Bilan

CERN: la diplomatie scientifique à l’œuvre

Un accélérateur d’électrons baptisé Sesame sera inauguré en Jordanie le 16 mai prochain. Ce projet est le produit d’une collaboration hors normes entre scientifiques de pays en conflit.
  • Après 20 ans d’efforts, les physiciens du Moyen-Orient ont déposé les premiers projets de recherche sur le synchrotron.

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  • Le CERN a coordonné la construction des aimants qui accélèrent les électrons dans l’anneau principal.

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  • La physicienne égyptienne Gihan Kamel et son homologue israélien Roy Beck-Barkai.

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Ce n’est pas souvent que des scientifiques vous parlent de leur instrument d’observation avec des larmes au bord des yeux. C’est pourtant ce qui arrive à Gihan Kamel. Cette physicienne égyptienne a abandonné une position confortable de chercheuse à l’Université de Rome pour construire la ligne infrarouge du synchrotron Sesame* en Jordanie. Accélérateurs d’électrons qui, en dégageant des flux de photons à diverses longueurs d’ondes (de l’infrarouge à l’ultraviolet) permettent de photographier l’agencement des molécules, les synchrotrons sont les microscopes de la recherche de pointe d’aujourd’hui. 

Dans le cas de Sesame, la dimension symbolique et diplomatique est aussi centrale. Ce projet pourrait être pour le Moyen-Orient un équivalent de ce que fut le CERN pour l’Europe. Président du conseil d’administration de Sesame à partir de mai prochain, Rolf Heuer, directeur du CERN jusqu’à fin 2015, évoque une forme de diplomatie scientifique. Partie des chercheurs plutôt qu’impulsée par les gouvernements, elle a vu les physiciens jouer un rôle déterminant pour donner une forme nouvelle et concrète à ce qu’on appelle parfois l’esprit de Genève.

A Amman en décembre dernier, lors de la 14e conférence des utilisateurs de Sesame, il est, en effet, devenu clair pour Gihan Kamel et ses collègues qu’après vingt ans de difficultés, le rêve est devenu réalité. Directeur scientifique de Sesame, Georgio Paolucci guidait la visite du tunnel de 133 m de diamètre où seront stockées les particules qui vont alimenter les différents récepteurs (beamlines) des 17 sites d’expérimentation prévus (pour les infrarouges , les rayons X…). Il ne manquait pas de rappeler, comme lui-même étonné, «dire qu’il y a un an, il n’y avait rien de tout cela».

Sesame a dû gravir une montagne d’obstacles géopolitiques depuis ses prémices au cours d’une conversation à la cafétéria du CERN en 1995. «Songez que parmi les neuf membres, vous avez de multiples couples de conflits ou de relations diplomatiques rompues», résume la physicienne égyptienne devenue l’égérie de Sesame à la suite de sa présentation du projet lors d’une conférence TEDx à Genève en 2015.

Parmi ces membres, on trouve aussi bien l’Autorité palestinienne qu’Israël, la Turquie que l’Egypte, le Pakistan que l’Iran auxquels s’ajoutent Chypre, Bahreïn et bien sûr la Jordanie, retenue pour accueillir le synchrotron parce qu’elle a conservé de bonnes relations avec tout le monde. 

Un instrument stratégique

Incontestablement, le fait que Sesame soit un projet scientifique a beaucoup fait pour rapprocher ces différents pays – ou les empêcher de s’éloigner, par exemple après l’assassinat de deux physiciens iraniens en 2010 que Téhéran a mis à l’époque sur le compte du Mossad. Mais les gouvernements impliqués savent aussi que la recherche fondamentale est le socle indispensable du futur de leurs économies. 

Réservés aux pays développés, les synchrotrons se sont ainsi multipliés ces dernières années dans les économies émergentes. Il existe aujourd’hui plus de 60 de ces machines dans 19 pays, utilisées par une communauté de 30  000 chercheurs. Avec une facture qui pourrait atteindre 120 millions d’euros dans le cas de Sesame, les gouvernements du Moyen-Orient – y compris d’Israël – ont compris l’intérêt de mutualiser pareille infrastructure. D’autant que le modèle du CERN a prouvé qu’il y a une valeur supplémentaire dans la collaboration internationale en sciences. 

Comme le résume Gihan Kamel, les chercheurs sont naturellement motivés par la dimension symbolique du projet. «Bien sûr, nous voulons servir de modèle», insiste-t-elle. Inimaginable il y a quelques années, la dernière réunion des utilisateurs d’Amman voyait des physiciens israéliens, iraniens, pakistanais, turcs… échanger conseils et idées de collaboration. Comme si la curiosité scientifique l’emportait sur le reste? Elle a en tout cas amené récemment des physiciens saoudiens à se renseigner pour faire acte de candidature pour des projets alors que leur pays n’est pas membre de Sesame… Parce qu’au-delà du symbole, il y a l’excellence scientifique. 

Le moteur de l’excellence

C’est cette dernière qui supporte la dynamique pacifique de Sesame. D’abord parce qu’avec l’extension de l’économie de la connaissance dans les pays émergents, la demande pour utiliser des synchrotrons explose. Partout les physiciens font face à des mois voire des années d’attente pour obtenir un créneau pour leurs expériences. Ensuite, Sesame n’est pas un instrument prétexte, un symbole sans contenu scientifique réel.

Comme le confie un scientifique jordanien: «Les recherches qui seront entreprises ici sont destinées à produire le genre de découvertes qui sont publiées dans Science ou Nature.» Depuis ses débuts genevois, toute l’histoire de Sesame est marquée par ce jeu de courte échelle entre l’objectif diplomatique et celui d’excellence scientifique. 

