Bilan

Aides aux PME: marathon chez les banquiers

Les banques se sont engagées dans une course contre la montre pour fournir des liquidités aux entreprises. Reportage.

  • Responsable de la région Vaud chez Credit Suisse, Martial Décoppet confirme aux clients par téléphone que leur prêt est accordé.

    Crédits: François Wavre/lundi13
  • Cyril Durussel, responsable romand de l’opération prêts-relais chez Credit Suisse. En deux semaines, près de 11 000 demandes ont été traitées et 1,65 milliard de francs accordés.

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Les portes de l’ascenseur s’ouvrent en plein cœur de l’agence lausannoise. Dans les bureaux de Credit Suisse, le silence règne. En ce mercredi après-midi, les tables et les chaises sont mises à nu, les écrans éteints et seuls quelques rayons de soleil viennent combler ce vide inhabituel. Un calme ambiant semble s’être installé après la tempête. Le 25 mars dernier, le Conseil fédéral annonçait la mise en place d’un programme de prêts-relais destiné à libérer des liquidités aux entreprises. Vingt milliards de francs accordés et cautionnés par l’Etat afin d’assurer les arrières des PME. Un plan d’urgence généré par les banques elles-mêmes, qui a pu être monté de toutes pièces en un temps record: dix jours.

«Nous étions tous sur le front, managers, services technique et informatique, conseillers clients…Nous avons travaillé d’arrache-pied pour mettre sur pied une task force romande et le jeudi 26 mars, à 9 h 20, le premier prêt était autorisé», décrit Martial Décoppet, responsable de la région Vaud chez Credit Suisse. Une task force d’une trentaine d’employés (hors Genève) et de 600 personnes à l’échelle du pays, uniquement consacrée au traitement des demandes de phase 1. Autrement dit, les prêts de moins de 500 000 francs, à taux d’intérêt 0% et entièrement cautionnés par la Confédération.

Début avril, la task force romande ne comptait plus que 5 recrues. Parmi elles, Cyril Durussel, responsable de l’opération, qui pianote sereinement sur son clavier d’ordinateur. «La tension est redescendue d’un cran cette semaine. Les premiers jours ont été très intenses avec 200 demandes à l’ouverture, puis 400. Nous avons travaillé le week-end sans relâche, mais nous nous sentions investis d’une mission», témoigne le jeune banquier. Une mission pour le moins spéciale puisqu’il a fallu pour cela oublier tout ce qui leur avait été appris.

A l’image d’un gardien de but qui laisse passer tous ses ballons, les experts bancaires ont dorénavant pour ordre d’accepter presque toutes les demandes de prêts. «Au début, cela nous faisait tout bizarre puis, comme nous suivions pas à pas les instructions qui nous avaient été fixées, nous avons vite pris le pli», poursuit Cyril Durussel. Après deux semaines, près de 11 000 demandes et 1,65 milliard accordés, l’équipe souffle enfin. Puis une demande tombe de nouveau, le travail n’est pas terminé.

Trois clics et c’est fini

Giordano Coletti, patron de Fidexpert, vient d’envoyer son formulaire de sollicitation de prêt. 324 000 francs nécessaires pour financer le trou d’air d’avril à mi-mai. Une assurance bienvenue en cette période d’incertitude et qui ravit le chef d’entreprise. «C’est stupéfiant. Cela m’a pris un quart d’heure pour remplir les informations me concernant, cocher des cases, signer et envoyer le document. Ça n’a jamais été aussi facile de s’endetter», ironise-t-il. De son côté, à la banque, Cyril Durussel examine sa boîte mail. «Les clients peuvent nous envoyer directement le formulaire en format PDF ou peuvent l’adresser à la plateforme covid19.easygov.swiss qui nous envoie une notification», précise le banquier.

S’ensuit tout un processus de contrôle des données. Le spécialiste compare minutieusement les informations notées sur le document avec celles de son fichier clientèle. Nom, adresse, IBAN, montant du prêt (qui ne doit pas dépasser les 10% du chiffre d’affaires indiqué), vérifier que les cases sont cochées et que la signature est identique à celle qu’il possède déjà. Une fois le tout validé, il entre le document dans un système créé expressément pour les demandes Covid-19. Il autorise le transfert de fonds et un nouveau compte client est créé, isolé et crédité du montant demandé afin d’être contrôlable facilement par les autorités. «Si tout est fait correctement, la procédure prend 10 minutes. Finalement, ce n’est rien de plus qu’un transfert d’argent d’un compte à un autre, mais il ne faut pas faire d’erreur», souligne le responsable des opérations pour la région Suisse romande.

La responsabilité de la banque est nettement plus mise en cause dans la phase 2 qui vient d’être entamée. Celle des prêts allant de 500 000 francs à 20 millions, couverts à 85% seulement par l’Etat avec un taux d’intérêt à 0,5%. «Dans ce cas, les conseillers clientèle traitent directement avec les entreprises, car nous devons analyser ces dossiers nettement plus en profondeur», ajoute Cyril Durussel, alerté par un nouvel e-mail.

(Crédits: François Wavre/lundi13)

Le revers de la médaille

Dix minutes pour recevoir des centaines de milliers de francs, l’offre est alléchante. Ce qui explique que la Confédération ait dû finalement doubler son cautionnement à hauteur de 40 milliards de francs. Au bout d’une semaine, les trois quarts de la somme libérée initialement avait déjà été accordée par les banques. D’autant que les refus restent marginaux, selon Credit Suisse.

Reste à savoir si cette aide sous forme d’endettement sera la solution ou le coup de massue. Au même moment, Giordano Coletti reçoit la confirmation de son prêt mais reste lucide: «C’est une aide à double tranchant. Le remboursement dépendra de ma rentabilité, mais à l’instant T, c’est un soutien précieux.» La banque, elle aussi, est alerte à ce sujet. «Lorsque nous pensons que le client a tort de contracter une nouvelle dette, nous l’appelons pour en discuter. Après tout, notre fonction première reste celle de conseiller», atteste Martial Décoppet. Et ce, de façon altruiste, puisque les banquiers effectuent ces prêts sans prélèvement en contrepartie. «Les bénéfices qui pourraient éventuellement être dégagés seront entièrement reversés aux PME dans le besoin», confirme Martial Décoppet.

Ce dernier affiche un demi-sourire. Il est à la fois fier des semaines de travail effectuées par ses équipes et en même temps inquiet pour l’avenir des entreprises asphyxiées par la situation. Le mot de la fin ne sera donné qu’en 2024, date à laquelle les prêts devront avoir été restitués.

lire aussi notre article page 36 sur le télétravail dans les banques

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Julie Müller

Journaliste à Bilan

Lui écrire

Du Chili à la Corée du Sud, en passant par Neuchâtel pour effectuer ses deux ans de Master en journalisme, Julie Müller dépose à présent ses valises à Genève pour travailler auprès de Bilan. Quand cette férue de voyages ne parcourait pas le monde, elle décrochait des stages dans les rédactions de Suisse romande. Tribune de Genève, 24 Heures, L'Agefi, 20minutes ou encore Le Temps lui ont ainsi ouvert leurs portes. Formée à tous types de médias elle se spécialise actuellement dans la presse écrite économique.

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