Bilan

Abdel-Hamid Mamdouh: «J’apprécie les valeurs que porte la Suisse à l’OMC»

Alors que le poste de directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) est à pourvoir, trois candidats sont actuellement officiellement enregistrés. L’un d’eux, Abdel-Hamid Mamdouh est suisso-egyptien. Rencontre avec ce diplômé de l’Université du Caire âgé de 67 ans et qui vit à Genève depuis plus de 35 ans.

Abdel-Hamid Mamdouh a travaillé comme expert pour le GATT et la préparation de l'Uruguay Round, bien avant la naissance de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Crédits: AFP

Le mandat de Roberto Azevedo à la tête de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ne devait prendre fin qu’en 2021. Mais le Brésilien a annoncé le 14 mai qu’il quittera ses fonctions de directeur général à fin août 2020, « pour raisons familiales ».

Dès lors, les premières candidatures se font connaître. Au 11 juin, trois candidatures avaient été officiellement déposées: celle du Mexicain Jesus Seade Kuri le 8 juin, celle de la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala le 9 juin, et celle de l’Egyptien Abdel-Hamid Mamdouh le 9 juin également.

Or, ce dernier vit en Suisse depuis plus de 35 ans et est également citoyen helvétique. Une particularité qui pourrait se révéler décisive alors que de nombreux pays développés souhaiteraient une alternance pays émergents/pays industrialisés après le mandat de Roberto Azevedo.

Cependant, avant d’espérer devenir le candidat du consensus, Abdel-Hamid Mamdouh va déjà devoir affirmer sa candidature. Début juin, en plus de la sienne et de celle de Ngozi Okonjo-Iweala, deux autres candidatures africaines étaient évoquées mais les candidats se sont retirés. Finalement, l’Union africaine a apporté son soutien au candidat suisso-egyptien. Rencontre avec ce négociateur expérimenté qui a passé plus de la moitié de sa vie à Genève.

Bilan: Il y a eu à moment donné quatre potentiels candidats africains, et vous êtes encore deux en lice officiellement. Comment vous définiriez-vous. comme un candidat égyptien, comme le candidat africain ou comme un candidat suisso-égyptien?

Abdel-Hamid Mamdouh: Je suis un candidat égyptien, et seul candidat qui est approuvé par décision de l’Union africaine, les deux autres s’étant retirés de la course. Et je suis aussi un citoyen suisse qui cherche le soutien du gouvernement suisse. Le Conseil fédéral n’a pas d’obligation à me soutenir. Mais la Suisse est mon deuxième pays, et à titre personnel, cela serait un signe fort pour moi de bénéficier officiellement d’un soutien des autorités du pays.

La Suisse n’a pas encore décidé aujourd’hui qui elle va soutenir. L’appui de Berne est-il important sentimentalement ou également sur le plan stratégique?

C’est important pour moi de bénéficier du soutien de la Suisse, mais je ne peux ni ne veux obliger les autorités helvétiques à appuyer ma candidature. Un tel soutien serait important pour moi à plusieurs titres. Déjà car la Suisse est désormais ma maison, étant donné que je vis ici depuis 35 ans, avec ma famille et mes enfants qui ont grandi ici. Mais il ne s’agit pas seulement d’une importance sentimentale. J’apprécie aussi au plus haut point les valeurs que porte la Suisse et qu’elle soutient au sein de l’OMC, parmi lesquelles la non discrimination, la neutralité, la foi dans le système, les règles de négociation. Enfin, au fil des années, j’ai pu apprécier les capacités innovantes de la Suisse à négocier. La Suisse a joué un rôle très important dans la construction de l’OMC telle que l’organisation existe aujourd’hui, et fait un travail exemplaire en termes de médiation internationale.

Certains pays industrialisés souhaiteraient une alternance après le mandat de Roberto Azevedo. Est-ce que votre passeport suisse peut constituer un atout pour faire de vous un candidat du consensus?

