Bilan

Ce XXe siècle où l’économie suisse a changé de visage

Un ouvrage d’envergure dégage les tendances et les profonds changements intervenus durant le XXe siècle qui ont permis à l’économie helvétique de s’adapter aux contraintes extérieures tout en conservant certaines spécificités.

Halle de montage chez General Motors à Bienne en 1947: les firmes locales redoutent la concurrence de groupes étrangers en terres suisses.

Crédits: Walter Studer/Keystone

C’est un ouvrage pesant plus de deux kilos et comprenant 1320 pages: publiée en allemand en 2012, l’Histoire économique de la Suisse au XXe siècle* vient enfin de paraître en français grâce au soutien de plusieurs institutions et fondations, en particulier de la Loterie Romande. Sous la direction des historiens Patrick Halbeisen, Margrit Müller et Béatrice Veyrassat, les auteurs des différents chapitres montrent comment la Suisse est devenue un pays prospère en naviguant entre ses propres spécificités et les contraintes extérieures. «Les fondements institutionnels et structurels qui ont permis aux entreprises de croître sur un socle stable au cours du XXe siècle trouvent leur origine à la fin du siècle précédent. Les relations entre les autorités politiques et les organisations professionnelles et économiques ont été mises en place à cette époque-là», explique Béatrice Veyrassat. Au fil des décennies, le développement de l’économie helvétique, qui est de facto intégrée à l’Europe, ressemble étonnamment à celui d’autres pays du continent en dépit des secousses provoquées par les deux guerres mondiales. «A long terme, les parallèles l’emportent sur les différences», relève Béatrice Veyrassat. L’ouvrage est découpé en cinq thématiques principales, soutenues par de nombreux tableaux, statistiques et graphiques: développement économique, démographie et technologie, la Suisse dans la division internationale du travail, répartition des richesses et développement régional, la Suisse dans la perspective des variétés du capitalisme, économie et politique.

Ce livre comble une lacune. Depuis la parution en 1984 de l’Histoire économique de la Suisse par Jean-François Bergier, aucun auteur n’avait consacré un ouvrage d’envergure à ce thème. Bilan a choisi de résumer trois sous-chapitres des thématiques évoquées: les entreprises étrangères en Suisse, la place financière helvétique, et la gouvernance d’entreprise.

1. Les entreprises étrangères

C’est une tendance lourde de notre économie: les entreprises helvétiques ont toujours beaucoup plus investi hors des frontières nationales que les entreprises étrangères dans notre pays. Durant la première phase de mondialisation qui tient jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914, les multinationales suisses ressentent déjà la nécessité de s’étendre à l’étranger pour croître en raison d’un marché domestique trop exigu. Mais ce n’est pas le cas pour les firmes nées dans des pays plus vastes que le nôtre. Au début du XXe siècle, les entreprises étrangères sont néanmoins actives en Suisse avec, par exemple, l’implantation de l’américaine IBM et de la néerlandaise Philips dans les années 1920. Une trentaine d’années plus tard, IBM ouvrira même à Zurich son premier centre de recherche à l’extérieur des Etats-Unis.

Les autorités politiques sont très ouvertes aux investissements directs étrangers (IDE). Contrairement à d’autres pays, elles n’érigent aucune barrière juridique à la création de filiales par des sociétés étrangères et à l’acquisition de sociétés helvétiques si ces dernières ne s’y opposent pas. La plupart des opérations se déroulent dans la distribution et la vente. A l’inverse, les entreprises helvétiques sont plutôt méfiantes. Elles craignent l’arrivée sur leur territoire de firmes disposant souvent d’une avance technologique comme celle, dans les années 1930, de l’usine de montage de General Motors à Bienne et celle de la fabrique de chaussures de Bata à Möhlin dans le canton d’Argovie. L’attrait de la Suisse réside dans sa stabilité financière et son faible coût du capital.

Malgré les lacunes statistiques sur les IDE jusqu’au début du nouveau millénaire, l’historienne Margrit Müller estime que le rôle des investissements étrangers en Suisse est resté minime pendant plusieurs décennies. Les années 1980 – mais surtout les années 1990 – marquent un profond changement. La seconde vague de mondialisation qui se manifeste par des opérations massives de fusions-acquisitions transnationales touche aussi la Suisse. La hausse des IDE est également liée à la dérégulation de l’économie intérieure avec, en particulier, la disparition progressive des cartels.

Les entreprises étrangères profitent alors des opportunités de croissance qu’offre notre pays en rachetant des sociétés suisses. Si les sociétés financières et les holdings représentent une part importante dans le stock de l’IDE, ces dernières n’emploient qu’une petite partie des salariés des entreprises étrangères. Les investissements proviennent majoritairement des entreprises ayant leur siège dans l’Union européenne. «Un indicateur clair du poids considérable de cet espace économique», explique Margrit Müller. Ses recherches montrent aussi que les avantages spécifiques de la place économique suisse sont tributaires du contexte international. Sous la pression internationale, la Suisse a ainsi dû modifier l’imposition des entreprises étrangères.

