Bilan

A Genève, les escorts subiront le couperet des futurs contingents

La politique des contingents doit entrer en vigueur en 2017. D’ici là, les ressortissantes de l’Union Européenne se hâtent vers la Suisse, considérée comme un eldorado de la prostitution.

En Suisse, les prostituées sont considérées comme des personnes exerçant une profession libérale et protégées par la police.

« Je suis une mère maquerelle. Et j’assume. » A la tête du Venusia, à Genève, Madame Lisa n’est pas la seule femme à exploiter un commerce lié à la prostitution à Genève. « Mais je suis la seule à paraître dans les médias », sourit-elle. Avec un rare sens du marketing, Madame Lisa orchestre des campagnes d’affichage qui font mouche auprès des Genevois. Fin juin, elle annonce, par un placard à l’effigie d’un canard en caoutchouc en tutu rose, que le Venusia accepte désormais le bitcoin. Bingo. La nouvelle a été répercutée dans la presse jusqu’à Zurich.

Sur un effectif fluctuant autour de 60 filles dans son salon, Madame Lisa emploie quelque 80% de ressortissantes de l’Hexagone. « Je n’ai jamais reçu autant de postulations de la part de Françaises. Elles s’annoncent par mail pour participer au casting. C’est sans doute lié à la dégradation des conditions économiques. Ces candidates ont une formation mais ne veulent pas accepter n’importe quel premier job. Elles se prostituent en Suisse pour s’assurer un revenu, le temps de trouver un poste qui leur convient. »

Une quarantaine d’agences et 140 salons à Genève

Une quarantaine d’agence d’escorts et environ 140 salons de massages sont répertoriés à Genève. Quelque 7000 prostituées, essentiellement étrangères, sont enregistrées auprès de la brigade des mœurs de la Police cantonale genevoise. « Dans la pratique, il y a environ un millier de personnes en même temps sur le terrain. Il y a un tournus énorme. Ces personnes viennent rarement se désinscrire avant de partir », précise Jean-Philippe Brandt, porte-parole de la Police cantonale genevoise.

Le nombre de prostituées est en constante augmentation depuis l’introduction de la libre circulation des personnes avec l'Union Européenne en 2002, étendue aux nouveaux Etats membres en 2009. Formant le premier groupe étranger, les ressortissantes espagnoles se prostituent surtout dans le quartier des Pâquis. Suivent les Hongroises, puis les Françaises, qui sont près de 1400 à Genève.

« La France est un pays abolitionniste où chaque nouvelle loi entravant l’exercice de la prostitution provoque l'afflux de nombreuses travailleuses du sexe dans les pays voisins, note Michel Felix de Vidas, chargé de communication de l’association Aspasie à Genève. La Loi Sarkozy de 2003 qui sanctionne le racolage passif a été suivie d'un afflux de Françaises en Suisse. Les débats concernant la pénalisation des clients de la prostitution en automne 2013 ont eu le même effet. »

Un délai de trois ans

« Les autorités considèrent que les prostituées exercent une profession libérale, au même titre que les plombiers et les menuisiers », indique Jean-Philippe Brandt. A l’heure actuelle, la libre circulation des personnes autorise les ressortissants de l’Union Européenne et de l’AELE à exercer une activité lucrative en Suisse durant 90 jours par année et les astreint à s’annoncer en ligne sur le site de l’Office fédéral des migrations. Au-delà de cette durée de travail, il leur faut demander un permis L (pour un contrat de travail de moins d’une année) ou B. Les prostituées qui restent domiciliées en France reçoivent une autorisation frontalière.

« L’initiative populaire « Contre l’immigration de masse » prévoit des limitations par des plafonds et des contingents annuels. Toutes les autorisations délivrées en vertu du droit des étrangers seront concernées, donc également celles des frontaliers », indique Emmanuelle Lo Verso, secrétaire générale adjointe chargée de la communication à l’Etat de Genève.

L’initiative doit être mise en œuvre dans les trois ans qui suivent la votation, selon le délai imparti par la loi pour tout nouvel article constitutionnel. La formulation du texte laisse une large marge d'interprétation et alimente l'incertitude. Or, jusqu'à l'entrée en vigueur d'une nouvelle loi, la situation ne change pas pour les détenteurs d'un permis de séjour. Selon les autorités fédérales, le nouveau système ne s’appliquera qu’aux étrangers qui voudront immigrer après l’entrée en vigueur des nouvelles dispositions légales. 

La Suisse offre de bonnes conditions par rapport à la France

Les jeunes femmes sont nombreuses à débuter dans le métier chez Madame Lisa. Des étudiantes encore chez leurs parents travaillent au Venusia alors qu’elles révisent pour le bac. « Elles veulent gagner une indépendance financière, parfois pour soulager une mère divorcée au chômage qui peine à nourrir la fratrie », rapporte la patronne. Fille d’un docker de La Rochelle, l’échec d’un premier mariage la conduit à la rue. Puis, elle se lie avec un client qui devient son mari et le suit en Suisse. En 2003, elle ouvre son salon à Genève.

« Les Françaises que j’engage viennent de Paris, Lyon ou Nîmes. Ici, elles gagnent rapidement beaucoup d’argent, surtout les meilleures. ll leur est par la suite difficile de renoncer à ce revenu pour un travail astreignant, payé au lance-pierre », affirme Madame Lisa. Dans les faits, les filles qui sont passées par la prostitution en ressortent rarement complètement.

Venu le temps de la reconversion, les femmes que côtoient Madame Lisa reprennent souvent des études, entreprennent une formation ou s’engagent dans une ONG. « Elles ressentent le besoin de se rendre utiles », affirme la patronne du Venusia. A l’en croire, les recrues de son établissement considèrent qu'elles ont eu de la chance.

En France, la prostitution n’est pas réglementée, mais le proxénétisme est interdit. Les conditions réservées aux prostituées sont difficiles, surtout pour celles qui travaillent dans la rue. Elles doivent se cacher de la police pour éviter d'être amendées. Elles n’ont pas le droit de s’associer ou de louer un appartement à plusieurs. Julie, une jeune femme qui témoignait sous un faux nom dans Le Monde, confessait : « Quand on doit exercer dans les cages d’escalier, les bois ou les camionnettes, il vaut mieux rejoindre un bordel en Suisse. » Michael Felix da Vidas objecte : « Leur sort est peut-être meilleur ici qu’ailleurs. Mais il ne faut pas oublier que c’est l'urgence économique qui les conduit à se prostituer. »

Les dangers de la clandestinité

Une fois le contingentement voulu par l’initiative UDC mis en vigueur, on peut redouter qu'une partie des prostituées passent dans la clandestinité. Michael Felix da Vidas s’inquiète : « Lorsqu’elles sont ici légalement et obtiennent un permis B, les travailleuses du sexe prennent une assurance maladie et paient des impôts. Ceci a pour effet de les valoriser socialement et de les intégrer. Clandestines, elles se retrouveront sans droit et seront difficilement accessibles aux associations comme la nôtre qui les soutiennent face aux abus et font de la prévention santé. Certaines n'oseront plus faire appel à la police, qui pourtant les défend lorsqu'elles sont victimes de violences. »

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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