«En 1995, le chercheur italien Sergio Fubini propose l’idée d’une collaboration scientifique au Moyen-Orient à son collègue de l’université hébraïque de Jérusalem Eliezner Rabinovici, en visite au CERN. Lors d’une réunion en Egypte, est ensuite lancée une première structure: la Middle East Scientific Collaboration. L’assassinat du premier ministre israélien Yitzhak Rabin vient d’avoir lieu», rappelle James Gillies, du CERN. Les scientifiques pressentent-ils que cela va conduire à la fin du processus de paix d’Oslo? 

Toujours est-il que dans les années suivantes, ils vont poser les jalons de collaborations au Moyen-Orient qui s’incarnent aujourd’hui dans Sesame. Evoquée de longue date par des chercheurs comme le Prix Nobel pakistanais Abdus Salam, l’idée de catalyser ces collaborations sous la forme d’un synchrotron va venir d’une opportunité. En 1997, Sergio Fubini et Herwig Schopper, directeur du CERN dans les années 1980, obtiennent du gouvernement allemand que le synchrotron BESSY, qui doit être démonté à Berlin, serve de base à Sesame qui démarre alors en adoptant le mode de gouvernance du CERN: un pays, un vote. 

Pas question cependant d’utiliser un matériel au rebut. Le support de l’Unesco s’ajoutant à celui – indéfectible – du CERN, le projet rencontre un premier élan à partir de 1999. Présidents successifs du conseil de Sesame, les anciens directeurs du CERN Herwig Schopper et Chris Llewellyn Smith vont s’en servir pour étendre le support au projet des physiciens du CERN venus de Suisse, Allemagne, Grande-Bretagne, Italie… et de leurs institutions d’origine comme le Paul Scherrer Institute qui va faciliter la ligne des expériences de cristallographie. 

Herwig Schopper et Chris Llewellyn Smith vont aussi trouver les fonds auprès de l’Union européenne qui vont permettre de faire de BESSY le préaccélérateur d’une machine beaucoup plus grande. En particulier, le CERN va mettre son expérience pour coordonner la production des aimants du synchrotron de troisième génération de 2,4 giga-électrons volts qui fait de Sesame un instrument de classe mondiale. «Nous avons mis des ressources humaines à disposition, y compris parfois nos retraités, pour coordonner la production des aimants qui s’est faite dans les pays membres comme Chypre ou la Turquie. Avec des résultats qui ont dépassé nos espérances», précise Rolf Heuer.

En parallèle, la construction commence une fois acté le choix de la Jordanie et du site que met à disposition le pays à 35 kilomètres au nord-ouest d’Amman. L’immeuble est inauguré le 3 novembre 2008. Des premiers tests ont lieu en 2009. Mais las, la crise financière puis les regains de tension dans la région, à la suite du Printemps arabe puis de la guerre civile en Syrie, stoppent cet élan. Directeur de recherche au synchrotron Soleil en France et membre du conseil scientifique de Sesame, Paul Dumas constate que «de 2009 à 2014, le projet est complètement à l’arrêt».

Pourtant, fin 2013, le gouvernement israélien le relance avec une proposition de 5 millions d’euros à condition d’être suivi par quatre autres membres. La Jordanie dit immédiatement oui, de même que l’Iran. Si les réponses de l’Egypte et de la Turquie tardent un peu, elles sont aussi positives. Chris Llewellyn Smith saisit l’occasion pour que l’Union européenne débloque les 5 millions d’euros nécessaires pour réaliser les aimants du grand accélérateur. Et de nouveau, les physiciens du CERN convainquent leur pays respectif de lancer ici des programmes de formation ou là de mettre à disposition certains équipements. La Jordanie elle-même avance 2,1 millions sur trois ans et annonce la construction d’un parc photovoltaïque de 6 mégawatts qui sert à alimenter le laboratoire. 

De la biologie à l’archéologie

«Le jour est proche où mes étudiants et moi pourrons nous rendre de Tel-Aviv à Amman pour y mener nos expériences sur Sesame comme je le faisais quand j’étais à Berkeley pour tester mes théories sur le synchrotron de Stanford», lançait ainsi, plein d’optimisme, le professeur israélien Roy Beck-Barkai à l’issue de sa présentation à Amman. On a envie de le croire, même si l’on sait que pour franchir le pont Allenby, qui relie Israël à la Jordanie, il a dû franchir moult checkpoints qui ne vont pas s’en aller comme cela. Et que pour ses collègues palestiniens, c’est encore pire avec les colonies de Cisjordanie.

Reste que le projet un peu fou lancé à la cafétéria du CERN est bel et bien là. Il a déjà mobilisé un financement de 63 millions d’euros selon Chris Llewellyn Smith. Dans le tunnel du synchrotron, Giorgio Paolucci confirme que la machine sera opérationnelle dès mars prochain. Gihan Kamel vient de se rendre en France pour superviser la fin de l’assemblage du premier site d’expérimentation qui sera opérationnel pour les infrarouges (un autre le sera pour les rayons X). Et deux autres détecteurs sont déjà prévus d’être installés l’an prochain. 

Lors de la réunion d’Amman, une foule de projets de recherche ont été proposés, allant des sciences de la vie, par exemple, pour photographier des protéines lorsqu’elles changent de forme et de fonctions, à l’archéologie pour analyser les parchemins de la mer Morte. Du coup au CERN, où l’on n’a pas oublié que les laboratoires genevois ont pu servir de terre neutre aux physiciens américains et soviétiques pendant la guerre froide, on commence à penser que la diplomatie scientifique peut marcher et même servir de piste pour réinventer la Genève internationale.  

* Acronyme pour Synchrotron-light off experimental science and applications in the Middle East 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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