Bilan

Ce trésor qui repose sous le Léman

La révolution des hydrocarbures non conventionnels a touché la Suisse. Le Jura et le Plateau sont des zones de prospection. Mais la technique fait peur. Enquête.
  • Philippe Petitpierre dirige les opérations de Petrosvibri, l’entreprise qui a foré sous le Léman. Crédits: Martin/Dervey/EOL
  • Un forage à Noville a révélé la présence de gaz enfermé dans une épaisse couche de grès. Crédits: Martin/Dervey/EOL

Sur la carte, c’est un petit rectangle blanc. Vu de près, c’est un chantier en sommeil auquel les promeneurs qui marchent vers la réserve naturelle des Grangettes prennent à peine garde. Une bataille de l’énergie se livre là, qui a pour toile de fond la révolution mondiale des hydrocarbures non conventionnels. A deux kilomètres de Villeneuve, entre Noville et le Léman, le rectangle blanc coiffe un puits de 4300  mètres qui descend en arc sous le lac, à 3500  mètres de profondeur. La roche qui a été ramenée de si loin montre la présence de gaz naturel emprisonné dans une épaisse couche de grès sous l’anticlinal au large de Clarens.

Beaucoup de gaz? «Oui, dit avec malice Philippe Petitpierre. Entre zéro et vingt-cinq années de consommation suisse, mais plus près de vingt-cinq ans…» Petitpierre, en Suisse romande, est le prince du gaz: tous les fils de cette industrie semblent conduire à lui. Entre autres casquettes, il dirige les opérations de Petrosvibri, l’entreprise qui a foré sous le Léman. Ce printemps, il parle par ellipses prudentes, parce que la passe est délicate. Ses actionnaires diront dans quelques semaines s’ils sont prêts à envisager l’exploitation du trésor gris sous le lac bleu.

Or, venant en majorité des Services industriels genevois, lausannois et d’autres, ils font plutôt la moue devant le pactole promis. Pourquoi? A cause de ce gros mot qui fait peur aux politiques: fracturation. Les voisins des Grangettes avaient été les premiers à s’inquiéter, au moment du lancement du projet, il y a cinq ans. Petrosvibri avait fait valoir un investissement de près de 8 millions dans des travaux préparatoires de protection du site, ce qui avait amené Pro Natura à retirer son opposition. Le gérant de la réserve, Olivier Epars, qui est aussi député vaudois Vert, a encore récemment interpellé le Conseil d’Etat. 

Les écologistes comme lui reçoivent toute nouvelle découverte de source d’énergie fossile comme une malédiction: c’est chaque fois un obstacle, ou un détour sur le chemin du renouvelable. Si vraiment le gaz non conventionnel du Léman doit être exploité, ils demandent des garanties absolues sur les techniques qui seront employées. Or la technique connue, la fracturation hydraulique abondamment utilisée outre-Atlantique, les gouvernements romands n’en veulent pas, les Fribourgeois et les Vaudois l’ont déjà fait savoir.

«Ce qui s’est passé aux Etats-Unis, c’est le catalogue de tout ce qu’il ne faut pas faire!», admet Jon Mosar, professeur de géologie à l’Université de Fribourg, l’un des meilleurs connaisseurs du sous-sol suisse. La faute à George Mitchell? Ce pétrolier texan, à la fin du siècle dernier, a dépensé beaucoup de millions – et de subventions fédérales – pour développer des techniques et des instruments capables d’arracher au sous-sol les hydrocarbures insaisissables.

Le pétrole et le gaz (conventionnels) que nous consommons sont puisés dans des structures volumineuses: on plante une paille, et on suce. Mais des quantités plus importantes de résidus précieux (non conventionnels) sont emprisonnées dans des roches plus profondes, schiste, grès, etc. La fracturation hydraulique, qui permet de libérer ce gaz ou ce liquide en fissurant la roche, est connue depuis longtemps; elle est couramment utilisée en géothermie. 

