Bilan

Briller à l’étranger, le défi du cinéma suisse

Argent et glamour hollywoodien sont-ils toujours les composantes incontournables d’une recette à succès? Réseautage, numérique et postproduction sont les ingrédients qui peuvent faire la différence.

Marc Foster et Karl Spoerri lors d’un «talk» organisé par la marque IWC au Festival du film de Zurich 2015

Crédits: Dr

En août dernier, Alain Berset rallumait l’espoir des cinéastes suisses en prenant position en faveur de la création d’une nouvelle ordonnance sur la coopération internationale dans le domaine. Une disposition qui verra naître de nouveaux instruments destinés à renforcer la position des cinéastes suisses et de leurs films sur la scène internationale.

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En plus, une rallonge budgétaire est prévue aux 52,8 millions alloués annuellement à l’industrie du cinéma sur les 181 millions au total pour la culture. Une bonne nouvelle, mais suffisante pour résoudre les problèmes du cinéma suisse qui peine à briller à l’étranger ?

Karl Spoerri, fondateur et codirecteur du Zurich Film Festival : « Ce n’est évidemment jamais assez. Personnellement, je pense que c’est une bonne chose, mais ça ne va pas résoudre les problèmes. Il faudra surtout concentrer les efforts sur le système de taxation. Dépendant du montant des dépenses, l’argent devrait être reversé. Tout le monde pense qu’en Suisse c’est un problème d’argent, mais je ne crois pas que ce soit la cause majeure. Vous devez en avoir, bien sûr, pour réaliser un film, mais il faut surtout beaucoup de compétences créatives et un grand réseau de professionnels opérant dans le business. La Suisse est un petit pays, et ce réseau n’est pas très important. Il y a des gens créatifs et smart en Suisse, et ces gens-là arrivent à produire des films. » 

Les festivals, seuls moyens de se faire un réseau

Locarno, Soleure, Genève, Zurich, Fribourg, les genres et les lieux ne manquent pas en Suisse pour attirer les regards du public et des producteurs, mais les initiatives pour aider les jeunes réalisateurs sont encore rares. Cette année, en marge du Zurich Film Festival, le premier Filmmaker Award sponsorisé par la marque horlogère IWC était remis à de jeunes réalisateurs suisses.

Quatre projets prometteurs en cours de réalisation ou à peine amorcés sur papier étaient choisis par un jury de professionnels. Parmi ces nominés, deux gagnants : « Und morgen seid ihr tot» du réalisateur déjà confirmé Michael Steiner (« Grounding ») dont le film relate l’histoire vraie des deux Suisses kidnappés au Pakistan par des talibans en juillet 2011 et qui réussissent à s’enfuir après huit mois de captivité, ainsi qu’« Europe, she loves » de Jan Gassmann.

Deux prix et 100 000 francs au total pour les aider à ficeler une postproduction essentielle pour la réussite et la notoriété du film à l’étranger. Son, effets visuels, montage, musique, la postproduction est considérée comme le moment clé d’un film, mais c’est souvent en cette fin d’étape que l’argent manque. Sur les quatre films sélectionnés pour le Filmmaker Award, les disparités budgétaires sont énormes.

L’un d’eux doit boucler avec 350 000 francs et un autre avec plus de 3 millions. Karl Spoerri : « La postproduction, c’est l’étape qui permet à votre film de devenir excellent au lieu de simplement bon. C’est pour cette raison que nous avons créé ce concours. Mais ce qu’il faut surtout ce sont des plateformes et des possibilités d’échange avec d’autres réalisateurs, d’autres producteurs. Ce métier a besoin de partage d’idées, de partage de concepts, et je pense qu’en Suisse il n’y en a pas beaucoup. D’où l’importance des festivals pour que les jeunes réalisateurs puissent rencontrer des professionnels et réseauter. »

Mais pour organiser des festivals, les budgets et les partenaires sont, là aussi, difficiles à trouver, et les subventions manquent. Le Zurich Film Festival se défend bien, avec un budget de 7,1 millions de francs en croissance de 10% chaque année. Mais pour faire un film, y a-t-il une somme d’entrée idéale ?

