Bilan

Bernard Piguet veut animer les enchères genevoises

A Genève, l'Hôtel des Ventes organise quatre fois par an la vente de quelques milliers de lots. Bernard Piguet dirige l'institution. Interview.
  • Bernard Piguet: "Pour une montre valant 5000 francs, j'arrive difficilement à 3000 en l'estimant 2500. Si j'inscris 800 francs, 20 personnes vont se battre et elle finira à 5000." Crédits: Lionel Flusin
  • Appareil téléphonique "Tour Eiffel" ou "Squelette" Par L.M. Ericson & Co., Stockholm
  • Paire de globes céleste et terrestre anglais
  • Trousse à compas signée Harris, 47 High Holborn, London
  • Podomètre en laiton doré, signé au revers "Johann Willebrand in Augspurg"
  • Cadran solaire de poche de type Butterfield, signé "N. Bion à Paris"
  • Service à dîner en porcelaine anglaise Aynsley à marli turquoise orné de rinceaux dorés
  • ICA, chambre à soufflet pour plaques 13x18 cm
  • Cheval au galop en bronze à patine noire, Chine
  • Grand tapis Heriz Serapi, Iran
  • Fauteuil Lounge Chair et son ottoman par Charles et Ray Eames

C'est devenu lentement, mais sûrement, une institution. Tout amateur genevois sait que quatre fois par an l'Hôtel des Ventes organise, dans son sous-sol caverneux de la rue Prévost-Martin, une vacation kilométrique de trois ou quatre jours. Les quelque 2000 lots se verront à chaque fois doublés d'une «vente silencieuse», plus modeste. Mais attention! Il ne s'agit pas là d'une poubelle. Bernard Piguet tient à ce qu'il s'y trouve des objets curieux, sympathiques ou même intéressants.

C'est sur les épaules apparemment frêles de ce Lausannois de 46 ans que repose en effet la maison. Une maison qui proposera la semaine prochaine une nouvelle série de dispersions, précédée de trois jours de visite vendredi 14, samedi 15 et dimanche 16 juin. Les personnes intéressées devront se montrer attentives. «L'exposition permettant aux acheteurs de se rendre compte de l'état ou de l'authenticité des objets, il ne sera admis aucune réclamation une fois l'adjudication prononcée.»

 

Bernard Piguet, vous portez un nom de banque privée vaudoise.

Effectivement. Aujourd'hui absorbée par la BCV, la banque Piguet existait depuis 1856. Mon grand-père l'administrait. Mon père a toujours désiré devenir médecin et ouvrir sa clinique. Il s'est donc retiré de l'entreprise, qui constituait un petit empire à Yverdon. Il n'était pas le seul de la famille à ressentir des désirs autres que la finance. Je suis aussi apparenté à Robert Piguet, l'un des couturiers parisiens les plus célèbres des années 40.

 

Comment votre intérêt pour les objets d'art s'est-il manifesté?

J'ai toujours aimé les ventes aux enchères. Mes parents achetaient beaucoup. J'accompagnais ma mère, dont j'étais le huitième enfant. Elle avait fait l'école du Louvre, avant de travailler dans l'hôpital familial. J'ai logiquement voulu devenir commissaire-priseur. Il n'existe aucune formation en Suisse, où la profession n'est même pas protégée. Je me suis rendu à Paris chez Me Ader. J'aurais pu suivre ses traces, dans la mesure où je dispose aussi d'un passeport français. Mais j'ai jugé le système très archaïque et très compliqué. J'ai donc fini par faire HEC à Lausanne, puis j'ai suivi les cours du Sotheby's Institute de Londres.

 

Comment suit-on de tels cours?

Il suffit de payer. J'ai adoré cet enseignement. Le métier me plaisait. Je regardais les possibilités s'offrant à droite et à gauche. Une opportunité s'est finalement présentée à Genève. J'ai rencontré David Bennett, qui s'occupait chez Sotheby's de l'énorme secteur des bijoux. Il m'a proposé un poste d'administrateur, à un moment où tout était à revoir. Pensez qu'à l'époque, pour un diamant d'un demi million, il n'existait pas de contrat. On indiquait le nom du vendeur sur un post-it. Je suis ensuite devenu responsable des vendeurs. Cette époque représente six ans de bonheur. Je découvrais de l'intérieur comment fonctionnait une maison de ventes aux enchères.

 

Pensiez-vous alors déjà diriger un jour votre propre maison?

C'est la bonne question! Ce que je peux vous répondre, c'est que je me suis retrouvé à un certain moment dans une maison plombée par son procès américain. On accusait Sotheby's d'avoir développé des ententes cartellaires avec Christie's. L'air devenait irrespirable. Londres et New York nous envoyaient de soi-disant experts n'ayant aucune idée du marché de l'art. J'ai renoncé à grimper gentiment dans la hiérarchie. Il me fallait trouver autre chose.

 

Vous avez fini à l'Hôtel des ventes, créé par Me Naville et Me Christin en 1978.

