Bilan

Ce que révèlent les comptes des Fêtes de Genève

L’édition 2016 s’est bouclée avec un déficit plus élevé que prévu. Alors que le directeur exécutif vient d’être remercié, Bilan tente de répondre aux principales interrogations.
  • En 2016, le poste consacré au feu d’artifice a été ramené à 620  000 francs.

    Crédits: Nicolas Chavance
  • Le directeur des Fêtes Emmanuel Mongon avait lancé un projet ambitieux sur trois ans.

    Crédits: Pierre Abensur
  • Le stand du Rasoï. La location des stands a été décevante: moins de 2 millions de francs, au lieu des 3,4 millions prévus au budget.

    Crédits: Righetti
  • Daniel Rosselat

    Crédits: Cardoso
  • Michael Drieberg

     

    Crédits: Genevay

Les Fêtes de Genève existent depuis 1923. Appelées alors Fête des fleurs, elles consistaient en un simple corso de chars fleuris défilant sur le quai du Mont-Blanc, accessible avec un ticket payant. Progressivement, ces Fêtes ont évolué, gagnant en importance, mais en évoluant vers la gratuité. L’année dernière, elles ont accueilli plus de 200 000 personnes, mais ont affiché une perte financière évaluée entre 3,2 et 3,5 millions. 

Pourquoi un tel déficit?

«Un déficit de 2 millions avait été budgété pour 2016, ce qui est peu en relation avec les retombées économiques des Fêtes évaluées à 122 millions de francs», tient à rappeler Yves Menoud, nouveau président de la Fondation Genève Tourisme & Congrès. Rappelons que, comme l’a indiqué Genève Tourisme lors de sa récente conférence de presse, le budget des charges a été respecté à la lettre par le directeur exécutif Emmanuel Mongon et son équipe genevoise. Le problème est venu de recettes inférieures aux prévisions. Un audit sera réalisé par le Service cantonal d’audit interne. En attendant ses conclusions, voici quelques explications. 

Le principal manque à gagner, soit pour 1,5 million de francs, tient aux recettes décevantes obtenues par la location des stands. Elle a rapporté moins de 2 millions de francs, au lieu des 3,4 millions inscrits dans le budget adopté. Il y avait une petite centaine de stands en 2016, contre 120 en 2015. Les trois raisons principales de cet «échec»: d’une part, la Ville de Genève avait exigé la réduction de la surface des Fêtes de 10% en 2016 (et 30% sur trois ans).

De plus, les menaces proférées – par des opposants à l’exclusion du Jardin anglais exigée par la Ville et par une partie des forains affirmant que les Fêtes risquaient de ne pas pouvoir se dérouler – ont eu pour effet de geler la commercialisation des stands. Si des stands de qualité tels que Na Village, le Rasoï ou le Kempinski ont pris le risque d’aller de l’avant, d’autres, tels que Philippe Chevrier par exemple, ont préféré renoncer.

Enfin, pour des raisons historiques, les stands des pré-Fêtes du Jardin anglais, agendés sur 25 jours et moins exposés aux risques météo, avaient des tarifs moitié prix. Les exploitants concernés ont refusé le rééquilibrage par rapport aux autres stands des fêtes. Ils ont aussi refusé le déplacement hors du Jardin anglais imposé par la Ville. Le maire Guillaume Barazzone a d’ailleurs confirmé fin 2016 à Genève Tourisme que la Ville n’acceptait pas le retour demandé par Emmanuel Mongon pour 2017 des clubs au Jardin anglais.

Autre poste majeur expliquant un tel dépassement de déficit: l’échec «relatif» de la vente des 15  000 chaises prévues pour assister au feu d’artifice. Ce poste aurait dû rapporter environ un million de francs. Or, au final, la fondation a encaissé près de 500  000 fr. Ce manque à gagner de 500  000 fr. est la conséquence directe de l’attentat commis lors des fêtes du 14 juillet à Nice. Alors que la vente démarrait très bien, la commercialisation a chuté après le 14 juillet.

