête internationale sur l’univers digital.

Une révolution qui passe d’abord par une puissante frappe financière, avec des performances boursières record et des bénéfices plein les caisses. Apple est la plus grosse capitalisation boursière du monde (plus de 470 milliards de dollars), tandis que Google a atteint 394 milliards en février dernier. La capitalisation de Facebook, elle, a triplé en un an (plus de 150 milliards).

Combinés, les titres de Google, Facebook, Twitter, LinkedIn et Amazon ont crû de plus de 57% en 2013, indique Michael Wade, professeur d’innovation et de gestion stratégique de l’information à l’IMD. Or «ces multinationales sont clairement surévaluées, juge-t-il. Les fondamentaux de certaines entreprises ne justifient pas ces valeurs.»

Qu’importe. Les ingénieurs se bousculent au portillon pour espérer travailler au sein de ces sièges monumentaux en Californie, attirés par des conditions de travail idylliques – sur le papier du moins.

Sur tous les terrains

Contrairement aux icônes du numérique des pays émergents, comme le chinois Alibaba ou le russe Ozon, la Silicon Valley s’est imposée dans le monde entier. Occuper tous les terrains, c’est la stratégie choisie pour dominer. Michael Wade rappelle que «les revenus de Facebook et Google viennent encore majoritairement de la publicité. Ces entreprises doivent donc se diversifier et mener d’autres conquêtes.»

Ainsi, les GAFA avalent de nombreuses start-up, jusqu’à étouffer la concurrence. La chasse aux compétences est impitoyable. Tout comme le cynisme de ces multinationales. «Ils pensent, par principe, que tout s’achète», témoigne dans Smart la cofondatrice d’une start-up récemment acquise par Facebook et intégrée au sein même du campus de Menlo Park.

Champion de l’achat stratégique, le réseau social, qui compte 1,2  milliard d’utilisateurs, s’attaque en 2014 à la messagerie – il s’empare de WhatsApp pour 19  milliards de dollars – et investit dans la réalité virtuelle – Oculus VR pour 2  milliards. Les autres ténors ne sont pas en reste. Google est la plus tentaculaire. Au-delà du moteur de recherche, la firme repousse les limites de l’intelligence artificielle et des objets connectés et part carrément à la conquête de l’espace.

La Silicon Valley a bien compris les conséquences de sa révolution numérique. A l’ère de l’immédiateté, elle aussi veut tout, tout de suite. Larry Page, cofondateur de Google, déclare lors d’une TED Conference en mars dernier que son entreprise «doit créer son propre futur, car dans la technologie nous avons besoin d’un changement révolutionnaire, et non progressif».

Mais pour évoluer et imposer sa vision du progrès, cette élite doit désormais s’immiscer dans l’agenda politique. «Elle se rend compte que son pouvoir est immense. Or, si elle veut par exemple des permis de conduire pour ses voitures sans chauffeur, elle devra convaincre les régulateurs américains et des Etats qui n’en voudront certainement pas», illustre Frédéric Martel.

Avec une fortune de près de 30 milliards de dollars, Mark Zuckerberg, dont le groupe Facebook a quadruplé les dépenses en lobbying en un an, a lancé en 2013 son groupe de pression, FWD.us, pour défendre une réforme – élitiste – de l’immigration. Il est soutenu par de nombreuses personnalités de la tech, de Bill Gates (Microsoft) à Marissa Mayer (Yahoo!), pour qui les quotas annuels d’immigrés hautement qualifiés sont insuffisants, alors que les universités américaines ne forment plus assez d’ingénieurs.

A chacun ses armes pour véhiculer son idéologie. Si le fondateur d’Amazon Jeff Bezos, parmi les plus grandes fortunes mondiales d’après Bloomberg, a annoncé en août 2013 le rachat du Wall Street Journal, Eric Schmidt, président de Google, et Jared Cohen, directeur de Google Ideas, exposent l’avenir de la multinationale sur fond de perspectives politiques dans The New Digital Age

Démesure et optimisation fiscale

Ces influents multiplient les projets les plus extravagants. Un groupe d’entrepreneurs, dont le financier milliardaire Peter Thiel, veut créer des micro-Etats qui flotteraient sur les eaux internationales et ne dépendraient d’aucun gouvernement. Une sorte de laboratoire géant où les technologies pourraient se développer en toute liberté.

Les prouesses d’Elon Musk, vedette de la Silicon Valley, ont de quoi impressionner. Décrit comme le nouveau Steve Jobs, le cofondateur de la banque en ligne PayPal et patron de la voiture électrique Tesla, a fondé en 2002 SpaceX, la première entreprise privée à opérer des fusées. Son objectif à terme: coloniser la planète Mars. Son dernier exploit est de bon augure. En 2013, sa fusée a réussi à mettre en orbite un satellite. La NASA et l’Agence européenne spatiale devront désormais compter avec le richissime entrepreneur de 43  ans.

Mais si certains exploits impressionnent, le mode de vie ostentatoire de quelques-uns parmi ces nouveaux riches en agacerait plus d’un. Un exemple dans toutes les bouches: le mariage du fondateur de Napster et ancien président de Facebook Sean Parker, organisé en 2013 dans un parc naturel. Une cérémonie «elfique» en grande pompe, sur le modèle du Seigneur des anneaux. Le coût: 10  millions de dollars, sans compter l’amende pour les dégâts environnementaux. A San Jose, c’est «l’aéroport Google» qui suscite la controverse. Le chantier de l’aérodrome, lancé par les trois dirigeants de la multinationale pour leurs voyages professionnels en jets privés, vaut plus de 80 millions de dollars.

Les gouvernements, eux, sont désemparés face aux montages financiers avec lesquels jonglent en toute légalité ces champions de l’impôt minime. «Ce sont des entreprises jeunes qui s’étendent rapidement et opèrent à l’international. Elles peuvent donc dès le départ réfléchir à un plan fiscal optimal et manier toutes les règles en l’absence d’une uniformisation fiscale mondiale», résume Michel Jaccard, avocat expert en nouvelles technologies et fondateur de l’étude id est avocats.

De plus, leur principal actif est souvent lié à la propriété intellectuelle – software, marque, brevet – «ce qui rend les prix très flexibles, notamment ceux de transferts». Une optimisation fiscale qui prive les Etats de millions de dollars, à l’heure où la plupart d’entre eux cherchent à renflouer leurs caisses.

Ere post-Snowden

Mais c’est au niveau de l’exploitation des données personnelles que l’enjeu reste le plus délicat. Le modèle d’affaires de la plupart des ténors du numérique – «gratuit, mais vous êtes le produit» – reste en travers de la gorge des mouvements pour la protection de la vie privée. Les alarmes contre ces agissements jugés liberticides s’intensifient.

Le programme d’espionnage de la NSA, l’agence américaine de sécurité, révélé par l’ancien collaborateur Edward Snowden, a bouleversé les plans de la Silicon Valley. Les preuves que ces sociétés ont collaboré plus ou moins activement avec la NSA ont attisé la méfiance. Ce feuilleton démontre la schizophrénie de cette élite qui subit la mainmise des gouvernements, alors que son modèle d’affaires se base sur la collecte de données personnelles.

Aujourd’hui, l’heure est à la réparation de l’image auprès des utilisateurs. La Silicon Valley s’adapte peu à peu à l’ère post-Snowden. Un changement de cap obligatoire si elle ne veut pas voir son pétrole lui échapper. 

Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

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Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

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