Oh, pas tout de suite! Je connaissais depuis toujours l'Hôtel. Mon père et ma mère étaient clients. Alors qu'il n'était pas à vendre, je me suis risqué à faire une offre. Elle a été rejetée sans appel. Avec un ami, j'ai élaboré durant un an et demi un «business plan», afin de créer une autre maison. J'ai vu Christie's et Sotheby's pour tenter des accords. Il ne s'agissait pas d'entrer en concurrence avec eux, mais d'établir des partenariats. Nous aurions fait ce qu'ils ne faisaient pas. Il y avait même un local en vue, l'ancienne usine San Pellegrino aux Eaux-Vives.

 

Comment êtes-vous alors arrivé rue Prévost-Martin?

Un jour, j'ai appris que l'Hôtel des Ventes était non seulement à vendre, mais que l'affaire était quasi faite. J'ai joué le tout pour le tout. A l'américaine. J'étais forcément le meilleur acheteur. Ma proposition a été cette fois retenue. Je prenais la place d'un groupe d'avocats. Il ne me restait plus qu'à créer une équipe.

 

Quelle était alors la situation de l'HDV?

Elle proposait déjà quatre ventes par an, avec environ mille lots chaque fois. L'encaisse globale tournait autour d'un million. L'entreprise faisait travailler deux personnes.

 

Et maintenant?

Nous avons atteint les 21 millions en 2012. Nous employons 20 personnes. Nous avons beaucoup engagé à partir de 2007, après avoir presque tout fait ma femme et moi, avec un bébé dormant dans le bureau. L'Hôtel ne fonctionne pas à la française. Nous ne recevons pas des ventes toutes prêtes. Nous œuvrons à l'anglo-saxonne. Les objets nous arrivent. On les accepte, ou non. On fait des recherches. On estime. On catalogue. La chose suppose des spécialistes mettant par ailleurs la main à la pâte. L'homme qui a analysé la grande collection d'objets scientifiques des XVIIIe et XIXe siècles que nous proposons cette fois accroche en ce moment-même les tableaux dans les salles. La plupart de nos experts se sont formés ici. Je me dis toujours que celui qui aime un domaine finit par bien le connaître.

 

Chacune de vos ventes comporte un élément attractif. Il y a eu les meubles de Chaplin, la succession du danseur Serge Lifar, les lettres impériales russes reçues par un précepteur carougeois. On remarque cette fois des objets appartenant à Christophe Lambert...

Il y a aussi et surtout régulièrement des records. On a beaucoup parlé du tableau d'après Titien qui a fini par se vendre 570 000 francs en avril à Gingins, mais il y a eu la lettre de Coco Chanel à 350 000 francs ou le paravent lithographié de Bonnard à 220 000. La chose prouve qu'on atteint au plus haut niveau mondial. On fait mieux qu'ailleurs, à Genève ou dans le canton de Vaud.

 

Pour y parvenir, vous êtes un des premiers à avoir misé sur le catalogue internet.

Quand je suis entré à l'HDV, il y avait un seul ordinateur. Nous en comptons aujourd'hui 30. Le principe de base est cependant global. Il s'agit de rendre service au vendeur et à l'acheteur. Pour le premier, nous allons loin. Nous jetons la vieille cuisinière à la décharge, nous faisons venir le pucier pour les broutilles et nous rendons la clé au régisseur. Pour les acheteurs, il faut une disponibilité totale. Pas comme à l'Hôtel Drouot de Paris. Les photos peuvent être agrandies sur l'écran. Nous envoyons des informations complémentaires sur demande. En ce moment quatre personnes sont détachées pour ça. Un client nous a demandé 67 images pour un livre rare!

 

Vos estimations semblent raisonnables.

Notre politique se situe à l'opposé de celle de Koller. Cela ne m'intéresse pas d'avoir dix clients dans la salle attendant chacune «leur» lot et les autres patientant au téléphone. Un Hôtel des Ventes doit vivre. Il faut qu'il s'y passe des choses. Il y a trop de marchandise sur le marché. Déplaçons les gens! Les prix doivent demeurer incitatifs. Nous vendons du coup entre 85% et 90% des numéros. Nous sommes même arrivés à 98% il y a quelques semaines à Gingins. Il faut pour cela une impression d'accessibilité. Je prends un exemple. Pour une montre valant 5000 francs, j'arrive difficilement à 3000 en l'estimant 2500. Si j'inscris 800 francs, 20 personnes vont se battre et elle finira à 5000. 

 

Pensez-vous à vous agrandir?

Pour mieux respirer, oui. Nous sommes asphyxiés dans 700 mètres carrés. Il en faudrait 2000. Pas des locaux prestigieux. Notre côté marché aux puces attire beaucoup les gens.

 

Justement, pour terminer. Qui sont vos clients?

J'aimerais dire tout le monde. Nous avons en tout cas en même temps un postier qui vient en uniforme et certains associés de banques privées. J'ai vite retrouvé ma clientèle de Sotheby's. Mes interlocuteurs sont d'abord venus pour s'amuser et faire leurs cadeaux. Puis, ils ont commencé à acheter pour eux-mêmes.

 

Hôtel des Ventes, 51, rue Prévost-Martin, Genève, tél.022 320 11 77, site www.hoteldesventes.ch Ventes le mardi 18, le mercredi 19 et le jeudi 20 juin. Exposition publique le vendredi 14, le samedi 15 et le dimanche 16 juin de 12h à 19h.

Etienne Dumont
Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Lui écrire

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

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