Rappelons qu’avant 2016, 9000 places étaient proposées entre le Jardin anglais et le pont du Mont-Blanc (sur des bancs) au prix respectif de 65 et 55 fr. En 2016, les spectateurs pouvaient choisir en ligne leur place numérotée avec des prix échelonnés entre 34 et 95 fr. Paradoxalement, la totalité des chaises vendues entre 79 et 95 fr. ont trouvé preneur. En comparaison, pour le traditionnel feu d’artifice d’Annecy, se déroulant début août, 25  000 tickets sont généralement prévendus avant l’été, des ventes qui suffisent à financer le feu en question. 

Les Fêtes de Genève 2016 étaient-elles trop ambitieuses?

Le conseiller administratif Guillaume Barazzone ayant déclaré en août 2013 que les Fêtes sentaient la naphtaline, la Ville de Genève avait posé une série d’exigences, notamment qualitatives, à atteindre avant le futur vote sur l’initiative voulant réduire les fêtes à un week-end. Sans vouloir se comparer au budget d’un Paléo ou d’un Montreux Jazz Festival (de l’ordre de 30 millions de francs), un budget d’environ 7,8 millions de francs (au lieu des 4,3 millions habituels) a été concocté en se basant sur le concept élaboré par Emmanuel Mongon. Qui a proposé de nombreuses innovations.

Ainsi, il faut savoir que Genève, une ville qui se déclare pourtant soucieuse de l’environnement, n’a jamais voulu verser un centime pour supprimer les très bruyants et polluants générateurs électriques ou permettre aux exploitants de stands de bénéficier d’eau courante et d’évacuation d’eaux usées. Autrement dit, jusqu’à l’édition 2016, les stands qui voulaient de l’eau allaient la chercher à pied avec des jerricans et faisaient ensuite la vaisselle dans des points d’eau visibles du public! Dès lors, difficile de servir des mets plus élaborés que des saucisses et des frites.

Voilà pourquoi, dans le budget 2016, un poste de plus d’un million de francs a été ajouté rien que pour améliorer l’eau et l’électricité. Le budget comprend aussi la réalisation des installations et câblages pour un premier transformateur électrique dans le Jardin anglais, un investissement acquis. Emmanuel Mongon avait prévu de poursuivre les investissements avec le quai Gustave-Ador en 2017, puis le quai du Mont-Blanc en 2018, mais cela semble être tombé à l’eau... Dans ce montant d’un million de francs était comprise toute la puissance électrique permettant, par exemple, d’alimenter les neuf scènes de musique venues remplacer les trois scènes habituelles.

Prenons le feu d’artifice. Celui de Genève dure historiquement 50 minutes. Ce qui en fait sans doute l’un des plus longs feux d’artifice au monde. Cela a un coût. Rien que le spectacle pyrotechnique a représenté une dépense d’environ 700  000 fr. en 2015. Il faut doubler ce budget pour avoir le coût total de cette soirée et aucun argent provenant des contribuables ne finance ce spectacle offert à 200  000 personnes. En 2016, ce poste a pu être ramené à 620  000 fr., alors que le spectacle incluait une nouvelle scénographie sur le lac.

Par contre, d’autres dépenses sont intervenues afin d’améliorer drastiquement la qualité sonore (voir ci-dessous la réaction de Michael Drieberg à ce propos). Au lieu d’installer une sono sur une barge au milieu de la rade (pour 150  000 fr.), la sonorisation s’est faite tout le long des quais. Cette installation (360  000 fr.) était également utilisée pour diffuser la musique accompagnant la parade flottante (230  000 fr.). 

A défaut de pouvoir relier dès 2016 le phare des Bains des Pâquis à la jetée du port des Eaux-Vives, les organisateurs ont mis sur pied un bateau navibus de 200 places (loué à la CGN pour 160  000 fr., avec la sécurité liée). Cette navette a affiché complet jusqu’à la fin des Fêtes de Genève. Autre poste de dépense: les animations musicales (plus de 300  000 fr.). Emmanuel Mongon et son équipe ont coproduit 400 animations, dont 84 concerts sur 9 scènes, pendant les dix jours de l’édition 2016. L’année précédente, il y avait eu 78 concerts répartis sur vingt-cinq jours sur trois scènes. Surtout, 80% des artistes étaient de Genève. Alors que la Ville de Genève dépense 3 millions pour les trois jours de la Fête de la musique, elle n’a pas dépensé un centime pour ces 84 concerts!