J’ai la conviction de pouvoir être le candidat du consensus, mais pas simplement sur la base d’un passeport ou d’une nationalité. Être un candidat de consensus exige une démarche et une compréhension des enjeux de l’ensemble des parties. Même si la Suisse apportait son soutien à ma candidature, je ne pourrais pas avoir derechef la prétention de m’auto-proclamer représentant à la fois des pays développés et émergents. Il faudra discuter avec l’ensemble des membres de l’OMC, analyser les enjeux et les besoins, trouver des équilibres. C’est bien plus complexe. Mais ma bi-nationalité est certainement une assurance supplémentaire de neutralité et d’objectivité. Mon seul et unique but est de remettre l’OMC sur pieds de toute urgence, pour un multilatéralisme sain et équitable.

Vous avez pris part aux négociations du GATT, préparé l’Uruguay Round dans les années 1980 et 1990. Quel regard portez-vous sur les changements intervenus à l’OMC depuis sa gestation et toutes ces années?

Premièrement, l’expérience de l’Uruguay Round a été très enrichissante car il ne faut pas oublier que ça a été la réforme la plus ambitieuse de l’histoire du commerce international. Nous avons énormément appris de cette expérience et cela peut être très utile aujourd’hui encore de tirer les enseignements de ces négociations et de cette expérience. Nous sommes sur le point de réformer l’OMC. Pour ce faire, nous devons regarder en arrière et voir ce qui a été accompli au cours des 25 années passées, analyser l’ensemble du bilan, nous inspirer de ce qui a permis des avancées et aussi tirer les enseignements de ce qui a été mal fait. Et c’est seulement sur la base d’un bon diagnostic et d’une analyse correcte et complète que nous pourrons établir un plan de route correct pour l’avenir et les réformes que nous engageons.

Un certain nombre de progrès intéressants ont été réalisés. Toutefois, l’un des problèmes majeurs que nous rencontrons aujourd’hui réside dans le break-down dans les fonctions de négociation. Nous sommes supposés mettre à jour les règles et les obligations qui régissent l’organisation et les négociations entre membres. Notamment parce que la réalité du commerce mondial évolue. Or, si l’on regarde attentivement, les deux seuls accords qui ont été pleinement atteints sont l’accord sur les technologies de l’information (ITA) et l’accord sur la facilitation des échanges (TFA).

Tout cela a débouché sur un déséquilibre de l’organisation. Pour fonctionner efficacement, l’OMC doit connaître un équilibre entre les fonctions législatives et les fonctions judiciaires. Depuis 25 ans, les fonctions judiciaires ont gagné en importance et cela a mené à ce déséquilibre. A terme, cela pourrait mettre en péril le système. Si on ne peut pas négocier, on va au litige. Avec toutes les conséquences que cela comporte. Il faut impérativement rééquilibrer les fonctions de négociation au sein de l’OMC.

Vous avez travaillé pendant plus de trente ans dans les relations et négociations internationales. Quel regard portez-vous sur les changements intervenus ces dernières années, avec un recul du multilatéralisme et le retour des enjeux nationaux prépondérants? Nous venons d’assister au retrait des Etats-Unis de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), suite à la crise du coronavirus: peut-on craindre des retraits similaires à l’OMC?

Je ne pense pas que les Etats-Unis quitteront l’OMC car ils ont largement contribué à construire l’OMC et plus globalement les instances de négociation internationale sur le commerce depuis le milieu du XXe siècle. Il y a incontestablement des défis pour le multilatéralisme à l’heure actuelle dans de nombreux domaines et pas seulement dans celui du commerce. Mais il convient de prendre un peu de recul: l’histoire fonctionne avec des cycles et le multilatéralisme travers une crise en ce début de XXIe siècle. Cependant, la mondialisation ne va pas disparaître: elle va évoluer dans son modèle mais je ne peux envisager sérieusement que les pays se referment sur eux-mêmes. Nous affrontons des problèmes globaux dans de nombreux domaines, et cela nécessite des réponses globales, à l’échelle de la planète, pas des réponses nationales non-coordonnées. Il faut mobiliser l’ensemble des acteurs pour faire face à ces défis. D’ailleurs la crise du Covid-19 en est un rappel poignant. Les hommes et femmes politiques peuvent avoir des vues différentes à un moment donné, mais le multilatéralisme n’est pas mort et il va même redevenir plus crucial que jamais. Pas seulement car les pays veulent être cordiaux et diplomates les uns avec les autres, mais parce que la collaboration est dans l’intérêt de tout le monde. Elle est essentielle pour faire face aux défis du XXIe siècle.