Mais quand le prix des hydrocarbures était bas et la technique rudimentaire, l’exploitation non conventionnelle n’avait aucun sens économique. Ce que Mitchell a apporté, au moment où les cours prenaient l’ascenseur, c’est la maîtrise, à grande profondeur, du forage horizontal le long de la couche de schiste ou de grès gorgée d’hydrocarbures. Le puits est alors rempli d’un mélange d’eau, de sable et de produits chimiques sous une pression telle que la roche se fissure; le sable – ou de petites billes de verre – maintient les failles ouvertes; les produits chimiques aident au forage et stimulent l’écoulement des hydrocarbures libérés.

Craintes mondiales

Avant de devenir un fracas mondial, la ruée sur le schiste américain a commencé en douceur. Profitant d’une législation souple et de la structure de la propriété, les pétroliers, petits et gros, sont partis à la chasse au trésor, creusant des trous partout. Aux Etats-Unis, les privés possèdent aussi leur sous-sol. Les prospecteurs leur proposaient des contrats juteux, qu’ils ont souvent signés. Cette anarchie a mis en lumière les risques du fracking. La fracturation en profondeur, si elle se propage jusqu’à des failles sismiques, peut provoquer de petits tremblements de terre. Les énormes quantités d’eau utilisée (au moins 10 000  m³ par forage), polluée par les adjuvants chimiques, n’étaient souvent pas retraitées.

Une nappe phréatique peut être empoisonnée si une fissure provoquée arrive jusqu’à elle. Le méthane, à très fort effet de serre, peut fuir. Ces menaces ont fait naître aux Etats-Unis un actif mouvement de résistance. A côté de la Pennsylvanie, où le fracking bat son plein, l’Etat de New York, dont le sous-sol est riche en gaz de schiste, a imposé sur son territoire un moratoire. Mais le gouverneur, qui a ordonné de minutieuses études d’impact, va sans doute lever l’interdit. 

Comment résister à cette promesse? Le pays est devenu le premier producteur de gaz du monde. Dans dix ans, il sera exportateur net de pétrole. Ses émissions de CO₂ diminuent au fur et à mesure que le gaz remplace le charbon pour produire de l’électricité.

Des industries, pour profiter du bas prix de l’énergie et de celui du gaz qu’elles utilisent comme matière première (agrochimie, verre, etc.) rapatrient aux Etats-Unis des productions naguère délocalisées. L’allemand BASF annonce pour la même raison un transfert progressif de fabrication outre-Atlantique. La crainte et l’euphorie se sont rapidement répandues dans le monde. La connaissance imparfaite que les géologues ont du sous-sol montre que les réserves d’hydrocarbures non conventionnels sont inégalement réparties sous la surface de la terre. L’Amérique du Nord est gâtée, mais l’Argentine aussi, comme la Chine.

L’Europe n’est pas mal lotie non plus: du bassin parisien à l’Ukraine, il y a beaucoup de schiste pour faire saliver les gaziers, et d’autres roches à explorer pour en extraire ce gaz qu’on dit serré (tight). Devant ce mirage énergétique, les Européens réagissent avec ambivalence. L’Allemagne est en train de se doter de règles pour encadrer rigoureusement la fracturation. La France, unanime de la droite aux Verts, a banni la technique il y a deux ans, mais la gauche au pouvoir se demande aujourd’hui si elle n’aurait pas dû y réfléchir à deux fois.

La Suisse, elle, se tâte. Des hydrocarbures sous le Plateau et le Jura? Dès les années 1960 de l’autre siècle, des explorations et des campagnes sismiques assez intenses ont été menées, sans juteux résultats: quelques barils de pétrole ici ou là, à Essertines par exemple, pas vraiment de quoi installer un pipeline. Les prospecteurs, allemands alors pour la plupart, ont plié bagage. 

Puis la fièvre est revenue, au milieu de la décennie passée. Des compagnies ont demandé aux cantons des concessions pour entreprendre en surface et en sous-sol de nouvelles recherches. Qu’elles le disent ou non, elles étaient naturellement guidées par les progrès technologiques et la possibilité désormais de capter des sources d’énergie naguère inatteignables. Les autorisations accordées, essentiellement à cinq sociétés, couvrent maintenant la quasi-totalité du plateau suisse (voir carte ci-dessus).