2. L’incontournable place financière

(Crédits: Walter Studer/Keystone)

Au cours du XXe siècle, la place financière helvétique prend une dimension capitale. Au niveau international, elle devient un carrefour majeur de la circulation internationale des capitaux «sans commune mesure avec la surface physique du pays, son poids démographique ou sa puissance commerciale». Sur le plan intérieur, son dynamisme en fait un acteur clé de l’économie suisse. La puissance de ses acteurs contribue à son influence majeure. «C’est peu dire que la défense de ses intérêts a tôt pris valeur d’affaire d’Etat», écrivent Malik Mazbouri, Sébastien Guex et Rodrigo Lopez. Le développement de la place financière doit beaucoup aux grandes banques qui ont joué un rôle moteur, à la fois sur le plan national et au niveau international, et au fait que ses acteurs soient sortis sans dommage majeur de la Seconde Guerre mondiale.

La structuration actuelle de la place financière remonte aux années 1880-1910. C’est en effet à cette époque que naissent les banques cantonales et les grandes banques. A celles-ci s’ajoute la fondation de la Banque nationale suisse (BNS) en 1907. Pendant plusieurs décennies, à l’exception de quelques années autour de 1925, la part des instituts cantonaux dans le bilan total du secteur bancaire est plus importante que celle des grandes banques. Puis, dès 1960, Credit Suisse (CS), l’Union de banques suisses (UBS) et la Société de banque suisse (SBS) donnent le ton grâce au fort développement des affaires à l’étranger. La gestion de fortune fait le beurre des «gnomes de Zurich». Héritée des traditions de la banque privée, cette activité constitue le cœur de la puissance de la place financière. Elle lui permet aussi d’être l’un des principaux centres mondiaux de l’émission des emprunts internationaux.

UBS devient même le leader mondial de la gestion de fortune. Comme les autres acteurs, elle profite non seulement de la neutralité, de la stabilité politique et de la valeur refuge du franc suisse, mais elle bénéficie surtout d’un autre atout majeur: l’ancrage du secret bancaire dans la législation fédérale sur les banques en 1934. «La Suisse est alors le seul pays du monde à introduire une telle disposition», relèvent les historiens. Puis, en 1948, la libéralisation de la circulation des capitaux en Europe occidentale entraîne un flux continu de fonds vers notre pays. Au point que Fritz Leutwiler, président de la direction de la BNS, affirme, paraît-il, en 1974 que «toute ma vie, la seule question dont j’ai dû me préoccuper était de savoir comment combattre l’afflux de capitaux, comment empêcher que trop d’argent n’arrive en Suisse».

Le siège de la Société de Banque Suisse sur la Paradeplatz à Zurich en 1940. (Crédits: Photopress Archiv/Keystone)

Au début des années 1990, l’éclatement de la bulle immobilière affecte durement toutes les banques. Elle entraîne surtout la disparition de la moitié des instituts régionaux et conduit à des opérations importantes de rachats. Par exemple, le CS avale la Banque populaire suisse et la Neuen Aargauer Bank. Peu avant le début du nouveau millénaire a lieu une transaction historique: la fusion d’UBS et de la SBS. Une opération qui intervient dans un contexte d’internationalisation de la branche avec la reprise par les grandes banques de plusieurs concurrents aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Ce qui leur permet de se lancer dans la banque d’investissement, une activité très volatile.

Ce succès florissant attise les convoitises et suscite de nombreuses critiques. Les pressions internationales aboutiront finalement à la disparition du secret bancaire pour les contribuables étrangers en 2009.

3. La gouvernance des entreprises

Le financier Martin Ebner apporte «une nouvelle manière de faire des affaires». (Crédits: Photopress archiv/Keystone)

Durant plusieurs décennies, rien ne bouge sur le front de l’organisation et du fonctionnement des entreprises suisses. Jusqu’au milieu des années 1980, la gouvernance d’entreprise présente quatre caractéristiques principales, affirment Thomas David et André Mach: «Le haut degré de cohésion des élites (les banques y jouent un rôle central, ndlr), une forte concentration du pouvoir entre les mains des insiders, l’existence d’instruments de protectionnisme permettant aux propriétaires historiques de garder le contrôle de leur entreprise, l’importance des mécanismes d’autorégulation privée.»

Avec la libéralisation des marchés, l’internationalisation des entreprises, l’arrivée des investisseurs institutionnels et des raiders, la pression est forte pour changer de régime. Les premiers signes qui commencent à déstabiliser le modèle helvétique apparaissent en 1977 avec l’OPA de l’homme d’affaires Werner K. Rey sur les chaussures Bally. Puis le phénomène s’emballe avec le financier Martin Ebner. Ce dernier «est le véritable instigateur d’une nouvelle manière de penser et de faire des affaires en Suisse», constatent Thomas David et André Mach.

Désormais, les actionnaires prennent conscience de leur pouvoir. Ils veulent à la fois que leurs préoccupations soient entendues par les dirigeants des entreprises et que les rendements de leurs investissements s’améliorent. On parle de shareholder value. Les sociétés modifient leurs structures dont l’objectif visait à les protéger des raiders: introduction d’une action unique, modification des droits de vote selon le principe une action une voix, et suppression des clauses statutaires interdisant aux étrangers d’acheter des actions nominatives. La densité des interconnexions entre les conseils d’administration des entreprises est moins forte; de même le cumul des mandats a diminué. «D’un contrôle interne par les pairs, on se dirige vers un contrôle externe par les investisseurs», soulignent les auteurs qui parlent de rupture par rapport au modèle traditionnel. En d’autres termes, c’est le triomphe du capitalisme anglo-saxon.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix BZ du journalisme local 1991, Prix Jean Dumur 1998, AgroPrix 2005 et 2019.

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