Bilan

Bienvenue chez les Dinks

Aux Etats-Unis, les couples ayant deux revenus mais pas d’enfants sont très courtisés en raison de leur fort pouvoir d’achat. La tendance s’accélère avec le mariage gay. Enquête.
  • Matt Stauter et Kincaid Walker, deux Dinks héros d’une série web créée par Jason Eksuzian.

    Crédits: Dr
  • Matt Stauter et Kincaid Walker, deux Dinks héros d’une série web créée par Jason Eksuzian. 

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Jason Eksuzian et sa femme Kel ont découvert qu’ils étaient des Dinks (Dual Income No Kids, deux revenus, pas d’enfants) lors d’un rendez-vous chez leur comptable. «Nous lui avons demandé un jour ce que nous devrions faire pour avoir des réductions d’impôts», raconte le réalisateur de 36  ans installé à Los Angeles. «Il nous a répondu que nous devrions avoir un enfant ou acheter une maison, car nous étions des Dinks. C’est la première fois que j’entendais parler de ça.»

Le cinéaste a décidé de créer sur le web une série sur les Dinks pour essayer de vendre le concept à une chaîne de télévision. Il a écrit et réalisé cinq épisodes hilarants de 5 à 6 minutes dont le concept rappelle celui d’Un gars, une fille, la série française qui avait révélé Jean Dujardin et Alexandra Lamy. «Les Dinks ont l’argent et le temps pour faire ce qu’ils veulent, poursuit Jason Eksuzian. Dans ma série, je parle d’une tranche de la population trop vieille pour faire la fête tous les soirs mais qui se sent encore jeune.»

Le phénomène que décrit Jason Eksuzian est de plus en plus courant dans la société occidentale. Les couples ont des enfants plus tard et le taux de natalité baisse. Selon des statistiques du Bureau du recensement aux Etats-Unis, le nombre de naissance recule depuis 2007. En 2013, 3,93 millions de bébés sont nés alors qu’il y avait eu 4,31  millions de naissances six  ans plus tôt.

Le nombre d’Américaines âgées de 20 à 24 ans qui deviennent mères a diminué de 23% depuis 2007. La tendance s’inverse en revanche chez les femmes âgées de plus de 30  ans. «Dans des villes comme New York, Los Angeles ou San Francisco, il me semble que les gens sont plus tournés sur leur carrière», ajoute Jason Eksuzian.

245 340 dollars par enfant

Selon une estimation du Département américain de l’agriculture, élever un enfant jusqu’à ses 18  ans coûte 245  340 dollars à une famille de classe moyenne aux Etats-Unis. Ce «prix» a augmenté de 4260  dollars par rapport à 2012 et ne prend pas en compte les frais d’écolage astronomiques dans les universités américaines. Quant aux frais pour la garde des enfants, ils représentent souvent des dépenses supérieures au loyer aux Etats-Unis.

Ian Greenfield, un publicitaire de Portland (nord-ouest des Etats-Unis) spécialisé dans la communication politique, a choisi avec son épouse de se concentrer sur son travail et sur l’achat d’une maison. «Nous sommes une cible privilégiée pour les publicitaires, admet-il. Notre pouvoir d’achat est considéré comme plus élevé que celui des couples de notre âge avec enfants.» 

Les Dinks ont un blog, dinksfinance.com, qui traite de leur actualité financière. A Columbus, dans l’Ohio, PDS Planning, une grande firme de comptabilité, a décidé d’offrir un service qui leur est destiné. «Nous essayons de voir comment utiliser la législation actuelle pour optimiser la fiscalité de nos clients qui vivent en couple et ne peuvent pas prétendre à des déductions car ils n’ont pas d’enfants, explique Rita Itsell, CEO de PDS Planning. Souvent, nos clients Dinks ont des emplois bien payés, et quand on rajoute leur second revenu, celui-ci est taxé à un taux plus élevé.»

Rita Itsell se décrit comme une Dink et pourrait bénéficier, dans une certaine mesure, de la réforme fiscale proposée par Barack Obama si elle était acceptée par le Congrès. En début d’année, le président américain s’est prononcé en faveur de deux modifications du code fiscal concernant directement les Dinks. Pour les couples sans enfants aux faibles revenus, Barack Obama propose de doubler la réduction d’impôt.

Le président américain souhaite aussi introduire un crédit d’impôt de 500  dollars sur le second revenu d’un couple marié. «Le business des Dinks ne représente pas le plus gros pourcentage de notre chiffre d’affaires, précise Rita Itsell. Mais il croît régulièrement, et le fait de nous être positionnés dans ce segment du marché nous permet de décrocher de nouveaux clients.»

La taille de la communauté gay et lesbienne aux Etats-Unis ainsi que la généralisation du mariage gay outre-Atlantique contribuent largement à la rapide croissance du marché des Dinks. «Au mois de juin, la Cour suprême décidera si le mariage pour tous devient une loi fédérale», explique Jenn Grace, une spécialiste du marketing destiné à la communauté gay et lesbienne à Hartford dans le Connecticut. «Si elle l’approuve, cela va avoir des répercussions profondes sur le pays.»

Jenn Grace et sa partenaire Andrea font partie des 18% de couples du même sexe qui élèvent des enfants aux Etats-Unis. «Le pouvoir d’achat des gays et lesbiennes était estimé à 830  milliards de dollars en 2013 aux Etats-Unis, soit 40 milliards de plus qu’en 2012, poursuit-elle. 82% d’entre eux sont soit Dinks, soit célibataires, cela fait beaucoup d’argent!»

«Un gay ou une lesbienne a un pouvoir d’achat quatre  fois plus élevé qu’un Hispanique ou un Noir et deux  fois plus élevé qu’un Asiatique aux Etats-Unis», souligne Jenn Grace.

Un phénomène de pays riches

En Suisse, on assiste à une évolution similaire avec un nombre toujours plus élevé de gens vivant en couple mais qui choisissent de ne pas avoir d’enfants. «Ce phénomène des Dinks est un phénomène de pays riches», analyse Albert Gallegos, responsable de la planification financière à la Banque Cantonale de Genève (BCGE).

«En Suisse, les couples qui vivent en concubinage et n’ont pas d’enfants paient moins d’impôts que les couples mariés, car ils paient des impôts séparément. La loi est en train d’être changée et chaque canton essaie d’équilibrer la situation.» Avoir un enfant coûte aussi cher en Suisse. Selon l’Office fédéral de la statistique en 2009, les coûts directs occasionnés par chaque enfant s’élèvent à 819  francs par mois.

David Carlson, jeune fondateur du blog YoungAdultMoney.com à Minneapolis, souligne que, contrairement à la Suisse, les Dinks vivant en concubinage aux Etats-Unis et faisant leurs déclarations d’impôt individuellement paient plus de taxes que les couples mariés. La dette abyssale des jeunes Américains pour financer leurs études universitaires constitue une autre différence de taille entre les deux pays.

Cette dette conditionne la vie de nombreux jeunes adultes comme David Carlson. Le financier de 26  ans a choisi avec sa femme de ne pas avoir d’enfants pour l’instant. «Notre dette étudiante nous force à retarder nos projets, glisse-t-il. Etre Dink nous rapporte plus d’argent et occasionne moins de dépenses. Le calcul est vite fait pour nous.»  

Jean-Cosme Delaloye

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