Bilan

Ces voyageurs qui s'inscrivent dans les pas des dieux

Tout au long de l'été, Bilan explore les tendances du tourisme: sciences, musique, pèlerinages, architecture, oenologie, agritourisme, vélo,... Des focus à retrouver deux fois par semaine sur notre site web.

Certains les qualifieraient anachroniquement de premiers touristes, les pèlerins se déplacent par milliers vers des lieux saints ou des sites liés à l'histoire de leur foi. Analyse d'un mouvement qui se distingue du consumérisme et vise la transcendance mais génère néanmoins des impacts très forts.

Arrivée d'un marcheur à Compostelle au terme d'une longue marche.

Crédits: AFP

Intégrer le pèlerinage dans la catégorie du tourisme pourrait presque passer pour hérétique. Le premier, de pratique immémoriale, est par nature sacré, tandis que le second, né dans son sens actuel au tournant du XIXe siècle, procède plus simplement du loisir, voire de l’oisiveté. 

Partir en pèlerinage suppose, à n’en pas douter, une foi et une tension irrépressible vers le haut-lieu final. Une aire généralement sanctuarisée, dont le passé sacral est supposé perpétuellement présent, au point de sanctifier quiconque s’y retrouve, autant que l’itinéraire qui y mène, voire son azimut, devenant alors une direction mystique à respecter. 

Sur place, on découvrira les plus simples oratoires jusqu’aux plus grands édifices religieux possibles. On y pratiquera généralement des rites spécifiques s’accordant à des dates particulières, généralement cycliques, mais dont les non-pratiquants ou les non-initiés seront néanmoins, dans certains cas, strictement exclus.

S’adonner au tourisme relève en revanche du bon vouloir, de l’hédonisme. Il se situe aux antipodes de toute tension métaphysique puisque son idée-force est justement la détente. Centré sur le plaisir et le divertissement, activités profanes par excellence, le tourisme doit exempter pour un temps des obligations et contraintes habituelles. On y recherche proprement l‘état de «vacance» (du latin vacare: «être sans») le plus libre, le plus «déconnectant».

Voilà donc deux univers dont les motivations et les pratiques semblent trop étrangères l’une à l’autre, pour les jeter dans le même sac. Pour autant, que de points communs! Comme le rappellent George Cassar et Dane Munro, «ces catégories ne s’excluent pas nécessairement. Chaque visiteur peut n’être ni tout-à-fait pèlerin ni seulement touriste».

120 millions de pèlerins d’un coup !

En premier lieu, le déplacement lui-même, avec tout ce qu’il implique d’organisation, de démarches administratives, de moyens de transport et d’hébergement, de questions sanitaires aussi. En second lieu, les effets de masse que les récents départs d’été, cohues d’aéroports et bouchons sur les routes en prime, nous rappellent. Les professionnels du tourisme ne s’y sont pas trompés.

Ils rangent en effet le pèlerinage dans le segment plus général du «tourisme religieux», lequel inclut toute une autre gamme d’activités allant des sporadiques visites culturelles de lieux saints, aux voyages pastoraux, en passant par les grands rassemblements religieux ou les retraites spirituelles au sein de monastères ou d’ashrams. Ils ne commettent d’ailleurs pas de contresens fondamental, si l’on se rappelle que le «pèlerin» ou «pérégrin» signifiait simplement «étranger» (lat. per ager, «venant d’au-delà des champs, des contrées, des vallées», etc.), jusqu’au tournant du premier millénaire.

Il n’en demeure pas moins que la gestion du tourisme religieux nécessite un respect spécifique et une compréhension aigue du site lui-même, de l'expérience et de l’accomplissement spirituel qui y sont recherchés et de l'interaction entre le pèlerin et le site. Pour Michael A. Di Giovine et Jas’ Elsner (Pilgrimage Tourism, Springer, 2015), il est impératif d’admettre que, «les sanctuaires de pèlerinage… suggèrent une interaction divine sur la terre». 

L’Organisation Mondiale du Tourisme, basée à Madrid, estimait en 2017 à quelques 350 millions le nombre de ces personnes qui voyagent chaque année vers de grands sites religieux dans le monde, soit près d’un tiers de la quantité annuelle de touristes de la planète, lesquels génèrent un chiffre d’affaires global (recettes du tourisme international, plus frais de transports) d’environ 1’600 milliards de dollars (chiffres 2018). Selon la World Religious Travel Association (WRTA) le tourisme international à objet exclusivement religieux, incluant le pèlerinage, ne compterait que pour une faible part de ce marché, soit 2 à 3%.  

Il est cependant difficile d’évaluer avec précision la part du pèlerinage proprement dit dans l’économie du tourisme. L’OMT estime en effet à 600 millions le nombre de déplacements religieux stricto sensu, lesquels peuvent être principalement nationaux dans certaines régions et ne sont dès lors pas comptabilisés dans le tourisme international, malgré le nombre considérable. 

Les pèlerins à La Mecque. (AFP)
Les pèlerins à La Mecque. (AFP)

Néanmoins, pour donner un ordre de grandeur, alors qu’en 2018 le nombre de pèlerins traditionnels à pied, vers Saint Jacques de Compostelle, dépassait les 300'000 (contre seulement 20'000 en 1998) et que celui de Lourdes était de 450'000 (en forte baisse par rapport aux 800’000 de 2010), le grand Hadj de la Mecque rassemblait dans le même temps plus de 2 millions de personnes. Mais on reste pourtant très loin derrière le fameux Khumba Mela qui se déroule tous les trois ans au bord du Gange en Inde et qui a réuni en mars de cette année, plus de 120 millions d’hindous!

