Bilan

Biden sera-t-il aussi bon que Trump pour la Suisse?

Les Etats-Unis sont devenus le premier débouché commercial de la Suisse sous la présidence du républicain. Tout indique qu’un climat positif doit se maintenir à l’avenir.

  • La présidence de Joe Biden suscite beaucoup d’attentes à Genève, qui espère une reprise des relations multilatérales.

    Crédits: Shealah Craighead/White house
  • Ueli Maurer était reçu par Donald Trump en 2019 à la Maison Blanche.

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«J’ai rendu les Suisses encore plus riches.» De passage au WEF (World Economic Forum) de Davos en 2018, Donald Trump ne dérogeait en rien à son style tapageur avec cette déclaration. Toujours est-il que cette affirmation se confirme dans les chiffres. Sous le mandat du tonitruant républicain, les Etats-Unis sont devenus le premier débouché des exportations helvétiques, à la fin 2020. Est-ce que pour l’économie suisse, il sera possible de faire aussi bien, voire mieux, que lors des quatre dernières années? Voilà la question qui se pose au moment où le démocrate Joe Biden s’installe à la Maison-Blanche.

«Sous l’angle des relations entre la Suisse et les Etats-Unis, la présidence Trump a été tout à fait exceptionnelle. Donald Trump s’est rendu à Davos il y a deux ans et y est revenu en 2020. Au printemps 2019, le président de la Confédération Ueli Maurer a rencontré Trump dans le bureau ovale de la Maison-Blanche, une première entre les présidents en exercice dans les deux pays. Puis quinze jours plus tard, le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo était à Berne.» CEO de la chambre de commerce Suisse  - Etats-Unis (AmCham), Martin Naville témoigne d’une période florissante sous l’angle des rencontres diplomatiques. Un succès qui, selon lui, doit beaucoup à la présence en Suisse d’Edward McMullen en tant qu’ambassadeur des Etats-Unis. «Ce diplomate républicain connaît Donald Trump depuis une trentaine d’années. Il dispose d’un réseau extraordinaire dans l’entourage de l’ancien président.»

En octobre dernier, les Etats-Unis ont donc ravi à l’Allemagne le rang de premier partenaire économique de la Suisse. L’aboutissement logique d’un long essor des échanges. «Ces quinze dernières années, les exportations helvétiques vers le marché américain ont plus que doublé», rapporte Martin Naville. La Suisse a également gagné une place en termes d’investissements directs aux Etats-Unis, passant de la septième à la sixième position, ex aequo avec l’Allemagne. L’industrie helvétique figure parmi les plus gros investisseurs étrangers dans la recherche et le développement outre-Atlantique. La firme pharmaceutique américaine Moderna, qui s’illustre par son vaccin anti-Covid-19, regorge, par exemple, de capitaux helvétiques depuis un stade précoce.

(Crédits: Dr)

Boostés par les métaux précieux

Porte-parole au Seco (Secrétariat d’Etat à l’économie), Livia Willi détaille: «Entre janvier et octobre 2020, les exportations de la Suisse vers les Etats-Unis se sont élevées à 60,4 milliards de francs, ce qui représente un quart (25%) du total de ses exportations. Celles qui étaient destinées à l’Allemagne ont culminé à 38,6 milliards, soit seulement 15,4% du tout. Ce sont l’or en barres et autres métaux précieux qui ont dopé les exportations vers les Etats-Unis. Ce secteur a pesé lourd dans la différence avec les ventes sur le marché allemand.» Pourquoi cette flambée américaine en achat de métaux précieux? «Les investisseurs institutionnels américains achètent de l’or afin de protéger leurs actifs, analyse François Savary, directeur des investissements chez Prime Partners. Lors de la présidence Trump, il y a eu d’énormes injections de liquidités afin de stimuler une économie en crise. A cela s’ajoutent un important déficit budgétaire et un déséquilibre de la balance commerciale. La dette des Etats-Unis s’enfonce dans des profondeurs abyssales. L’héritage de Donald Trump doit plomber le dollar. Une perspective qui fait pleinement retrouver aux métaux précieux leur rôle de valeur refuge.»

Retour en grâce?

La croissance des importations depuis la Suisse s’est faite aux Etats-Unis en dépit des mesures protectionnistes voulues par Donald Trump. «Les ventes helvétiques ont été touchées directement par l’imposition sur l’acier et l’aluminium introduite en 2018. Les mesures défensives américaines ont aussi affecté les exportations par le biais de pays tiers. De plus, en réaction aux mesures américaines, l’Union européenne (UE) a mis en œuvre des mesures de sauvegarde sur certains produits à base d’acier qui ont affecté les ventes suisses vers l’UE», observe Livia Willi. On peut aisément supposer que, sans ces freins, les exportations vers les Etats-Unis auraient franchi un seuil encore plus élevé. Un fait qui augure la poursuite de la progression du chiffre d’affaires helvétique sous la présidence Biden.

