Bilan

Ce que nous réserve 2012

Sous les coups de boutoir des problèmes de la dette en Europe, la Suisse devra peut-être affronter une nouvelle récession technique.

Le Vieux-Continent n’a jamais mieux mérité son nom. Perclus de rhumatismes, sujet aux insuffisances respiratoires, il piétine plutôt qu’il ne marche, semble perdre la tête à force de chercher son cap. Et file le bourdon à la croissance mondiale. Une première crise en 2008, mondiale. Financière tout d’abord, puis économique. Les Etats ont répondu par des plans de relance ambitieux, des dizaines, des centaines de milliards dépensés à soigner ces économies bancales. L’Europe souffre. Mais elle n’est pas la seule. Les Etats-Unis ne vont guère mieux, confrontés à leur dette colossale et à l’urgence de réduire leur déficit, alors que la bataille électorale bat son plein en vue des échéances présidentielles. Les pays émergents regardent cet Occident boiteux avec angoisse. Il ne faudrait pas qu’il flanche trop, sinon qui tirera la demande pour leurs produits? Hier, une crise de la dette privée. Aujourd’hui, une crise de la dette publique. Une crise monétaire qui sème la panique sur les marchés. La conjoncture s’assombrit et l’on se rapproche du «double dip», ce double ralentissement économique (2008-2009 et aujourd’hui) que l’on voulait tant éviter. Il ne fait guère de doute que le mot récession sera prononcé en 2012. Mais avec quelle gravité? «Il y a une grosse incertitude, confie Paul Wetterwald, chef stratégiste chez Crédit Agricole Suisse. Comme le problème de la dette privée qui a initié la crise de 2008 est devenu aujourd’hui publique, cela dépendra grandement des réponses politiques.»

Unis? Jean-Claude Juncker, chef de l’Eurogroupe, et la chancelière allemande Angela Merkel.

L’EUROPE CONDAMNÉE AUX GRANDS PAS

L’accord sur la Grèce passé à la fin du mois de juillet 2011 prévoit un rééchelonnement de la dette de 50 milliards accepté par les créanciers privés de la Grèce. Sur le moment, la décision, accompagnée d’une aide de l’Europe et du FMI, avait quelque peu calmé les esprits. Avant que ceux-ci ne se convainquent que la mesure était loin de suffire. Une conviction que partage le chef économiste d’UBS, Andreas Hoefert. «Il s’agit en fait d’une décote de 16% de la dette grecque. En effet, ces 50 milliards correspondent à 50% de la dette grecque détenue par les banques, laquelle équivaut à 30% de la dette totale de ce pays. Et 16%, c’est clairement insuffisant pour permettre à la Grèce de sortir de l’ornière. Je pense que l’on va assister à une décote involontaire d’Athènes en 2012. Ce pays va se déclarer en faillite. C’est assez sûr.» Ce ne serait pas une première. L’Argentine s’est déclarée en faillite en 2001. Et après plusieurs années de vaches maigres, elle retrouve aujourd’hui des couleurs. L’ennui, c’est qu’Athènes n’a pas les atouts économiques de Buenos Aires et ne peut espérer un relèvement rapide. C’est d’autant plus ennuyeux que la dette grecque, à la différence de la dette argentine qui se caractérisait par une forte ventilation, est principalement détenue en Europe. Une façon comme une autre de souligner le risque systémique qu’elle représente pour la zone euro et ses banques. A la dette grecque, on peut en ajouter d’autres, celle de l’Italie par exemple. Le 28 novembre, les marchés bruissaient d’une rumeur d’un plan d’aide du FMI à la Botte. Las! Le jour même, la nouvelle est démentie par le principal intéressé. On parlait de 400 à 600 milliards d’euros. Au final, le 29 novembre, Rome se voit confrontée à des rendements de 8% pour ses obligations à 3 ans. Des chiffres qui rappellent ceux qui ont déclenché les plans d’aide à la Grèce, au Portugal ou encore à l’Irlande. L’Eurogroupe a tenté un nouveau pas en appelant le 30 novembre le FMI à la rescousse pour renforcer le Fonds européen de stabilité financière jugé trop démuni pour répondre efficacement à la crise monétaire. Une solution qui n’a pas eu l’heur de rassurer les marchés qui se demandent encore comment les pays de la zone euro pourront emprunter les 800 milliards dont ils auront besoin en 2012. C’est également le doute qui a prévalu au lendemain de l’accord passé par les Européens, à l’exception de la Grande-Bretagne, de sceller un nouvel accord budgétaire plus contraignant pour ses signataires. Le lundi matin qui a suivi cette semaine d’intenses négociations européennes, l’agence Moody’s affirmait que la solution défendue par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ne mettait pas l’Eurozone à l’abri de nouveaux chocs sur la dette. Convaincues, les bourses plongeaient.