Pour Marc Foster, le cinéaste suisse le plus ancré dans le système hollywoodien, présent à Zurich en tant que membre du jury du Filmmaker Award : «Ce n’est pas le montant du chèque qui va transformer votre projet en excellente histoire. Le budget de mon premier film était de 10 000 francs, pour mon deuxième film je disposais de 50 000 francs. Et avec ce deuxième film «Everything put together», je suis allé au Festival du film de Sundance nommé au grand prix du jury. Ce deuxième film a réellement façonné le futur de ma carrière en tant que réalisateur. Le montant du prix Filmmaker Award de Zurich représente le double de cette somme. C’est beaucoup d’argent si vous êtes un jeune réalisateur. »

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Une « Nouvelle Vague » suisse ?

L’audience en Suisse est difficile à capter. Trois langues principales, trois cultures, trois sensibilités, autant de freins à la naissance d’un véritable style helvétique.

Marc Foster: «Le succès est un phénomène qu’on ne peut pas prévoir, ni les vagues successives de mode. Vous avez eu la Nouvelle Vague française, le réalisme italien et aujourd’hui cette ample tendance du cinéma et de la littérature scandinave. En Suisse, nous avons des individualités, Jean-Luc Godard, Alain Tanner, Daniel Schmid, mais vous n’avez jamais eu de Nouvelle Vague suisse car il y a trois langues et trois cinémas influencés chacun par, respectivement, la culture française, italienne, allemande. Il est donc difficile de définir une identité cinématographique. »

Donnant sa chance à des individualités, avec peu de moyens, le canal numérique est devenu aujourd’hui un vrai moyen de découvrir de nouveaux talents. Le Zurich Film Festival, à l’initiative de Karl Spoerri, a d’ailleurs mis en place un concours directement ciblé sur ce nouveau médium. Baptisé 72 Talent Contest, ouvert à tous, il permet à chacun, même dilettante et inconnu, de faire un film de 72 secondes en 72 heures chrono.

Le festival donne le thème, et trois jours plus tard le réalisateur amateur le poste en ligne. L’année passée, première édition du concours, 235 propositions avaient afflué. Et cette année plus de 400 courts-métrages ont été chargés sur le net. Karl Spoerri : « Je rêve d’élargir cette idée et que l’on devienne le plus grand concours mondial numérique du cinéma. Car vous pouvez l’exécuter partout dans le monde. Vous n’avez pas besoin d’être Suisse ou d’habiter en Suisse pour y participer. Nous l’avons d’ailleurs ouvert à l’Autriche et à l’Allemagne, et l’an prochain nous l’ouvrirons à l’international. Ce dont les gens ont juste besoin ? D’une grande idée. »

L’industrie du cinéma évolue

Un moyen certainement moins onéreux que la voie traditionnelle. La jeune et talentueuse réalisatrice suisse Eileen Hofer, qui vient de réussir le tour de force de voir son film-documentaire « Horizontes » être sélectionné dans plusieurs festivals suisses et internationaux et projeté dans les salles obscures de Romandie, s’en sort à peine, malgré le succès.

Sa productrice Aline Schmid, chez Intermezzo, raconte le chemin de croix pour boucler la production : « Vous cherchez un business à haut risque et sans retour sur investissement ? Bienvenue dans le monde du cinéma suisse ! Choisissez une personne de confiance avec qui vous avez envie de passer quatre ou cinq ans de votre vie et qui a du talent: la réalisatrice. Vous investissez ensuite beaucoup de temps et d’énergie à fonds perdu jusqu’au premier financement et vous en êtes au développement.

L’étape suivante, c’est investir encore plus de temps et d’énergie pour trouver le deuxième financement, vous avez la réalisation. Et ensuite vous faites le film quand même, mais avec peu de budget. Avec l’énergie et le temps qu’il reste, il faut réussir à imposer le film sur le marché – dans notre cas, le Festival de Locarno – pour finalement ne pas obtenir la prime… Il y a faillite du système ! »

L’industrie du cinéma est en pleine révolution. Faire un film il y a dix ans était plus simple. Karl Spoerri, également coproducteur entre autres du film « A Dangerous Method » réalisé par David Cronenberg : « Si le film était bon, vous aviez une distribution et les gens pouvaient le voir dans les cinémas. Et ensuite il avait sa deuxième vie sur les chaînes payantes et les DVD. Aujourd’hui, avec le canal internet, tout est différent. C’est pour cela que les festivals continueront à être importants car c’est là que vous avez les connexions avec les professionnels. Il faut le juste mix entre des événements offline et online. C’est l’avenir. »

Cristina d’Agostino

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