Bilan

Caisse maladie: une concurrence limitée

Pourquoi les assurés suisses ne choisissent-ils pas tous la caisse la moins chère, alors que la couverture d’assurance est identique partout? Bilan apporte des réponses.
  • Les assurés sont sensibles au prix, mais aussi au service et à la qualité.

    Crédits: Gaetan Bally/Keystone
  • Ignazio Cassis, de curafutura: «Le consommateur n’est pas toujours rationnel.»

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Les primes de l’assurance obligatoire des soins augmenteront une nouvelle fois en 2017. On connaîtra l’ampleur de la hausse à la fin de ce mois. Comme la couverture de l’assurance de base est identique chez les acteurs de la branche, les assurés devraient logiquement choisir celle qui est la moins chère. Or, ce n’est pas le cas. Si la compagnie la plus attractive par canton domine souvent le marché, elle n’en détient jamais une part considérable, à une ou deux exceptions près. 

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«Le consommateur n’est pas toujours rationnel», reconnaît Ignazio Cassis, président de la Commission de la sécurité sociale et de la santé du Conseil national et de curafutura, une association regroupant Helsana, CSS, CPT et Sanitas.«Le prix constitue certes un critère important, mais la qualité du service et de l’accueil joue un rôle tout aussi décisif», estime le Tessinois. 

«Il ne faut pas exagérer le poids de cet argument chez l’assuré. S’il hésite à changer de caisse, c’est avant tout parce que le système n’incite pas à le faire», affirme Joy Demeulemeester, responsable de la politique de la santé à la Fédération romande des consommateurs. «Prenons, poursuit-elle, les modèles d’assurance alternatifs qui proposent des primes moins élevées. Les conditions et les contraintes à respecter sont tellement différentes d’une compagnie à l’autre que l’assuré peine à comparer.»

Dans un courrier adressé récemment au Conseil fédéral, à l’Office fédéral de la santé publique et aux parlementaires siégeant à Berne, l’Alliance des organisations de consommateurs exige qu’ils agissent afin que les prestations offertes par les caisses soient facilement comparables et permettent une saine et véritable concurrence. 

La mobilité des assurés est aussi limitée pour d’autres raisons. Environ 80%  des clients disposant d’une assurance complémentaire ont souscrit un contrat auprès de la compagnie avec laquelle ils sont liés pour l’assurance obligatoire des soins. Même si la prime de celle-ci augmente, ils hésiteront à faire jouer la concurrence pour des raisons pratiques découlant de la prise en charge des frais de traitement. Celle-ci diffère aussi selon que l’assureur applique le système du tiers payant ou celui du tiers garant.

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Dans le premier cas, la caisse règle directement les prestataires de soins. L’assuré ne s’acquitte que de la franchise et de sa participation aux coûts. Dans le second cas, celui-ci paie ses factures puis en demande le remboursement. Les personnes qui n’ont que peu de moyens financiers et les malades chroniques évitent donc d’opter pour les caisses pratiquant le tiers garant. Or, ce sont ces dernières qui offrent les primes les moins élevées. 

De même, les subventions versées par la Confédération et les cantons à un tiers des assurés en raison de leur faible capacité financière constituent un frein à la concurrence. Aucune obligation ne pousse les bénéficiaires à opter pour les assureurs les moins chers. Ils restent ainsi auprès de la même compagnie même si les primes augmentent car ils comptent sur une augmentation des subsides pour compenser la hausse. 

L’attitude des caisses maladie n’incite pas non plus certaines catégories d’assurés à comparer les prix. Dans son message sur la caisse unique qui a été finalement rejetée par le peuple en automne 2004, le Conseil fédéral constatait qu’«elles ciblent leur publicité sur les personnes en bonne santé, les «bons risques», tout en cherchant à décourager les personnes malades, les «mauvais risques», soit en mettant des obstacles à leur affiliation, en dépit de l’obligation d’admission, soit en les incitant à résilier leur affiliation auprès d’eux».

Vers une consolidation?

Enfin, les assureurs n’ont pas intérêt à offrir des primes beaucoup trop basses par rapport à la concurrence. En 2014 et en 2015, Assura-Basis a ainsi enregistré l’arrivée de quelque 300  000 nouveaux affiliés, attirés par des conditions tarifaires très attractives. Or, en raison de cet afflux de clients, la compagnie romande a bouclé l’exercice 2015 sur une perte de 258 millions de francs et a été contrainte d’augmenter fortement ses primes 2016.

«Ce résultat s’explique par la hausse plus forte que prévue des remboursements à nos clients et par le montant supplémentaire que nous avons dû verser à la compensation des risques qui prévoit que les assureurs présentant une bonne structure de portefeuille versent une contribution à ceux ayant un profil moins favorable», explique Daniel Herrera, responsable de la communication. 

Conséquence: l’écart de primes entre Assura, qui reste malgré tout la moins chère dans la majorité des cantons, et ses concurrentes s’est réduit en 2016. «C’est la preuve de la mauvaise gouvernance de l’assurance-maladie. Si tous les assurés choisissaient Assura, le système exploserait», s’exclame Stéphane Rossini, professeur de politique sociale aux universités de Genève et de Neuchâtel. 

A l’avenir, le renforcement prévu de la compensation des risques (en plus de l’âge, du sexe et de l’hospitalisation, le calcul inclura la consommation de médicaments dès 2017) pourrait conduire à une égalisation des primes. «Il réduira les différences entre assureurs. Ce qui les poussera à innover et à créer de nouveaux produits», affirme Ignazio Cassis. Des propos que nuance Assura. «Ce mécanisme n’aboutira ni à une hausse systématique ni à un nivellement des primes des caisses les plus compétitives. Il faudra surtout veiller à ce que la compensation des risques ne devienne pas une compensation des coûts pénalisant les efforts qui visent à maîtriser les dépenses, freinant l’innovation et limitant la concurrence», insiste Daniel Herrera.

Le groupe Helsana a déjà réagi au durcissement de cette législation. Il a décidé de fermer ses deux caisses les moins chères (Avanex et Sansan) dès 2017. Une décision qui préfigure peut-être une consolidation de la branche et donc une réduction de la concurrence.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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