Pour le professeur d’économie Charles Wyplosz, l’Europe peut bien continuer à s’agiter en tous sens, elle n’a guère qu’une solution viable pour mettre fin à la crise de la dette et à la défiance des marchés qu’elle génère: permettre à la Banque centrale européenne d’agir en tant que prêteur de dernier recours. «La BCE doit marquer son indépendance en prenant l’initiative et en annonçant que désormais elle rachètera la dette des pays européens en difficulté. Cette simple annonce devrait permettre de détendre le marché obligataire et ses interventions seraient dès lors bien moins importantes qu’on peut le craindre. Il n’y a qu’à voir le cas de la BNS et du franc fort. Depuis qu’elle a fixé le taux plancher de 1,20 franc pour 1 euro, ses interventions se sont révélées moins importantes que prévu.» Charles Wyplosz n’est pas le seul à souhaiter que la BCE endosse l’habit de prêteur de dernier recours. François Savary, économiste chez Reyl & Co, pense aussi que la zone euro n’a d’autre choix que de monétiser la dette. «L’Europe politique est en retard sur l’Europe économique. Il y a une monnaie, mais ni contrôle budgétaire ni fiscalité centralisés. Alors, pour endiguer cette crise de confiance, il faut que la BCE prenne ses responsabilités.» L’Allemagne d’Angela Merkel s’oppose à cette idée qui créerait selon elle un aléa moral. Berlin craint aussi que la monétisation de la dette ne crée une importante inflation. A raison peut-être. «Nous prédisons que d’ici cinq à dix ans nous aurons probablement des taux entre 5 et 10%, car il faudra juguler une assez forte inflation, affirme Andreas Hoefert, d’UBS. Bien sûr que cela aura des répercussions sur le pouvoir d’achat et les plus démunis seront les plus touchés, mais il vaut mieux cela plutôt que la déflation qui s’oppose à tout espoir de reprise.» François Savary acquiesce et précise: «Si l’on n’injecte pas des liquidités dans les banques européennes, on file tout droit vers un assèchement du crédit comme on en a connu en 2008-2009. N’oublions pas que deux tiers des emprunts réalisés par les entreprises le sont auprès des banques.» L’action concertée des banques centrales le 30 novembre dernier pour baisser le coût du financement en dollars a confirmé que cette menace d’un credit crunch se précisait dangereusement.

Stratégie Philipp Hildebrand, à la tête de la BNS, préférerait un peu d’inflation à de la déflation.

RISQUE DE RÉCESSION EN SUISSE

La hausse des prix pourrait se profiler en Suisse également. La décision de la Banque nationale suisse de soutenir par tous les moyens à sa disposition un taux de change d’environ 1,20 franc pour 1 euro fait craindre qu’elle ne fasse fonctionner la planche à billets dans des proportions qui pourraient déstabiliser l’indice des prix. «Pour l’instant, elle travaille avec des swaps, explique Fabrizio Quirighetti, de la Banque Syz & Co, une technique qui lui permet de ne pas gonfler la masse monétaire et de ne pas menacer la stabilité des prix.» Le spécialiste craint plus une déflation pour notre pays. Mais il ne doute pas un instant que si cette menace se précisait, la BNS lui préférerait un peu d’inflation. «Attention, prévient tout de même Andreas Hoefert. Si d’aventure l’Europe est incapable de trouver une sortie crédible à la crise de la dette et que l’euro s’effondre, cela pourrait devenir calamiteux pour la Suisse qui s’épuiserait vite à tenter de combattre la situation sur le front des changes.» Même sans scénario catastrophe, la Suisse ne sera pas à la fête. A la fin du mois d’octobre, l’Institut de macroéconomie appliquée de l’Université de Lausanne (Créa) révélait que, selon ses estimations, le PIB suisse se contracterait de 0,4% en 2012 contre une très légère croissance de 0,7% en 2011. Le chef économiste d’UBS imagine que la Suisse, victime du franc fort et du ralentissement général, pourrait en effet connaître une récession technique en alignant deux trimestres négatifs, le dernier de 2011 et le premier de 2012, même si ce risque est bien moindre que pour la zone euro. La Suisse dispose de certains atouts sur ses voisins en difficulté. Comme le rappelle Fabrizio Quirighetti, de Syz & Co, les fondamentaux du pays, et notamment son endettement, sont excellents. Sous-entendu, l’Helvétie dispose d’une certaine marge de manœuvre pour faire face à une tempête à venir. L’autre raison de ne pas céder à la panique, continue Andreas Hoefert, d’UBS, est à mettre sur le compte de la répartition des exportations helvétiques. «La part vers les pays émergents et notamment vers l’Asie ne cesse d’augmenter au détriment des destinations historiques comme les Etats-Unis ou encore l’Europe. Or les émergents vont continuer de croître même s’ils doivent faire face à un léger tassement.»

