Bilan

Banques étrangères: la descente aux enfers

En dix ans, le nombre d’établissements non helvétiques et leurs effectifs ont fondu de moitié. Une catégorie de banques particulièrement touchée par la fin du secret bancaire. Coup de projecteur.
  • Deutsche Bank à Genève: la banque allemande a choisi la Suisse pour établir son siège de la gestion de fortune pour la région EMEA.

    Crédits: David Huc
  • Présente à Genève (photo) et Zurich, Citibank mise sur les très grandes fortunes.

    Crédits: David Huc

«En cinq ans, les banques étrangères ont créé 3600 emplois.» En 2008, Martin Maurer, directeur de l’Association des banques étrangères en Suisse (AFBS), se présentait fièrement à la conférence de presse annuelle. L’argent frais affluait et les affaires prospéraient. La descente aux enfers a commencé l’année suivante pour aboutir à un redimensionnement drastique. En dix ans, le nombre d’établissements non helvétiques et leurs effectifs ont fondu de moitié. Le nombre de collaborateurs est passé de 26 600 à 13 600, et les banques ont fondu de 162 à 99, selon le baromètre bancaire de l’Association suisse des banquiers (ASB). Il règne un climat apparemment délétère à l’AFBS à Zurich. Tentant d’obtenir des informations sur le renouvellement de la présidence de l’AFBS, Bilan est éconduit par le même directeur qui se rengorgeait en 2008. Martin Maurer répond par mail: «Au sujet de la présidence, il n’y a rien à dire. Je vous prie de ne plus insister.»

Car ce printemps, l’AFBS a perdu son président Franco Morra, ancien CEO de HSBC Suisse. Celui-ci a quitté son poste de directeur de HSBC à Genève fin avril. Un départ soudain qui coïncide avec l’intégration des activités helvétiques à l’unité EMEA (Europe, Moyen-Orient et Afrique) du groupe. Or, la division helvétique a longtemps été le siège mondial de la gestion de fortune de HSBC. A l’avenir, la filiale suisse sera dirigée depuis Londres. Tout un symbole. Même si des sources internes à HSBC soulignent que les responsables globaux de la gestion de fortune restent basés à Genève, ce déclassement de la place helvétique dans l’organisation du géant bancaire sino-britannique signe la fin d’une époque.  

«Deux phénomènes s’additionnent, décrypte Jean-François Lagassé, partenaire chez Deloitte à Genève. Dans le sillage de la crise de 2008, beaucoup de banques étrangères ont été recapitalisées par leur Etat. Les gouvernements ont alors exigé le renforcement des fonds propres et l’assainissement des affaires.» Et comme des acteurs du monde bancaire aiment le répéter: la banque privée, c’est 10% de profit et 50% d’ennuis. C’est ainsi que nombre d’enseignes ont fermé comme l’américaine Morgan Stanley, les britanniques Coutts et Lloyds, la portugaise Espirito Santo ou encore l’israélienne Banque Leumi.

«Le deuxième facteur en cause est évidemment l’impératif de transparence fiscale accompagné d’un tsunami de réglementations. Des éléments qui ont eu un fort impact négatif sur la rentabilité des banques», reprend Jean-François Lagassé. Ces dernières années, les banques ont procédé à un «derisking» de la clientèle et se sont séparées des fonds non déclarés. Il va sans dire qu’aujourd’hui, plus aucune banque ne prend le risque d’accepter de l’argent issu de l’évasion fiscale. Les établissements ont abandonné des juridictions et se sont concentrés sur des clients de plus grande taille, à partir d’un million de dollars ou plus.

Le marché est ainsi passé par une forte consolidation. Les activités d’ABN Amro ont été reprises par UBP. Celles de Merrill Lynch et ING par Julius Baer. LGT a absorbé Dresdner Bank, Vontobel a avalé Commerzbank et BNP Paribas n’a fait qu’une bouchée de Fortis. Parmi les gagnants de ce processus: UBP, Julius Baer ou encore Safra Sarasin, qui ont pu renforcer leur position grâce à nombre d’acquisitions. 

Difficile d’être en dehors de l’UE

«La concentration va se poursuivre notamment en raison de la hausse des coûts réglementaires. Heureusement, certains des consolidateurs et des acquisiteurs sont helvétiques, donc les sièges restent ici», prolonge Yves Mirabaud, président de Genève Place Financière. Avocat et professeur de droit bancaire à l’Université de Lausanne, Carlo Lombardini renchérit: «Force est de constater qu’il devient difficile pour certaines banques notamment étrangères de conserver un volume d’affaires de même que des marges qui justifient une implantation sur le territoire helvétique.»

La Suisse est en outre pénalisée par sa non-appartenance à l’Union européenne. «Après des années de flou, les exigences de l’UE sur l’accès au marché sont maintenant appliquées à la lettre. Conséquence, il est très difficile de démarcher et de servir la clientèle de l’Union européenne depuis la Suisse», observe Carlo Lombardini.

«Les établissements basés au Luxembourg sont dans une situation beaucoup plus favorable», reprend l’avocat. Fort de son statut, le Luxembourg jouit d’un accès transfrontalier au marché intérieur de l’UE. Une condition qui est refusée à la Suisse par Bruxelles. Des négociations sont en cours depuis des années dans un climat qui souffre des tensions liées à la mise en application de l’initiative du 9 février «Contre l’immigration de masse». Plus optimiste, Jean-François Lagassé se réfère au classement 2018 du Deloitte International Wealth Management. «En termes de compétitivité en gestion de fortune transfrontalière, la Suisse se place au premier rang. Les établissements étrangers qui sont là vont rester car la place helvétique a pour elle son excellence dans les services et sa stabilité.»

Quelques établissements semblent ainsi tirer leur épingle du jeu grâce à une taille critique suffisante et une stratégie claire. Les banques américaines servent ainsi traditionnellement une clientèle d’expatriés britanniques, ainsi que des ressortissants d’Amérique latine et du Moyen-Orient. Présente à Genève et Zurich, Citibank (Switzerland) emploie 400 personnes en Suisse et a réalisé sur
ce marché un bénéfice (EBIT) de 35,7 millions en 2017. Près de 70% des affaires de la banque new-yorkaise proviennent du segment des clients «ultra-high net worth» (UHNW), soit des privés investissant au minimum 30 millions de dollars. Comme Citi, Deutsche Bank est installée à Zurich dans la Prime Tower, et à Genève au quai des Bergues. La banque allemande a choisi la Suisse pour son siège de la gestion de fortune pour la région EMEA.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan et community manager pour le site bilan.ch, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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