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« Un grand patron s’est reconnu dans le film et il est furieux »

Dans Numéro une, une femme brillante se bat pour devenir CEO d’une entreprise du CAC 40. La réalisatrice Tonie Marshall signe un film d’un grand réalisme sur les coulisses du pouvoir industriel. Rencontre.
  • Dans Numéro une, une femme brillante engage une guerre sans merci pour grimper jusqu'à la tête d'une entreprise française du CAC 40.

  • La réalisatrice Tonie Marshall signe un film brillant sur les coulisses du pouvoir dans la grande industrie.

Ingénieure brillante et volontaire, Emmanuelle Blachey (Emmanuelle Devos) a gravi les échelons de son entreprise, la première compagnie française énergétique, jusqu'au comité exécutif. Un jour, un réseau de femmes d'influence lui propose de l'aider à prendre la tête d'une entreprise du CAC 40. Elle serait la première femme à occuper une telle fonction. Dans ces sphères largement dominées par les hommes, ce projet est interprété comme une déclaration de guerre. Réalisatrice de ce film brillant sur les coulisses du pouvoir dans la grande industrie, Tonie Marshall répond aux questions de Bilan.

Bilan: Avec votre film Numéro une, vous réalisez un formidable thriller économique. Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux milieux d’affaires?

Tonie Marshall: C'est drôle que vous parliez de thriller économique, parce que mon intention n’a jamais été de faire un film de ce genre. Ce que je voulais raconter, c’est l’histoire d’un réseau féminin qui soutient des femmes dans leur carrière avec le souci de scénariste de montrer où étaient les blocages. Au départ ça devait être une série avec chaque épisode consacré à un milieu professionnel différent. Mais le projet ne s’est pas fait. Puis j’ai repris l’idée pour en faire un film centré sur un seul milieu, celui d’une grande entreprise française du CAC 40.

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Numéro une est clairement un film féministe, non?

Nous vivons actuellement dans une période où une espèce de morale et une sorte de repli identitaire et religieux cherchent à remettre les femmes à la maison. L’idée sous-jacente est de leur enlever toute ambition de jouer un rôle dans la société et de changer les choses. J’ai eu envie de faire un film pour aller contre ce mouvement. Le film veut avant tout montrer combien c’était compliqué pour les femmes d’arriver au sommet.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de plonger dans le milieu de la grande industrie?

Pour grimper dans des contextes aussi hostiles, ces femmes doivent être exceptionnelles. Elles représentent d’emblée des personnages formidables. Moi, je n’ai pas mon bac et j’admire beaucoup ces femmes surdiplômées.

Comment vous êtes-vous familiarisée avec les cercles du pouvoir au féminin?

J’ai d’abord demandé à Raphaëlle Bacqué qui est journaliste au Monde de m’aider à entrer en contact avec des femmes exerçant des postes de direction. J’en ai rencontré une dizaine et je me suis inspirée de leurs récits. On me dit que mon héroïne, c’est Isabelle Kocher, CEO d’Engie. Mais pas du tout. Je ne l’ai jamais rencontrée.

Le milieu des grandes entreprises est décrit de manière très réaliste. Comment avez-vous écrit le scénario?

Tout ce qui est dans le film est vrai. Chaque péripétie est inspirée de faits réels. Par exemple, l’histoire du CEO atteint d’un cancer au cerveau à qui on doit trouver un successeur de toute urgence. On m’a rapporté qu’un grand patron a entendu parler du film et s’est reconnu dans un personnage. Il est furieux, paraît-il.

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Vous montrez une très grande violence et une misogynie terrible.

Le personnage du méchant joué par Richard Berry serait certainement tout aussi ignoble s’il avait un homme comme rival. Sauf qu’au lieu de traiter son adversaire de «bécasse» et de faire des remarques déplacées, il l’affronterait d’homme à homme, si j’ose dire. Mais comme il s’agit d’une femme, son discours est sexiste, condescendant et rabaissant. Je n’ai rien inventé de cette violence. Je suis même très en deçà de la réalité d’après mes interlocutrices. Dans la vraie vie, il se tient des propos beaucoup plus crus que ceux du film.

Les patrons sont-ils tous de grands misogynes?

Le profil le plus fréquent, ce n’est pas celui du méchant. C’est plutôt celui du patron du film qui est gentil, qui aime bien l’héroïne, qui lui met la main sur la cuisse et lui dit «Mon petit chéri, je vous ai à la bonne». De cette manière, il l’infantilise complètement dans une sorte de misogynie bienveillante.

L’idée d’un réseau de femmes qui se s’entraident en faveur de l’une d’entre elles est très enthousiasmante. Est-ce aussi inspiré de faits réels?

Malheureusement non, il s’agit là de pure fiction. Idéalement, il faudrait des réseaux mixtes pour qu’ils aient une réelle utilité pour les femmes. Un réseau féminin qui aurait la puissance de faire monter une candidate au sommet, malheureusement, ça n’existe pas.

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Quel message voulez-vous transmettre avec Numéro Une?

Le film raconte la confrontation de l’héroïne à quelque chose qui est très en place et organisé depuis la nuit des temps. Il s’agit d’une organisation du pouvoir qui va exclure les femmes. C’est pour ça que les femmes doivent arriver en masse dans ces cercles. Parce que si leur proportion monte à 50%, la façon de penser va changer. Cette mixité est primordiale pour que les entreprises reflètent enfin la composition de la société. J’aimerais que les femmes sortent de la projection de ce film en se disant : « C’est bon, j’y vais. Je vais me battre, parce que ça a du sens ». Le message du film, c’est que ça vaut la peine d’encaisser et de résister.

« Numéro une » Un film de Tonie Marshall. Avec Emmanuelle Devos, Suzanne Clement, Richard Berry, Benjamin Biolay, Sami Frey. En salle dès le mercredi 11 octobre.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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