Bilan

Ces riches qui ne voulaient pas mourir

A quoi peut-on aspirer lorsque l’on a déjà tout, sinon l’immortalité?Transhumanisme et allongement de l’espérance de vie sont les nouvelles obsessions des ultrafortunés.

La salle d’opération d’Alcor, aux Etats-Unis: prête à préparer le corps d’un patient afin de procéder à sa cryogénisation.

Crédits: Alcor

A Moscou comme dans la Silicon Valley, des riches sont prêts à débourser plusieurs centaines de millions de dollars afin de faire congeler leur dépouille. Leur espoir, c’est qu’un jour, la science puisse leur redonner vie. Les self-made-men multimilliardaires de la Silicon Valley investissent des sommes stratosphériques dans des laboratoires censés trouver des solutions pour stopper le vieillissement. Les personnes fortunées du monde entier préfèrent aujourd’hui des programmes de régénérescence aux liftings, proposés par toujours plus d’établissements. 

«Je règne déjà sur un royaume. Votre job, c’est de me faire vivre longtemps et en bonne santé.» Voici ce que demandent les membres de diverses familles royales lorsqu’ils arrivent à la Clinique Omniya, à Londres, à une rue du fameux magasin Harrods, rapporte le quotidien britannique The Guardian. L’offre s’étend de la régénération cellulaire à l’optimisation de la nutrition en passant par les soins esthétiques.

La cryogénisation ou cryonie représente l’option la plus radicale. Pionnier de ce procédé, l’Américain Robert Ettinger a fondé Cryonics en 1976, en tant qu’organisation à but non lucratif afin de permettre à un large public d’accéder à cette technique au prix plancher de 28 000 dollars. Son concurrent Max More, personnalité emblématique du mouvement transhumanisme, dirige la société Alcor. Le Californien propose de conserver les corps complets pour 200 000 dollars et les «céphalons», soit la tête seulement, au prix discount de 80 000 dollars. Quant aux Moscovites de KrioRus, ils facturent 36 000 dollars par corps humain. Ils ont déjà en stock 65 individus et 31 animaux domestiques, selon leur site internet.

«La première personne qui vivra jusqu’à 1000 ans est déjà née»

Ces tendances s’inscrivent dans un mouvement global qui promeut l’utilisation de la science et des techniques afin d’améliorer les performances humaines. Son nom: le transhumanisme. Selon ce courant à l’influence croissante, la mort peut être choisie mais ne doit plus être subie. Sans surprise, le Vatican condamne ce projet qui vise à changer l’identité génétique de l’homme. Pour la papauté, le principe de vie spirituelle n’est «pas produit par des mains humaines».

Aux antipodes, Google pourvoit un soutien financier massif au développement des NBIC, abréviation de nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives, autant de disciplines qui s’appliquent au transhumanisme. Formule fréquente aux abords des laboratoires californiens: «La prochaine disruption majeure s’appliquera à la mortalité humaine.» 

Cette conception repose notamment sur une déclaration du gérontologiste anglais Aubrey de Grey qui soutient: «La première personne qui vivra jusqu’à 1000  ans est déjà née.» Les plus enthousiastes parlent d’une espérance de vie qui ne doit pas tarder à s’étendre jusqu’à 130, voire 200 ans. «La mort due aux processus de vieillissement est de plus en plus considérée comme une maladie dont les progrès médicaux vont neutraliser les causes», écrit Gabriel Dorthe, auteur d’une thèse sur le transhumanisme aux Universités de Lausanne et Paris l. 

De Sergey Brin et Larry Page (fondateurs de Google) à Larry Ellison (fondateur d’Oracle), les milliardaires entrepreneurs ne font pas que rêver d’immortalité, ils investissent dans des approches qui veulent révolutionner la vie humaine. Avec le serial entrepreneur Peter Diamandis, le théoricien du transhumanisme Raymond Kurzweil a créé en 2008 en Californie Singularity University, société qui a réuni des fonds considérables et fonctionne à la fois comme université, think tank et incubateur d’entreprises.

En 2012, Raymond Kurzweil a été intégré à l’équipe dirigeante de Google. L’année suivante, Google a fondé Calico (California Life Company), groupe doté d’un milliard de dollars qui concentre ses efforts sur la santé, le bien-être et la longévité. Toujours aux Etats-Unis, le manager de hedge fund et médecin Joon Yun a offert, en 2014, un million de dollars à quiconque serait capable de «hacker le code de la vie», afin de stopper le vieillissement.

Prévenir plutôt que guérir

Autre manifestation de la même obsession, les cliniques de luxe consacrées à la longévité se multiplient dans les lieux qui affichent les plus fortes concentrations d’ultrariches. En Suisse, Fabrice Pfulg dirige l’établissement Entourage Medical Esthetic Solutions, à Lausanne. Ces dernières années, les prestations ont évolué de la correction et la réparation à l’entretien et la prévention.

Le diplômé en management de l’Université de Saint-Gall témoigne: «Les demandes de type lifting perdent du terrain face à des traitements moins invasifs mais répétés, dont le but est de faire durer le capital beauté. Il s’agit d’entretenir la qualité de la peau, prévenir la chute des cheveux, l’apparition des rides. Nos patients souhaitent rester attirants le plus longtemps possible et prolonger leur vie sexuelle.» 

