Bilan

Affaire Maudet, la descente aux enfers en 3 actes

La question de la démission est posée après les dernières révélations sur le voyage à Abu Dhabi du président de l’exécutif genevois.

Pierre Maudet est dans la tourmente suite à des soupçons de favoritisme voire de corruption dans certains dossiers.

Crédits: Keystone

Pierre Maudet, qui préside le Conseil d’Etat genevois depuis le 22 mai, et qui fut candidat au Conseil fédéral il y a tout juste un an, est-il sur le point de démissionner? La décision, si elle était prise, pourrait aller plus vite que les résultats de l’enquête sur son voyage de novembre 2015 à Abu Dhabi et sur les autres éventuels cadeaux qu’il est accusé d’avoir acceptés par des acteurs de l’immobilier genevois.

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En effet, la procédure promet déjà d’être longue et approfondie, estimait la presse samedi matin. A ce jour, la décision de démission reste entre les mains de Pierre Maudet, mais les commentateurs estiment qu’il ne pourra garder la présidence et n’excluent pas que le Conseil d'Etat décide de lui retirer des dossiers politiques dont il a la charge, à commencer par la police et l’aéroport.

Premiers soupçons en mai

Acte I - L’affaire avait commencé en mai, quand il a été soupçonné pour la première fois d’avoir bénéficié d’avantages de l’émir d’Abu Dhabi en acceptant un voyage pour assister au Grand Prix de Formule 1. Le Ministère public avait ouvert l’enquête depuis août 2017, suite à un rapport de la brigade financière de la police genevoise. Le fraichement nommé président du Conseil d’Etat s’était justifié en affirmant qu'il s'agissait d'un voyage privé, payé par l'ami d'un ami, et concédant avoir commis une «imprudence».

Au même moment, une autre affaire éclatait : la NZZ révélait que Pierre Maudet, en voyage officiel en Iran en février 2016, avait préféré rentrer en jet privé avec Diego Aponte, patron de la société MSC (Mediterranean Shipping Company). Là aussi, situation délicate pour un ministre de l’économie, mais il bénéficie alors du soutien de l’ex-président du Conseil d’Etat, le PLR François Longchamp, qui n’y voit aucun problème et juge que cette solution lui a fait gagner du temps. 

Acte II - Ce 30 août, l’affaire se gâte sérieusement. Le Parquet décide de mettre en prévention Pierre Maudet, révélant que l’affaire était plus grave: le voyage faisait bel et bien suite à une invitation officielle de l’émir d’Abu Dhabi, et les vols en classe affaires et l'hébergement dans les Emirats de Pierre Maudet et son chef de cabinet Patrick Baud-Lavigne (qui a entre-temps quitté ses fonctions en juin) avaient été payés par le prince héritier, le cheikh Mohamed Bin Zayed al Nahyan, pour un total de plusieurs milliers de francs.

Poursuites depuis le 30 août

Le ministre genevois est accusé d’avoir menti, d’autant que le prince avait mentionné dans l’invitation que les frais seraient payés par l’émirat, et que le dénommé Saïd Bustany, homme d’affaires cité par Pierre Maudet comme ayant financé le voyage, «n’a joué aucun rôle » dans ledit financement, atteste le Ministère public. Ce dernier affirme même que les intéressés auraient décidé d’utiliser son nom en 2018 «dans le but de dissimuler la véritable source de financement».

En clair, le conseiller d’Etat, son chef de cabinet Patrick Baud-Lavigne et son ami entrepreneur qui faisait partie du voyage (Antoine Daher) auraient monté cette explication de toutes pièces. Depuis ce 30 août, Pierre Maudet fait donc l’objet de poursuites par le Ministère public genevois pour acceptation d’un avantage, infraction punissable d’une peine maximum de 3 ans. Une démarche exceptionnelle dans le monde politique genevois, qui a l’effet d’un coup de tonerre.

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Acte III - Depuis le 31 août, la question de la démission est posée. Le Syndicat de la police judiciaire a réagi dans les médias, estimant que le magistrat doit désormais «prendre ses responsabilités.» Le PDC s’est dit «catastrophé» sans aller jusqu’à demander le départ du magistrat. Le parti socialiste, par la voix de sa présidente Carole-Anne Kast, a estimé jeudi qu’il «n’est pas digne d’être conseiller d’État». Le MCG a déclaré vendredi, par la voix de sa président Ana Roch, que ce que le parti demande, «c'est la suspension de Pierre Maudet en tant que président du Conseil d'Etat et ministre des dicastères dont il doit s'occuper, le temps que le Ministère public fasse son enquête». 

Au même moment, Radio Lac révélait de nouvelles accusations le visant. La chaîne rapportait qu’une autre dénonciation pénale avait été déposée le 27 août auprès du Ministère public, faisant état d’autres cadeaux supposément faits à Pierre Maudet par des personnes actives dans l'immobilier à Genève. Le principal protagoniste, dont le nom revient régulièrement, est Antoine Daher. Le promoteur genevois d’origine libanaise est l’homme qui avait accompagné Pierre Maudet et son chef de cabinet lors du voyage à Abu Dhabi.

Le PLR appelle à la levée de l'immunité

Antoine Daher, directeur de Renovis, qui avait auparavant travaillé chez Capvest, entretenait des contacts avec le cheikh d’Abu Dhabi par l’entremise de Charbel Ghanem, un homme d’affaires libanais proche du prince et établi aux Emirats, qui a connu des démêlés avec la justice française durant les années 90. La société d’Antoine Daher aurait organisé la récolte de 35 000 francs pour financer un sondage Ipsos sur la cote de popularité de Pierre Maudet, et il aurait offert les travaux de réfection de la salle de bains au domicile de Patrick Baud-Lavigne. 

Le PLR, parti de Pierre Maudet, appelle de son côté à accélérer la levée d’immunité afin de permettre à son ministre de se défendre, mais estime surtout que «les faits mentionnés par le Ministère public méritent d’être totalement éclaircis et établis».

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Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

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