Bilan

Affaire DSK: la justice n’a pas failli

Le «Wall Street Journal» répond aux critiques émises sur le fonctionnement de la justice new-yorkaise et l’attitude du procureur Cyrus Vance. Pour le quotidien, au contraire, le système judiciaire s’est montré cohérent d’un bout à l’autre.

Dans l’affaire du «peuple de l’Etat de New York contre Dominique Strauss-Kahn», rares sont les personnes impliquées à pouvoir se réjouir. Mais paradoxalement, c’est ce qui se produit parfois lorsque les intérêts de la justice sont bien servis. M. Strauss-Kahn, mieux connu sous l’acronyme de DSK, ne peut être satisfait. Même si un juge new-yorkais a abandonné les charges de viol qui pesaient contre lui, ce qui signifie qu’il est désormais libre de rentrer en France, il a été forcé de renoncer à son poste à la direction du Fonds monétaire international, et ses chances de remporter l’élection présidentielle française – qui, il y a quelques mois à peine, semblait largement à sa portée – ont sensiblement diminué. Il doit également faire face à une enquête du parquet de Paris pour tentative de viol sur la journaliste Tristane Banon lors d’une interview en 2002. Une accusation que M. Strauss-Kahn qualifie de diffamation.

Nafissatou Diallo, la femme de chambre qui a accusé DSK d’agression sexuelle dans sa suite le 14 mai, ne peut, elle non plus, être heureuse du résultat. Mme Diallo continue d’affirmer qu’elle a été violée par DSK, et les preuves scientifiques collectées par la police suggèrent fortement qu’un rapport sexuel a eu lieu entre les deux. Mais la requête du procureur annonçant l’abandon des charges contre DSK brosse un portrait dévastateur de cette femme, la dépeignant comme une menteuse récidiviste dont la «crédibilité ne peut supporter la plus élémentaire des mises à l’épreuve». Viennent ensuite les avocats. Kenneth Thompson, le représentant de Mme Diallo, crie à l’injustice en disant que Cyrus Vance, le procureur général du district de Manhattan, «ne croit apparemment pas en une justice équitable devant la loi» et menace DSK de poursuites civiles. Malgré cela, la requête de M. Thompson d’assigner un procureur spécial à l’affaire a déjà été refusée par un juge. Enfin, en ce qui concerne M. Vance, il a été critiqué pour avoir agi avec trop de précipitation dans l’arrestation et l’inculpation de DSK, puis à nouveau critiqué pour ne pas le poursuivre en dépit des problèmes de crédibilité de Mme Diallo. M. Vance peut s’attendre à ce que l’affaire DSK reste sujette à polémique s’il devait chercher à être réélu en 2013.

Face à toutes ces critiques, nous ne posons qu’une question: un procureur responsable aurait-il pu agir différemment? Par «responsable», nous entendons autre chose que, disons, l’ancien procureur Mike Nifong, du comté de Durham (Caroline du Nord), tristement célèbre et d’ailleurs radié pour avoir poursuivi en 2006 les joueurs de hockey de l’équipe de Duke, accusés à tort de viol. Nous entendons également autre chose que l’ancien procureur général de New York, Eliot Spitzer, qui a davantage poursuivi ses victimes à travers les médias que dans les tribunaux. Ce que nous avons en tête, c’est ce que le juge de la Cour suprême George Sutherland a édicté en 1935 dans une affaire de l’époque, rappelant les devoirs d’un procureur. A savoir le fait que l’obligation du procureur «n’est pas de gagner l’affaire, mais que justice soit faite». D’après ce principe, cité par l’accusation dans ses recommandations pour l’abandon des charges, il est difficile de voir ce que M. Vance a fait de mal. Le bureau du procureur a-t-il été trop rapide dans son arrestation de DSK? A l’époque, la police avait de bonnes raisons de croire Mme Diallo, et des raisons tout aussi solides de penser que M. Strauss-Kahn, alors à bord d’un vol Air France prêt à décoller depuis l’aéroport Kennedy, risquait vraisemblablement de fuir. M. Vance a-t-il eu tort de soumettre DSK à une «marche du coupable», menottes aux poignets? Les commentateurs français ont trouvé cette pratique injuste et même barbare. Mais c’est là quelque chose d’habituel à New York, et de toute façon, nous ne voyons pas ce qu’il y a de particulièrement raffiné chez un homme ayant des rapports sexuels fugaces avec une employée d’hôtel qui entre dans sa chambre.

Il est également difficile de voir en quoi M. Vance s’est trompé en finissant par conclure que les longues séries de fausses déclarations (y compris sous serment) de Mme Diallo faisaient d’elle un témoin inadéquat. Certains affirment que, ce faisant, le procureur général a jeté une ombre sur toute accusation dans laquelle la victime présumée ne serait pas parfaite. L’accusation l’a d’ailleurs fait remarquer le 23 août, «le fait qu’un individu ait menti ou commis des actes criminels par le passé ne nous empêche pas de le croire, ou de le citer à la barre des témoins lors du procès». Mais Mme Diallo est un cas particulier. «Dans presque tous les entretiens importants avec le procureur, écrit le bureau du procureur, en dépit des encouragements qui l’exhortaient tout simplement à l’honnêteté, elle n’a pas été honnête, sur des questions plus ou moins essentielles, certaines touchant à son passé, et d’autres aux circonstances de l’incident en lui-même.» Toute personne se souciant de l’inviolabilité de la loi, et  certainement les féministes eux-mêmes, ne peut désirer voir Mme Diallo apparaître sur une affiche pour la justice lésée. Nous ne partageons pas non plus le point de vue de ceux qui pensent que DSK a été en quelque sorte abusé par la procédure. Ses frasques ne lui auraient pas permis de tenir une journée dans un conseil d’administration moderne – Mark Hurd de chez HP et Harry Stonecipher de chez Boeing ont perdu leur emploi pour bien moins que ça – et n’auraient jamais dû être tolérées au FMI, où il a forcé une économiste de son équipe à avoir une liaison avec lui. Cela ne dérange peut-être pas les citoyens français de voir leurs dirigeants réaliser en toute impunité des fantasmes dignes d’un Louis XIV, mais Manhattan n’est pas Paris. DSK a eu ni plus ni moins que ce qu’il méritait – ce pour quoi il peut blâmer, et remercier, Cyrus Vance et le système judiciaire américain.

– The Wall Street Journal, New York

Dessin de Cécile Bertrand, Bruxelles

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