A Londres, la société Viavi facture un forfait de 15 000 francs par an à des clients comme la princesse Alia Tabbaa de Jordanie pour un service devant prévenir toute détérioration de la santé. Aux Etats-Unis, l’ancien officier de la Navy Daniel Carlin a créé le label World Clinic qui propose sur toute la planète des «programmes de longévité», établis sur la base des dernières découvertes de la médecine. Pierre angulaire de toutes ces différentes approches: l’hygiène de vie qui reste le moyen le plus sûr de vivre le plus longtemps possible.

Séparer le corps de l’esprit

Des réservoirs remplis de nitrogène liquide, disposés chez Cryonics Institute. (Crédits: Cryonics)

Une piste distincte au sein du courant transhumaniste est l’espoir de télécharger son esprit dans un ordinateur pour une conservation indéfinie de la conscience. Les tenants de cette orientation comme Ray Kurzweil considèrent ainsi que la vie peut se réduire à la conscience et qu’il est possible de localiser cette dernière. Durant deux ans, le photographe Matthieu Gafsou a mené un projet sur l’homme augmenté. Le Lausannois commente: «On est là en plein dualisme cartésien pour lequel corps et esprit seraient indépendants l’un de l’autre, une vision philosophique éculée.»

Gabriel Dorthe pointe: «Le transhumanisme s’inscrit dans un régime de promesse. Les technosciences sont accompagnées d’engagements qui créent l’engouement du public et des décideurs.» Même si les tenants de ce courant sont en plein rêve, leurs idées se propagent. Mais attention, par l’adhésion qu’elles suscitent, ces théories débouchent sur des bulles spéculatives, prévient Gabriel Dorthe. «La promesse est de résoudre le mystère de la mort, de la même manière que l’on a déjà réglé nombre d’autres problèmes de l’humanité grâce à la science. Ce discours permet de lever des moyens insensés pour des projets aléatoires.»

Matthieu Gafsou décrypte: «Le transhumanisme constitue une émanation directe
de l’idéologie libertarienne courante dans la Silicon Valley. Cette pensée se caractérise par une croyance absolue dans la puissance de l’individu et la force du marché. Ainsi, malgré le pouvoir que leur donnent leurs milliards, les entrepreneurs de Californie restent confrontés à l’inéluctabilité de la mort. Et ça, ils ne peuvent pas l’admettre.»

Professeur de génétique à l’Université de Genève, Guillaume Andrey pose le contexte: «Achevé en 2003, le séquençage du génome a soulevé d’immenses espoirs dans la guérison de maladies et l’amélioration des aptitudes humaines. Mais depuis, on s’est aperçu que les mécanismes génétiques sont beaucoup plus complexes qu’on ne le pensait.» Ainsi, il n’y a pas un gène derrière chacune de nos aptitudes et chaque gène peut en contrôler plusieurs. Notre génome contraint donc les possibilités d’amélioration. «Par exemple, reprend le généticien, pour recourir à une métaphore, si l’on ajoute des ailes à l’homme, il perdra ses bras et on ne peut pas garantir qu’il ne va pas aussi lui pousser un bec.»

La science, nouvelle religion? 

Matthieu Gafsou interprète: «A une époque où les églises restent vides, le transhumanisme a quelque chose d’une nouvelle mystique ou religion qui offrirait à nouveau à l’homme une planche de salut. Paradoxalement, la croyance est réintégrée sous couvert de foi en la rationalité de la science.»

Guillaume Andrey rappelle la réalité: «Toute action scientifique est ambivalente. Si vous recourez à des cellules-souches pour retarder le vieillissement, vous augmentez parallèlement le risque d’avoir un cancer. D’un point de vue génétique, j’estime peu réalisable le projet d’allonger l’espérance de vie au-delà des limites actuelles cristallisées autour du record de 122 ans établi en 1987 par Jeanne Calment.»

Enfin, un conseil. Si néanmoins, vous tenez à vous faire cryoniser, prospectez en Russie, en Chine et aux Etats-Unis. Ce sont les pays aux législations les plus permissives en la matière.  


Survivre au désastre

Survivalistes. En 2011, le milliardaire Peter Thiel, cofondateur de PayPal, s’est installé en Nouvelle-Zélande. Isolé et peu peuplé, ce pays est devenu un refuge très prisé des riches convertis à l’idée qu’une catastrophe doit arriver. Antonio Garcia Martinez, ancien de Facebook et Twitter, a quant à lui déménagé sur une île au large de Seattle où il a construit des installations devant lui permettre de survivre de façon autonome. CEO de Reddit, Steve Huffman s’est fait opérer pour corriger sa myopie, anticipant qu’une fois que la fin du monde aura eu lieu, il sera beaucoup plus difficile de se procurer des lunettes. Loin d’être des marginaux, ces adeptes du survivalisme sont des piliers de la Silicon Valley.

Un dossier du «New Yorker» (30 janvier 2017) consacré au phénomène relate que dans des groupes privés Facebook, des riches échangent des conseils sur les masques à gaz, les bunkers et les refuges possibles face aux changements climatiques. Le patron d’une firme d’investissement y relate: «J’entretiens un hélicoptère prêt à décoller en permanence et un bunker équipé d’un système de filtration d’air. Nombre de mes amis s’entraînent aux armes et conservent des pièces d’or. C’est devenu très commun.» CEO du Survival Condo Project, Larry Hall a investi 20 millions de dollars afin de transformer dans le Kansas un abri à missiles des années 1960 en bunker de luxe. L’endroit peut accueillir 75 personnes avec assez de nourriture et de combustible pour tenir cinq ans. Le site comprend douze appartements à 3 millions de dollars, tous vendus. 

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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