En Suisse romande, la britannique Celtique Energie a obtenu trois permis sur toute la longueur du Jura, de la vallée de Joux à Bienne, avec concentration pour le moment sur le Val-de-Travers. Le Plateau est réparti entre la SEAG (Schweizerisches Erdöl), déjà active au siècle passé, et la compagnie de Martin Schuepbach, un Texan d’origine suisse. Le bassin lémanique est divisé entre Petrosvibri à l’est, et la suédoise Tethys Oil à Genève.

Que peuvent-elles trouver? «Du pétrole, sans doute pas, ou pas en quantité économiquement exploitable, estime Jon Mosar. Mais du gaz, peut-être bien. Je pensais déjà dans les années 1980 qu’il y en avait sous le Léman, et je l’ai dit alors.» Werner Leu est plus catégorique. Il est géologue aussi, et il a conduit le forage de Noville. Il évalue la quantité de gaz non conventionnel contenue dans les couches de grès ou de schiste sous le sol suisse entre 200 et 450  milliards de mètres cubes.

La consommation actuelle de gaz dans le pays est de 3,5 milliards de mètres cubes par année. La comparaison entre les deux chiffres avait de quoi éveiller des appétits dans un pays entièrement dépendant, par un gazoduc central nord-sud, du fluide importé de mer du Nord et indirectement de Russie (19%).

Moratoire vaudois

Au printemps 2011, deux événements d’inégale importance ont amené une considérable perturbation dans le nouvel élan gazier. La catastrophe de Fukushima d’abord, qui contenait un message ambigu. D’un côté, une inquiétude diffuse sur les interactions entre les entreprises industrielles humaines et la nature. De l’autre, une onde de choc sur la politique énergétique de la Suisse: Doris Leuthard annonçait la fin, à terme, du nucléaire en Suisse, et émettait l’idée que la transition vers les sources renouvelables passerait sans doute par la production d’électricité dans des centrales à gaz.

Les gaziers en ont eu chaud au cœur, mais ça n’a pas vraiment duré, parce qu’ils croient percevoir chez la conseillère fédérale une moue de dégoût et de mépris pour leur source d’énergie encore fossile. L’autre événement, ce fut la décision française, devant l’agitation écologique et le portrait terrifiant fait en Europe du fracking américain, de bannir la recherche de gaz de schiste et la fracturation hydraulique. Dans la foulée, le Conseil d’Etat fribourgeois a décidé de ne pas renouveler l’autorisation de prospection qu’il avait accordée trois ans auparavant à Schuepbach Energy, actif en France aussi.

Quelques mois plus tard, la conseillère vaudoise Jacqueline de Quattro décrétait un moratoire sur toutes les autorisations données dans le canton: les compagnies conservent le droit de mener des recherches en surface, mais tout ce qui touche le gaz de schiste et la fracturation est prohibé.

Bizarre décision: les gaziers ont le droit de rechercher un bien qu’ils n’ont pas le droit de toucher. Et l’interdiction de la fracturation, remarque Jon Mosar, entrave aussi les recherches en géothermie, qui ont recours à la même technique.

Dans le Val-de-Travers, Celtique continue ses travaux en surface, espérant obtenir l’autorisation d’atteindre par forage une réserve de gaz en profondeur. «Du gaz conventionnel!», assure Stuart Catterall, son porte-parole à Londres. On comprend sa prudence. Car si le mot fracking était prononcé, la porte se refermerait sur Celtique: les réserves d’eau du canton sont dans les parages. Reste Noville. Quand le canton de Vaud a imposé son moratoire, Petrosvibri avait déjà réalisé son forage sous le Léman.