Chine  Le pays doit faire face à une inflation qui dépasse les 6% et à de plus en plus de troubles sociaux.

LA CHINE EN OBSERVATEUR INQUIET

La Chine devrait continuer, avec d’autres économies émergentes, à tirer la croissance mondiale pour que celle-ci s’établisse autour des 3,5% en 2012. Mais Pékin a tout de même quelque raison de s’inquiéter. Le pays connaît notamment une inflation qui, cet été, a dépassé les 6,5%. Or l’Empire du Milieu connaît déjà nombre de troubles sociaux, surtout de la part de ceux qui ne bénéficient que peu ou pas du tout des bienfaits du décollage économique et qui dès lors subissent de plein fouet cette hausse des prix. L’emballement de l’économie s’est aussi accompagné d’une multiplication des prêts à risque, comme le rappelle Fabrizio Quirighetti, de Syz & Co. «Les banques chinoises accumulent les créances douteuses au point que l’on peut assurément parler d’une bulle du crédit. Pékin devra sans doute utiliser ses liquidités pour l’assainir quand cela deviendra nécessaire.» Pendant ce temps, la Chine continue à compter sur le reste du monde pour sa croissance. «Il coulera beaucoup d’eau sous les ponts avant que l’essentiel de cette économie ne soit soutenu par sa demande intérieure», affirme François Savary, de Reyl & Co. Un point de vue que partage son collègue chez Syz & Co: «Le plus grand risque pour ce pays demeure un affaiblissement des économies européenne et américaine où elle écoule sa production.» Un indicateur mis au point par la Banque HSBC a d’ailleurs mis en évidence un ralentissement de l’activité manufacturière chinoise en octobre 2011, probable conséquence des hoquets en Europe, mais également aux Etats-Unis.

LES USA ET LA CROISSANCE MOLLE

La crise de la dette n’est en effet pas une particularité européenne. Washington y fait également face. Sa dette dépasse désormais les 15 000 milliards de dollars. Au mois de novembre, la supercommission qui réunit un panel de démocrates et de républicains chargés de trouver un moyen de réduire le déficit américain a échoué dans son entreprise. Les temps ne sont, il est vrai, guère favorables à une entente interpartisane puisqu’une élection présidentielle se profile en 2012. Chacun du coup se renvoie la faute, brouillant un peu plus les perspectives. Le professeur d’économie Charles Wyplosz refuse pourtant de dresser un parallèle entre les Etats-Unis et l’Europe. «Même si les deux camps politiques s’affrontent, c’est essentiellement pour la galerie. Il doit exister un consensus. Au pire, la Fed, la Banque centrale américaine, peut sans problème jouer les prêteurs de dernier ressort, ce qui n’est pas le cas de la BCE.» Sur le front de la dette américaine, François Savary croit aussi à la capacité américaine à apporter des réponses crédibles. «En se dégageant des théâtres militaires irakien et afghan, ils vont réaliser des économies substantielles. D’autre part, ils ont encore de la marge pour augmenter les impôts et les taxes.» Paul Wetterwald, du Crédit Agricole Suisse, souligne lui une démographie assez positive outre-Atlantique ainsi qu’un comportement encourageant des exportations américaines vers les pays émergents. «Même si les Etats-Unis vont sans doute traverser une longue période de croissance molle, celle-ci se situera aux alentours de 2% quand l’Europe devra plutôt faire avec des taux compris entre 0 et 1%.» Fabrizio Quirighetti croit pourtant détecter une menace: «Si le Vieux-Continent arrive à mettre de l’ordre dans ses affaires, les marchés risquent d’attaquer la dette américaine.» Il remet également en question la capacité de Washington à soutenir activement son économie si les circonstances l’exigeaient. «Ils ne peuvent plus procéder à des grands plans de relance à coups de centaines de milliards. Les taux sont au plus bas et les mesures d’assouplissement quantitatif – puisqu’ils en envisagent un troisième – sont de moins en moins efficaces. Leur marge d’intervention est donc limitée.»

Crédits photos: Michael Probst, Yang Lei/Keystone, Lionel Bonaventure/AFP, Martial Trezzini/Keystone, Carlos Barria/Reuters

Pierre-Yves Frei

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