Depuis la capitale économique zurichoise, une réélection de Donald Trump aurait sans doute été vue d’un bon œil dans différents milieux, en raison de la primauté qu’il accordait aux intérêts des entreprises. La vision est tout autre depuis la Genève internationale. Au cours des quatre dernières années, les Etats-Unis se sont retirés du Conseil des droits de l’homme, de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et ont bloqué le système d’arbitrage de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), tout en procédant à d’importantes coupes budgétaires. Un désastre pour la Cité de Calvin, où la présidence de Joe Biden suscite beaucoup d’attentes au niveau de la reprise des relations multilatérales. Un réchauffement sur ce plan permettrait de redynamiser les activités de ces grandes organisations qui constituent un important pilier de l’économie genevoise.

Dans le camp des défenseurs de la durabilité aussi, la présidence Biden crée un nouveau souffle. «L’ère Trump n’a certainement pas été des plus favorables à la finance durable et responsable», commente Vincent Kaufmann, directeur d’Ethos. De son côté, Joe Biden a d’ores et déjà défini quatre priorités pour son mandat: contenir la pandémie de Covid-19, créer une reprise économique durable, combattre les inégalités raciales et protéger le climat. Des priorités que salue Ethos, fondation suisse pour un développement durable: «Joe Biden souhaite que les Etats-Unis réintègrent l’Accord de Paris. Il porte également le projet Green New Deal, qui prévoit d’atteindre la neutralité carbone à l’échelle du pays d’ici à 2050. Les droits des actionnaires devraient passer par un retour en grâce. On peut aussi espérer le retour de la réflexion sur les obligations de reporting extrafinancier pour les entreprises américaines, qui a pour objectif de renforcer leur responsabilité sociale et environnementale.»

Sur le front du conflit Chine - Etats-Unis, Joe Biden aura pour mission de restaurer les relations commerciales sino-américaines, mises à terre par les deux années de guerre commerciale menée par Donald Trump. En décembre dernier, le démocrate a nommé au poste clé de représentant au Commerce (USTR) Katherine Tai, avocate spécialiste des questions de libre-échange et de la Chine. Cette Américaine d’origine asiatique qui parle le mandarin couramment a déjà défendu les Etats-Unis devant l’OMC pour les désaccords face à la Chine. Mais sur le fond, Joe Biden doit rester ferme face à Pékin. Ce qui le distingue de son prédécesseur, c’est qu’il compte faire front commun sur ces questions avec ses alliés historiques tels que l’Union européenne. «Les relations sino-américaines ont commencé à se détériorer sous la présidence Obama déjà. Les Etats-Unis doivent gérer l’émergence et la concurrence d’une nouvelle grande puissance, ancrée dans la zone du Pacifique. Cette relation se révèle inévitablement conflictuelle», observe François Savary. L’analyste résume: «Sous Joe Biden, la forme sera sans doute plus cordiale que sous Donald Trump. Du moment que le climat s’améliore, la Suisse doit bénéficier par ricochet d’une amélioration générale des relations commerciales.»

Bonne entente économique

«Lors de ces vingt-huit dernières années, seize ans se sont écoulés sous présidence démocrate et douze ans sous les couleurs républicaines. L’expérience montre que quel que soit le camp au pouvoir, les relations bilatérales entre la Suisse et les Etats-Unis n’ont cessé de se renforcer. Car sur le plan économique, Suisses et Américains se comprennent très bien», note Martin Naville.

Paradoxalement, alors que les relations helvético-américaines sont à leur zénith, les deux pays ne disposent toujours pas d’un accord de libre-échange. Barack Obama montrait un désintérêt total pour ce sujet, tandis que Donald Trump s’y est montré ouvert. «Il existe des discussions exploratoires depuis l’automne 2018 sur le lancement éventuel de négociations en vue d’un tel accord. A la suite de l’élection de Joe Biden, nous devrons sonder la nouvelle administration démocrate», livre prudemment Livia Willi. La Suisse a tout intérêt à conclure un tel accord, car la Grande-Bretagne et l’UE discutent chacune de leur côté de la possibilité d’un même traité avec les Etats-Unis. Toujours est-il que la conclusion d’un tel accord n’a rien d’indispensable pour maintenir la qualité des relations commerciales, temporise Martin Naville. «Sur les dix premières destinations des exportations helvétiques, les Etats-Unis constituent le seul pays avec lequel il n’y a pas d’accord. Le marché américain ne s’en impose pas moins comme notre débouché le plus important.»


Boom de la pharma suisse

Plus de la moitié des exportations helvétiques (55%) vers les Etats-Unis sont constituées par des produits pharmaceutiques et pour le diagnostic. Entre 2000 et 2019, les ventes de produits pharmaceutiques et chimiques aux Etats-Unis ont ainsi été multipliées par six, passant de 3,7 à 23,5 milliards de francs. Ce bond représente une augmentation de plus de 500%, alors que les ventes des autres types de marchandises progressaient de 39% durant la même période. On serait tenté de dire «seulement» quelque 40% de hausse pour l’horlogerie et les instruments de précision ainsi que les machines et appareils électroniques.

Tout indique que le poids des ventes de médicaments aux Etats-Unis devrait encore s’accroître à l’avenir. Directeur des investissements chez Prime Partners, François Savary décrypte:
«La pharma helvétique montre une force d’innovation et des compétences en immunologie qui suscitent un intérêt renforcé par la crise du Covid. En regard notamment du vieillissement démographique, la demande globale en médicaments va continuer à augmenter. La santé s’avère plus que jamais un secteur stratégique.»

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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