En fait, les raisons profondes de ces gyrovaguismes manifestent d’étranges similitudes car la notion de tourisme évoque un passé plus ou moins initiatique. 

Du Grand Tour à l’état de tourist

On pense en premier lieu au «Tour de France» des Compagnons du Moyen-âge. «Faire le tour», c’était parcourir un circuit parsemé de rites, jusqu’à l’accomplissement du chef-d’œuvre. A la fois connaître et maitriser. En parallèle, les jeunes de grandes familles se formaient eux aussi en «tournant», d’une université à l’autre et d’un pays à l’autre. Puis, à la Renaissance, cette peregrinatio academica devînt le Grand Tour, en anglais dans le texte ou Kavaliertour pour les germanophones, et c’est de là que le pérégrin britannique du Grand Tour se fit appeler «tourist».

Même si l’on continuait à traverser les capitales européennes en quête de diplômes et que l’on visitait toujours des hauts-lieux religieux, comme Saint Pierre de Rome, le but de ces pérégrinations, déjà plus profanes, était surtout d’élever les centres d'intérêt des jeunes aristocrates européens et de parfaire ainsi leurs humanités, notamment par la découverte et la pratique des arts et des langues, par le frottement aux autres cultures et vestiges historiques. 

Lors de ces voyages, qui pouvaient durer plusieurs années, l'éducation sexuelle y trouvait aussi sa place, comme le relate Lord Byron dans ses Lettres. C’était surtout à Venise qu’il revenait d’offrir programmes érotiques et publications d’éducation sexuelle, dont la plus ancienne remonte à 1503.

Depuis la cité des doges, le voyageur se rendait évidemment à Rome, en passant par Turin et Florence, où finît d’ailleurs par se former une importante communauté anglo-italienne. Certains descendaient jusqu’à Naples, admirer le Vésuve et surtout Pompéi, voire plus loin : Malte, la Grèce, le Moyen-Orient, etc. 

Le pèlerinage en Suisse

C’est dans ce cadre que la Suisse devint une étape obligée, précédant le franchissement des Alpes, surtout au lendemain des guerres napoléoniennes. Chaque voyageur rapportait avec lui ses «récits de voyages» dont, là encore, les descriptions de Lord Byron furent très utiles à la promotion de l’arc lémanique. 

Mais il n’en demeure pas moins que la Suisse n’a pas attendu les tourists pour s’occuper de pèlerinages. Elle sut offrir de tout temps une grande variété de destinations aux fidèles. Dans ses Lieux de pèlerinage en Suisse (éd. Cabétia, St-Gingolph, 2011), l’abbé gruérien Jacques Rime recense pas moins de 500 lieux de pèlerinage chrétiens répartis dans nos 26 cantons. 

Il rappelle notamment que même dans la cité d’un Calvin qui étrilla tant la pratique des pèlerinages, la destination de la Basilique Notre-Dame s’offre toujours aux dévotions des pérégrins catholiques pour l’immaculée conception de Marie ou pour Saint Antoine de Padoue. 

Pèlerinage à Heiligkreuz (LU). (Keystone)
Pèlerinage à Heiligkreuz (LU). (Keystone)

Comme toujours dans le sacré, le merveilleux n’est jamais loin.  On pense à la relique de la Sainte-Croix conservée à la chapelle de Heiligkreuz, dans les hauts de Schüpfheim (LU), qu’un bœuf aurait porté de sa seule initiative, vers l’an 320, depuis Arras en France. Il est vrai que les innombrables reliques transférées depuis les catacombes romaines et conservées partout en Suisse, constituent à elles seules tout un programme. 

On peut en dire autant des milliers de parcours menant à d’antiques traces (christianisées pour la plupart) de cultes païens aux sources (par exemple celui de Notre-Dame de Bonnefontaine, au flanc du Moléson, lieu d’apparition mariale en 1636, mais qui recevait encore des offrandes païennes jusqu’à la fin du moyen âge), aux forêts (Ruschein, GR), au cols (Ziteil, GR, 2434 m. d’altitude), aux pierres (Farela, GR) ou encore aux grottes (Sainte-Colombe à Undervelier, JU) et aux gorges (Sainte-Vérène, SO). 

Toutes ces destinations sacrales n’excluent donc nullement d’en faire des itinéraires de découverte, comme nous y invite par exemple Slobodan Despot (personnage controversé par ailleurs) pour son seul Valais Mystique (éd. Xenia, Sion, 2009).

Il semble en effet que le tourisme profane portera toujours en lui sa part de spiritualité. Qu’il agisse comme séquences simplement exploratoires, l’introspection ne sera jamais loin ou comme moments de libation les plus excessifs qu’offrent les «vacances», et ce sera le souvenir des antiques et païennes saturnales qui surgira. 

La seule limite qui s’impose plus que jamais de nos jours est que le tourisme ne se fasse point au «détriment» des lieux qu’il permet de visiter, ne les «traumatise» pas. 

Comme un étrange signal des temps, ces mots sont d’ailleurs issus de la même étymologie que «tour», via le latin tornus (le tour du potier) et le grec ancien tornos (τόρνος, la pointe du compas). Or, ce dernier mot provient lui-même de teírô (τείρω «frotter, stresser»), qui donna effectivement trauma (τραῦμα), puis detrimentum.

Mais pour Taleb Rifai, ancien secrétaire général de l’OMT, «le tourisme religieux peut être l’un des outils les plus efficaces pour favoriser un développement inclusif et durable». Car il permet en effet de renforcer la compréhension interculturelle, de sensibiliser au patrimoine commun de l'humanité et de fournir des ressources pour sa préservation.

Arnaud Dotézac

Aucun titre

Lui écrire

Bilan vous recommande sur le même sujet

Les derniers Articles Economie

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."