Bilan

Ces violons qui valent des millions

Les instruments de très haute qualité font partie des investissements recherchés en période de crise. Avec une offre très limitée et une demande grandissante, les prix s’envolent.

Renaud Capuçon: «Le fait de savoir qui a joué un violon influence le musicien car le bois vibre et a une mémoire.»

Crédits: Jean-Christophe Bott/Keystone
Le «Lady Blunt» fabriqué par Stradivarius en 1721, ayant appartenu à la petite-fille de Lord Byron. (Crédits: Tarisio)

Plusieurs millions de francs, c’est ce que valent aujourd’hui les quelque 600 Stradivarius qui existent encore dans le monde, parmi lesquels 512 violons et une cinquantaine de violoncelles. Les instruments de ses contemporains, les grands luthiers italiens des années 1700 que sont Amati, Guarneri et Guadagnini, atteignent également régulièrement des sommes vertigineuses aux enchères. Le paradoxe: de par leur prix, ces instruments sont pratiquement inaccessibles aux musiciens.

Dès lors, ce ne sont pas les interprètes de talent qui les acquièrent, mais bien des investisseurs ou des mécènes qui ont deux objectifs: gagner de l’argent et/ou soutenir la culture et les musiciens. Selon Jason Price, fondateur de la maison d’enchères Tarisio à Londres, les investisseurs et collectionneurs qui arrivent sur le marché des instruments d’exception ont généralement un lien avec la musique. Certains ont étudié le violon dans leur jeunesse et l’ont quitté pour des ambitions professionnelles, d’autres ont un lien avec un prodige qu’ils veulent épauler, ou encore ils soutiennent la musique en général. «Cela permet de maintenir le marché du violon en bonne santé et d’éviter les montagnes russes des spéculateurs désintéressés par la musique», commente Jason Price. L’expert en instruments de musique ajoute qu’«en temps de crise, les investisseurs se tournent souvent vers d’autres actifs que la bourse. C’était le cas après la bulle internet, puis à nouveau en 2008, et nous observons une activité similaire aujourd’hui.»

Depuis le début de la pandémie, les investisseurs – qui bénéficient d’une liquidité accrue – s’intéressent de plus en plus aux instruments de musique, constate également le luthier Florian Leonhard, fondateur de Florian Leonhard Fine Violins à Londres. «Cela s’est manifesté publiquement par de nombreuses ventes aux enchères aux résultats exceptionnels. Les personnes fortunées cherchent des investissements plus sûrs, notamment dans les arts, dans des objets physiquement portables et qui ont une signification culturelle. De nombreux investisseurs dans le marché du violon sont aussi des mécènes qui aiment l’idée de soutenir le monde de la musique en prêtant l’instrument à l’orchestre local ou à des solistes qu’ils admirent», ajoute Florian Leonhard. Mais derrière un prêt, l’idée est également de valoriser l’instrument.

Jason Price, fondateur de la maison d’enchères Tarisio. (Crédits: Tarisio)

En effet, un instrument s’améliore concert après concert et prend ainsi de la valeur. Cependant, «jouer des violons aussi précieux n’est pas facile», explique le violoniste Fabrizio von Arx. Dès lors, «il est absolument nécessaire de les prêter à de grands artistes qui mettront en évidence toutes les caractéristiques musicales de l’instrument». Même constat du virtuose à la carrière internationale, le Français Renaud Capuçon: «Les violons de grande valeur, s’ils ne sont pas joués pendant des années, voire des siècles, ont beaucoup de mal à se réveiller.»

«Ce violon est le prolongement de mon âme»

Ainsi, un violon prend de la valeur selon son état de conservation, sa sonorité, son rayonnement et sa pureté mais également s’il a été joué par des interprètes célèbres. C’est le cas notamment du Guarneri del Gesù (1735) joué par l’artiste Fritz Kreisler, valorisé actuellement à 10 millions de francs ou encore le del Gesù (1741) dénommé «Vieuxtemps» joué par Yehudi Menuhin et estimé à plus de 15 millions de francs.

Renaud Capuçon a lui aussi fait l’acquisition d’un Guarnerius (1737) ayant appartenu au vicomte de Panette dans les années 1850. Il passa ensuite aux mains d’Isaac Stern qui le garda pendant un demi-siècle. Acquis par la Banque BSI en 2005 pour 10 millions de francs pour le prêter au violoniste français, ce dernier l’a racheté à la banque suisse en 2015. «Je rembourse mois après mois l’emprunt qui m’a permis d’acquérir ce fabuleux violon. Chaque concert participe un peu de cet achat exceptionnel. Ce violon est le prolongement de mon âme et le vecteur de toutes mes émotions. Il est en parfait état et, pourtant, il a été joué partout dans le monde depuis plus de septante ans à un rythme effréné.»

Le virtuose d’origine italienne Fabrizio von Arx abonde: «Chaque année, les violons prennent de la valeur à travers leur activité musicale. C’est ainsi un placement sûr pour les investisseurs.» L’acquisition qu’il a faite il y a trois ans du Stradivarius «Madrileno» de 1720 pour 8 millions de francs avec l’investisseur genevois Olivier Plan – à hauteur respectivement de 25 et 75% – en est la preuve concrète. Aujourd’hui, l’instrument rebaptisé «The Angel» en 2018 à la basilique Saint-Marc à Venise par le cardinal Gianfranco Ravasi est assuré pour le montant de 14 millions de francs. Les nombreux concerts et enregistrements réalisés au cours de ces dernières années ont valorisé l’instrument qui a été fabriqué durant «l’âge d’or – 1698-1725» d’Antonio Stradivari. «Les instruments des grands maîtres de Crémone ne peuvent pas perdre de la valeur, car l’offre est très limitée et la demande très grande, explique le soliste. Sans compter qu’en période de crise, ces instruments font office de valeur refuge, tout comme certaines œuvres d’art de peintres célèbres ou comme l’or.»

Chantal De Senger
Chantal de Senger

JOURNALISTE

Lui écrire

Licenciée des Hautes Etudes Internationales de Genève (IHEID) en 2001, Chantal de Senger obtient par la suite un Master en médias et communication à l'Université de Genève. Après avoir hésité à travailler dans une organisation internationale, elle décide de débuter sa carrière au sein de la radio genevoise Radio Lac. Depuis 2010, Chantal est journaliste pour le magazine Bilan. Elle contribue aux grands dossiers de couverture, réalise avec passion des portraits d'entrepreneurs, met en avant les PME et les startups de la région romande. En grande amatrice de vin et de gastronomie, elle a lancé le supplément Au fil du goût, encarté deux fois par année dans le magazine Bilan. Chantal est depuis 2019 rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan et responsable du hors série national Luxe by Bilan et Luxe by Finanz und Wirtschaft.

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