Bilan

Capital croissance: le désert de l’investissement suisse

Elles sont à haut potentiel et génèrent de l’emploi. Et pourtant, il semble toujours plus difficile pour ces start-up d’obtenir un financement auprès d’investisseurs locaux. Des entrepreneurs témoignent.
  • Nicolas Corsi, directeur de la start-up Vidi Systems récemment reprise par une société américaine.

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  • Stéphane Doutriaux, directeur de Poken qui vient de passer sous pavillon américain.

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  • Raphaël Gindrat, CEO de BestMile, a levé 2 millions auprès d’investisseurs français.

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«Nos négociations avec des investisseurs suisses sont restées inachevées. C’était long et difficile de trouver un accord, se souvient Nicolas Corsi, directeur de Vidi Systems. Nous avons failli signer, mais les conditions n’étaient pas favorables: de nombreuses exigences sur la gouvernance, une prise de parts disproportionnée…» 

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La société fribourgeoise, qui a mis au point une technologie d’analyse d’images basée sur le deep learning, recherchait alors 5 millions de francs auprès de capital-risqueurs pour accroître son réseau de distribution et de vente. C’est finalement l’américaine Cognex Corporation, numéro un des machines de vision industrielle, qui rachète début avril l’entier de l’entreprise. «Nous avons vendu une vision à long terme, poursuit Nicolas Corsi, qui ne s’attendait pas à un exit aussi rapide. Il était primordial pour nous que les emplois restent en Suisse et que l’entreprise grandisse ici. C’était notre condition.» 

Au-delà de l’amorçage 

Plus de la moitié des investissements dans les start-up suisses en 2016 concernaient les phases de démarrage, avec une moyenne de 2,5 millions de francs levés par opération, selon Swiss Venture Capital Report. Le capital d’amorçage, provenant notamment des cercles intimes, business angels et divers concours pour financer les premiers pas d’une start-up, est relativement facile d’accès en Suisse. Les difficultés commencent lorsque les start-up entrées dans une phase mature nécessitent un apport en capitaux plus important – entre cinq et plusieurs dizaines de millions de francs – pour embaucher des talents et s’internationaliser.

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Là, «c’est le désert de l’investissement en Suisse, pointe François Randin, à la tête de Green Motion, jeune PME vaudoise active dans les bornes de recharge de véhicules électriques. En 2012, nous visions quelques millions pour notre levée de fonds. Impossible alors d’amener des Suisses autour de la table. Nous avons obtenu 3,5 millions de francs cette année-là auprès d’investisseurs allemands et français. A l’époque, nous aurions pu agir de façon un peu désespérée et abandonner la majorité de notre capital à un fonds étranger pour quelques millions, par exemple.»

Aversion au risque exagérée 

Par la suite, quand Green Motion a recherché plusieurs dizaines de millions pour poursuivre sa croissance, de potentiels investisseurs suisses sont revenus dans la course. Pour François Randin, c’est la preuve que les investisseurs locaux restent trop dans l’expectative. «L’aversion au risque n’a jamais été aussi prononcée», souligne-t-il. Son choix s’est finalement porté sur le géant chinois Zhongding qui vient d’investir plus de 20 millions de francs dans la start-up contre une licence d’exploitation sur le marché chinois.

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Alors que l’attention des fonds suisses est notamment concentrée sur la biotech et la medtech, leur intérêt reste plus faible pour d’autres domaines. «Ce serait dommage que la Suisse loupe le coche, estime Nicolas Corsi, de Vidi Systems. Le problème, c’est qu’elle ne sait pas faire grandir ses start-up et les retenir. Dans le cas de l’intelligence artificielle, le terreau est pourtant fertile, entre les EPF, mais aussi les instituts de recherche Idiap et Idsia, sans compter Google qui s’agrandit à Zurich. Ce qui démontre tout le potentiel d’investissement en local.» 

Devant des investisseurs locaux, Vidi Systems a dû présenter de nombreuses garanties, «alors que nous comptons beaucoup de clients importants et que nous avions passé le seuil de rentabilité et multiplié notre chiffre d’affaires par quatre en l’espace de quelques mois», poursuit l’entrepreneur.

L’international en profite

Ces obstacles continuent d’être une aubaine pour les investisseurs américains, français ou encore chinois. Selon Swiss Venture Capital Report, 70% du quasi-milliard de fonds levé par les start-up suisses en 2016 proviendrait de groupes étrangers. Parmi les plus gros apports en capitaux, SonarSource a récolté quelque 45 millions de francs auprès du fonds américain Insight Venture Partners, tandis que la zurichoise FinanceFox a levé plus de 27 millions de francs auprès d’investisseurs étrangers au terme d’un tour de table de série A… avant de quitter la Suisse pour Berlin. 

«Si ces opérations sont toutes réjouissantes, elles présentent le grand risque que les investisseurs souhaitent à terme, dans le cadre d’une reprise totale par exemple, rapprocher d’eux ces start-up et par conséquent les délocaliser, souligne Patrick Barbey, directeur d’Innovaud, entité chargée du soutien à l’innovation dans le canton de Vaud. C’est aux autorités publiques et au tissu économique de mettre en place les conditions-cadres permettant de les retenir.»

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Si la prise de contrôle de start-up suisses par des groupes étrangers peut conduire à terme à des délocalisations, elle peut également consolider le tissu économique suisse. Créés à Lausanne en 2007, les badges intelligents Poken sont récemment entrés dans le giron du géant américain de l’événementiel GES. «A condition qu’il ne déplace pas notre siège, souligne le directeur de l’entreprise romande Stéphane Doutriaux. Ce qui ne s’est pas fait sans obstacle. Notamment parce que le talent est cher et difficile à trouver en Suisse.» 

Stimuler la création d’emplois

Pour stimuler la création d’emplois sur le sol helvétique, la plateforme Innovaud a lancé en 2016 son programme Scale-Up Vaud qui vise à soutenir les start-up à fort potentiel. «Notre objectif est de consolider l’ancrage de ces jeunes entreprises déjà matures dans la région et l’économie de proximité, mais sans les enfermer sous une cloche de verre», détaille Patrick Barbey. Avec une moyenne de 9,2 ans d’existence, les 14 start-up labellisées en 2016 représentent un total de 899 emplois, dont 632 en Suisse. Elles ont créé 140 emplois l’année dernière. 

Présente à Lausanne, Londres et San Francisco, BestMile vient tout juste de rejoindre le programme d’Innovaud. La start-up vaudoise développe une technologie cloud qui permet de gérer des flottes de véhicules autonomes. Elle vient d’obtenir 2 millions de francs auprès de Serena Capital, Partech Ventures et Airbus Ventures, trois groupes français. «Nous travaillons actuellement sur un tour de table lors duquel nous espérons lever environ 15 millions, explique son CEO Raphaël Gindrat. A l’échelle internationale, rien d’impossible, surtout dans l’industrie automobile. Mais il y a très peu de chances, jusqu’à maintenant, que des investisseurs suisses y participent.» 

Quand les caisses de pension investiront

Des pistes pour dynamiser ce segment de l’investissement se dessinent. Le Fonds suisse pour l’avenir, une idée lancée déjà en 2013, veut capter une part minime de la fortune des 2000 caisses de pension pour l’injecter dans de jeunes pousses prometteuses. Cette sorte de «fonds de fonds» réunirait jusqu’à 500 millions de francs sur les quelque 800 milliards entre les mains des véhicules d’épargne. Reste à savoir si les entreprises qui nécessitent du capital croissance en seront les réels bénéficiaires.  

Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

Lui écrire

Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

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