L’entreprise, explique Philippe Petitpierre, avait au départ un double objectif: vérifier d’abord si l’anticlinal sous lacustre contenait ou non du gaz qu’on pensait alors conventionnel; voir ensuite si cette structure ne pourrait pas être utilisée pour la séquestration du CO₂, nouveau grand souci climatique. L’affaire du dioxyde de carbone était si sérieuse que Petrosvibri s’est associé à l’EPFL en finançant la chaire du gaz naturel du professeur Lyesse Laloui au laboratoire de mécanique des sols.

Mais l’hypothèse de la séquestration s’est évanouie quand les roches remontées à Noville ont révélé la présence de gaz, non pas conventionnel et facilement exploitable, mais enfermé dans une épaisse couche de grès, tight, comme disent en anglais les géologues. Le laboratoire de l’EPFL reste cependant dans la course: il vient de signer un contrat avec le géant américain Chevron pour étudier l’interaction des fluides et des schistes.

Petrosvibri est aujourd’hui à un carrefour. Philippe Petitpierre propose à ses mandants, donc aussi aux autorités, de redescendre au fond du puits sous le Léman pour prolonger les analyses déjà réalisées. Sa certitude d’avoir découvert une réserve de gaz volumineuse et exploitable était faible au départ, moyenne aujourd’hui, et il est convaincu que la poursuite des recherches permettra de la conforter. Cette nouvelle étape devrait durer une année. A cette échéance, il s’agira de décider d’exploiter le trésor, ou de conserver le gaz dans le grès pour des jours meilleurs.

Nouvelles promesses 

Mais, pour exploiter, il faut une autorisation du canton. Et Jacqueline de Quattro vient de répéter que la fracturation hydraulique était exclue. Philippe Petitpierre tient sa réponse: supprimons l’eau. C’est tout nouveau, ça vient de sortir; eCORP, un gazier américain déjà actif en Suisse, a développé avec le canadien GasFrac une nouvelle méthode de «stimulation» de la roche pour récupérer les hydrocarbures emprisonnés en profondeur. L’eau est remplacée par du propane liquide, sans additifs chimiques, disent ses promoteurs. Un essai a été réalisé avec succès en janvier au Texas.

Chevron, justement, a aussi effectué un test dans le Colorado. Et la méthode est proposée à New York pour lever le moratoire en vigueur. Les adversaires du fracking, dans l’Etat, demandent à voir. Que diront les réticents gouvernements romands?

Car c’est une particularité suisse: la gestion des hydrocarbures est une compétence cantonale. Cette répartition des tâches semble absurde au conseiller national Vert Christian Van Singer. «Une réserve d’hydrocarbures sous le sol ne connaît pas de frontières, ni cantonale ni nationale. Et les forages avec fracturation se font horizontalement, sur de longues distances. Il faut que la Confédération s’en mêle.»

Son groupe vient de soumettre à Berne un postulat qui, s’il était adopté, donnerait au Conseil fédéral de nouvelles compétences draconiennes: il demande un moratoire de dix ans ou une interdiction définitive de la fracturation hydraulique et de l’exploitation du gaz de schiste. Le gouvernement n’a pas encore répondu, mais les services de Doris Leuthard répondent à Bilan qu’il garde «une attitude critique face à l’exploration de gaz de schiste. Il souhaite en outre que les avantages et les dangers de la technique de fracturation hydraulique soient mieux étudiés.» On n’est pas plus prudent.

En fait, derrière leurs propositions maximalistes, les écologistes savent faire preuve de pragmatisme. Bien sûr, ils souhaitent un basculement aussi rapide que possible vers les énergies renouvelables. Mais ils savent aussi qu’il n’y aura pas de voie magique vers un monde sans CO₂. Après le nucléaire, il faudra une transition avant que le soleil et le vent nous éclairent et nous chauffent. «Et pour cette transition, dit Philippe Petitpierre, le gaz est incontournable.» La réponse est politique. Comme dit Jon Mosar, il faut savoir quelles nuisances et quels risques nous sommes prêts à accepter.

Campiotti Alain
Alain Campiotti

JOURNALISTE

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S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

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