Ces dernières années, vous avez eu des expériences dans le monde académique comme professeur d’université, et dans le secteur privé comme conseiller juridique. Qu’avez-vous appris de ces univers qui pourrait vous aider à diriger l’OMC?

J’ai longtemps oeuvré au sein de l’OMC avant de m’en éloigner ces dernières années: cela m’a donné une certaine forme d’indépendance vis-à-vis des institutions. Le secteur privé et le secteur académique m’ont beaucoup enrichi. Je ne me vois pas seulement comme un ancien haut fonctionnaire de l’OMC mais comme une personne avec un parcours plus varié. Ces dernières années m’ont beaucoup appris en tant que personne bien évidemment, mais aussi en tant qu’expert dans le domaine du commerce.

J’avais déjà une expérience profonde de comment le secteur privé fonctionne de par mon passé et mon expérience. Mais j’ai acquis une connaissance encore plus fine de ses ressorts à travers ce que j’ai vécu ces dernières années au sein d’un cabinet d’avocats genevois. Sur le volet académique, je me suis notamment focalisé sur l’expansion de ma collaboration avec l’Université sur de nouvelles thématiques complexes relatives au commerce digital. Ce qui est crucial dans cette période et dans les deux sens: ce que le commerce international et les négociations peuvent transmettre au secteur académique, et ce que l’enseignement et la recherche peuvent apprendre aux experts de la négociation. Il était pour moi crucial d’apporter une contribution pratique aux négociations qui s’ouvrent actuellement, notamment, comme je l’ai déjà dit, à l’heure où il s’agit de réformer l’OMC.

Comment définiriez-vous le rôle du directeur général de l’OMC et quel type de leadership et de management souhaiteriez-vous développer si vous étiez élu?

Les fonctions du directeur général de l’OMC sont très particulières. Ses seules responsabilités exécutives sont de diriger le secrétariat de l’organisation. Mais le véritable intérêt de son rôle dans le commerce est celui d’un facilitateur et d’un médiateur impartial qui promeut la convergence, afin d’aider les négociateurs à trouver une solution. Il faut donc qu’il ait une longue expérience et une profonde connaissance, notamment sur les aspects légaux, pour être en mesure d’aider les équipes de négociation à parvenir à une solution. L’OMC n’est pas, contrairement à d’autres organisations internationales, une organisation dotée de ressources financières importantes. L’OMC n’a pas ces ressources, elle doit s’appuyer sur des capacités et compétences juridiques. Et il faut des compétences pour diriger l’équipe. Le « soft power » nécessaire à bâtir des ponts entre fortes opinions opposées, donc le prochain Directeur Générale devra faire preuve, est basé sur l’autorité qu’il peut inspirer par son expertise et la confiance dont il bénéficie des pays membres.

Au niveau du management et du leadership des équipes, j’aurais une priorité sur la motivation des équipes: c’est un groupe exceptionnel d’experts de haut niveau, et il faut les motiver, leur rappeler le sens de leur mission. Leur grande expertise doit être mise à disposition des membres de l’organisation. J’aimerais également introduire davantage d’équilibre des genres dans « senior management », car l’OMC reste un univers largement masculin. Je voudrais donc favoriser l’émergence de talents féminins et les accompagner dans leur progression de carrière, car elles ont énormément à nous apporter. Quand on a une équipe heureuse, on a aussi une équipe qui travaille bien.

Enfin, au niveau des membres, j’aimerais capitaliser sur mon expérience et ma connaissance des négociations, combinée avec la confiance que j’ai pu acquérir avec les équipes et interlocuteurs des différents pays. A travers les années, j’ai mis sur pied des relations de confiance qui me permettraient de négocier de façon pragmatique.

Une relation couronnée de succès ne dépend pas du nombre de sujets sur lesquels on s’accorde, mais de la manière dont on s’accorde avec les différences. Cela s’applique à tous les niveaux de relations, famille, amis, professionnels, ou entre pays. Empathie, respect mutuel, travail dans un sens commun: ce sont les valeurs essentielles par lesquelles je vis et que j’instaurerai à l’OMC.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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