Parmi les gros postes de dépense de 2016 figure celui des «constructions». Il est passé de quelque 500  000 fr. à environ 1,4 million de francs. Pourquoi? Des planchers ont été installés au-dessus de toutes les pelouses, à une hauteur de 35 cm, qui permet à la fois au Service des espaces verts de ne pas avoir à retourner la terre une fois les Fêtes terminées, et aux locataires et clients des stands de n’avoir jamais les pieds dans la boue. Outre ces planchers, la fondation a acquis des structures et infrastructures réutilisables d’une année sur l’autre.

Enfin, citons l’exemple très parlant des toilettes: constatant que, chaque année, les toilettes fournies par la Ville de Genève ne suffisaient pas, Emmanuel Mongon a décidé de doubler leur nombre: de 27 en 2015, les toilettes sont passées à 63. Et pendant le soir du feu d’artifice, au lieu d’en ajouter encore six comme en 2015, ils en avaient installé encore 25 supplémentaires. Cela a engendré une dépense de plus de 50  000 fr., incluant les frais d’entretien pour assurer une propreté optimale. Au final, les files d’attente avaient quasiment disparu.

Pourquoi être allé chercher un Parisien?

Emmanuel Mongon a beau être Parisien, il habite Genève et maîtrise le suisse allemand après avoir étudié à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (1979-1984). Cet ingénieur devenu «master planner» (il conçoit des sites de loisirs) a beaucoup roulé sa bosse à l’international, essentiellement en Europe et en Asie. 

Il a été le premier directeur conception et développement du Parc Astérix à son ouverture en 1989. Dès 1995, il crée sa société Imaginvest avec laquelle il va décrocher des mandats pour la Cité des sciences ou Singapour. Il est le concepteur attitré depuis une vingtaine d’années d’Erlebnispark Tripsdrill, le plus ancien parc de loisirs allemand. Il a surtout permis à la Ville de Vienne, en Autriche, de solutionner le problème du Prater.

Très vieillissant, ce parc d’amusement situé dans un jardin public était un véritable casse-tête pour les autorités du fait que les forains détenaient des concessions à durée indéfinie au prix d’un euro le mètre carré par année! En trois ans, il a réussi à faire bouger les fronts et à mettre en œuvre plus de 100 projets d’amélioration visibles. 

Enfin, relevons qu’il a conçu et réalisé pour Migros Genève le Vitam Ludic. C’est d’ailleurs lui qui a réussi à convaincre Migros, qui refusait jusqu’à présent de parrainer les Fêtes de Genève, de devenir l’un des sponsors principaux en 2017 sur un nouveau concept de partenariat.

Quel rôle ont joué les forains dans l’éviction d’Emmanuel Mongon?

Difficile de répondre à cette question. Yves Menoud, nouveau président de la Fondation Genève Tourisme, a réfuté en conférence de presse avoir subi des pressions des autorités. Toujours est-il que pour appliquer le concept élaboré par le master planner recruté, il fallait déplacer les manèges des forains de 300 m sur les quais. Or, un forain ne veut pas quitter l’emplacement qu’il a mis des années à obtenir, même si, in fine, son chiffre d’affaires n’en pâtit pas forcément puisque les clients des manèges vont là où sont les manèges.

Au final, les recettes provenant des forains (520  000 fr.) sont restées identiques aux années précédentes. Il faut savoir que ces derniers paient en moyenne 6 500 fr. de redevance à la Fondation Genève Tourisme & Congrès alors que les stands, prenant moins de place, paient en moyenne 15  000 fr. A noter que sur une soixantaine de forains, seulement la moitié d’entre eux sont domiciliés dans le canton de Genève. L’autre moitié, Suisses et étrangers, apporte en général les grandes nouveautés, comme la tour chute libre de 80 m de haut qui a marqué l’édition 2016.     

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