Bilan

La bande dessinée: un secteur en crise?

Crée en Suisse par Rodolphe Töpffer, la bande dessinée a une place particulière dans le cœur des romands. Le secteur ne cesse de se renouveler, avec son lot d’inégalités.

La nouvelle édition du festival BDFIL aura lieu du 12 au 16 septembre prochain.

Crédits: DR

5% des ventes mondiales de la bande dessinée francophone sont réalisées en Suisse. Un chiffre en baisse depuis quelques années, et largement inférieur aux ventes réalisées en Belgique ou en France. Du côté de la consommation de bédés en revanche, les suisses seraient de plus grands lecteurs qu'en France. 

Laurence Wuethrich, responsable des univers éditoriaux de Fnac Suisse, affirme que le genre reste très porteur: «Les ventes de BD progressent chez nous d'années en années. Plusieurs centaines de milliers se sont déjà vendues dans nos magasins depuis le début d'année.  Nous avons eu la chance d'avoir un début d’année assez exceptionnel avec des très bonnes sorties et de belles surprises!»

Jusqu’en 2016, l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée établissait des rapports permettant de tout savoir sur le secteur. Ces rapports révélaient une augmentation de l’offre mais une baisse significative des ventes au fil des années. Un constat que Daniel Pellegrino co-fondateur de la maison d’édition genevoise Atrabile rejoint.

«Les exigences en terme de vente ont baissé. Il y a quelques années une série pouvait s’arrêter si elle se vendait à moins de 10'000 exemplaires. Aujourd’hui si on en vend 2'000, on est satisfait.» Même changement pour les imprimeurs qui refusaient de tirer en dessous d’un certain chiffre, et qui aujourd’hui sont même d’accord d’imprimer 500 exemplaires, selon Daniel Pellegrino.

L’effet ciseau

En 2016, 5'305 livres de bande dessinée ont été publiées dans le monde francophone. En 2000, seulement 1'137 livres sont parus. Une augmentation de l’offre, qui est arrivée à saturation selon Boris Bruckler, bibliothécaire au Centre BD de la ville de Lausanne.

«Ce secteur compense une baisse des ventes par une augmentation de l’offre»: Selon Daniel Pellegrino le neuvième art subi l’effet ciseau. «Il y a de plus en plus d’auteurs de bande dessinée, mais qui vivent de moins en moins bien créant des inégalités. La très large majorité des artistes vivent largement en dessous du seuil de pauvreté, alors que quelques grands noms vivent très bien.»

Le gérant d’Atrabile publie onze ouvrages différents par année, pour ne pas entrer dans cette surproduction. Selon une étude de 2014 commandée par le festival BD-Fil sur la lecture de BD en Suisse romande, 46% des personnes interrogées ne lisent pas de bédé.

Un changement de vision de la BD

En avril dernier, la maison Artcurial organisait une vente aux enchères avec des planches originales du genre.  Une planche originale d’Hergé vendue 130'000 euros ou une planche Enki Bilal racheté pour 149'500 euros montrent la valeur de ses objets. Cette envolée des prix s’explique pour Boris Bruckler par une meilleure légitimité du genre. «La bande dessinée a longtemps été considérée comme un "sous-art" au même titre que les séries télévisées par exemple. Au fil des années et avec la multiplication des formats, elle a atteint une légitimité culturelle. On est loin de l’époque du club Mickey: la bande-dessinée est devenu l’objet de spéculation financière.» 

Ce changement de vision de la BD s’accompagne aussi par un changement de public. Alors qu’il y a quelques années, la cible était surtout les familles, les enfants ou les connaisseurs du genre, les lecteurs d’aujourd’hui sont plus mélangés, tant au niveau de l’âge que du profil socio-culturel. La cible reste tout de même vieillissante selon  Laurence Wuethrich.

«Le lectorat BD vieillit et il a du mal à se renouveler, sans doute pour cela que les "grands classiques" se vendent toujours autant. Le défi des années à venir pour les éditeurs est d'attirer les jeunes vers de nouveaux auteurs et de nouvelles séries émergentes.»

Une multiplication des formats

L’époque de la bande dessinée classique est depuis longtemps révolue. Selon le gérant d’Atrabile, le déclic a eu lieu il y a presque 20 ans, lors de la sortie de la BD Persepolis, qui s’est vendue à plus d’un million d’exemplaire dans le monde. Réalisé par Marjane Satrapi, l’auteure retraçait en noir et blanc les étapes marquantes de son enfance à Téhéran pendant la révolution islamique. «Persepolis a été le début d’un mouvement où les éditeurs n’avaient plus peur de faire autre chose que de la bande-dessinée dite "classique"». 

Dès lors, le nombre de catégorie s’est multiplié : romans graphiques, BD-reportage… Une multiplication de catégories aussi remarquée et saluée par Dominique Radrizzani directeur artistique de BDFIL, un des plus grands festivals BD d’Europe. « La bande dessinée explore des voies plus expérimentales aujourd’hui et elle touche de nouveaux publics. » Une offre qui intéresse même des grandes maisons d’éditions comme Gallimard, qui voient en ses niches commerciales un moyen de renouveler leur offre.

Des disparités culturelles

Des différences culturelles existent en Suisse dans le domaine de la bande dessinée. Un fossé se creuse entre les francophones et les alémaniques. Les francophones sont plus friands du neuvième art, de par son ancrage historique mais aussi pour certains des personnages devenus cultes. Un écart qui tend à se réduire selon Dominique Radrizzani.

«La consommation de bande dessinée était génétiquement moins liée au monde germanique. Les héros classiques, Tintin, Spirou, Astérix, Titeuf viennent du monde francophone. Mais depuis une trentaine d’années, des artistes suisses alémaniques comme Anna Sommer ou Thomas Ott participent au renouveau du médium», conclue-t-il.

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