Bilan

«SwissLeaks» tait le rôle des services secrets

En juillet 2013, interrogé par une Commission d’enquête sénatoriale, l’ancien informaticien Hervé Falciani révélait le rôle des services secrets français dans le vol des fichiers HSBC. Un aveu curieusement négligé par «SwissLeaks». Enquête.
  • Sources françaises: extrait de l’audition de Falciani par la Commission d’enquête du Sénat. 

    Crédits: Jocard/AFP
  • Sources suisses: extraits de l’enquête de la police judiciaire fédérale d’avril 2010.

    Crédits: Jocard/AFP
  • «Quelques noms, mais pas tous. Pourquoi ce tri?» Eric de Montgolfier, ancien procureur.

    Crédits: Jocard/AFP

Il existe une règle non écrite dans la presse française: lorsqu’une information du «Canard enchaîné» n’est pas reprise par le quotidien «Le Monde», elle tombe pratiquement dans l’oubli. C’est le cas d’un petit texte intitulé «Les espions aussi ont du coffre», paru le 24 mars 2010, racontant qu’après la saisie des listings de la Banque HSBC à Genève, quelques petits veinards n’avaient eu aucune explication à donner à la Direction générale des impôts. Bien qu’ils aient ouvert des comptes sous de faux noms. Mais c’était pour la bonne cause: «Ces comptes appartenaient à nos valeureux services secrets, et servaient à ravitailler les espions en vadrouille», écrit l’hebdomadaire satirique. Bien entendu, l’historique des avoirs de ces fraudeurs un peu spéciaux a aussitôt été détruit.

Incontestablement, le «Canard enchaîné» disposait d’une bonne source. Plus de trois ans plus tard, le 16 juillet 2013, longuement reçu au Sénat par la Commission d’enquête sur le rôle des banques et des acteurs financiers dans l’évasion des capitaux, Hervé Falciani, l’ancien informaticien de la Banque HSBC à Genève, déclare: «J’ai effectivement quitté la Suisse sans emporter d’informations avec moi. Les services de renseignement ont travaillé à la sécurisation des données afin qu’elles soient disponibles depuis n’importe quel pays. Nous évitions ainsi le risque qu’elles disparaissent avec moi.» Il explique ensuite qu’en ce qui concerne les données volées «je les ai récupérées une fois en France. Lorsque la commission rogatoire s’exécute, les éléments sont saisis à mon domicile. Les scellés sont effectués par la gendarmerie nationale et directement transmis au parquet.»

Hervé Falciani reconnaît implicitement devant les parlementaires français qu’il travaillait bien pour les services secrets français, alors qu’il était toujours salarié de la banque en Suisse. Une information confirmée par un rapport d’enquête de la police suisse du 20 avril 2010. On peut lire que Falciani a contacté la police française: «Le 2 avril 2008, Hervé Falciani s’est adressé, sous le nom de Ruben al-Chidiack, à Philippe Guillonneau, commandant de police à la Direction centrale de la police judiciaire, pour lui proposer la liste complète des clients d’une des cinq plus grandes banques privées du monde. Ce dernier a utilisé l’adresse internet [email protected]»

On peut légitimement se demander pourquoi les services secrets français, qui possèdent les listings avant même le départ d’Hervé Falciani de Genève le 24 décembre 2008, trouvent ensuite le besoin de les réintroduire dans les ordinateurs de l’informaticien alors que celui-ci s’est réfugié sur le territoire français?

Tout simplement pour que la justice puisse récupérer les données et en faire profiter ensuite l’administration fiscale. En effet, il fallait trouver une astuce juridique, même tirée par les cheveux, pour pouvoir utiliser des données volées. Mais au préalable les services secrets ont très vraisemblablement nettoyé les listings, dans l’intérêt de la France, bien évidemment.

La suite est connue: le 9 janvier 2009, la Suisse adresse une demande d’entraide judiciaire internationale au Tribunal de grande instance de Nice. Le 20  janvier, la brigade de recherche de la gendarmerie de Menton perquisitionne le domicile des parents d’Hervé Falciani à Castellar et saisit deux ordinateurs et deux téléphones portables. Apparemment le toilettage déjà réalisé par les services secrets était incomplet. Eric de Montgolfier, alors procureur à Nice, a déclaré en décembre dernier dans «L’Agefi» «qu’un nom au moins avait été retiré des fichiers HSBC: celui de l’ancien préfet Jean-Marc Marchiani.

Quand je me suis étonné de cette omission auprès de la gendarmerie nationale, qui avait établi la liste des titulaires de comptes, il m’a été répondu que c’était une erreur.» Le magistrat expliquait que la justice n’ayant pas les moyens d’exploiter un tel matériel informatique, il avait dû confier le travail à l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN).

Un ancien des services de renseignements, que Bilan a pu rencontrer à deux reprises à Paris, précise que la réintroduction des données falsifiées dans les ordinateurs d’Hervé Falciani s’est effectuée durant un week-end de janvier dans un hôtel de Nice. Et qu’un haut responsable de la gendarmerie a reçu ensuite une étoile supplémentaire sur son képi de général.    

Curieusement, alors que l’opération «SwissLeaks» occupe la une des médias tricolores, personne ne pense à tendre de micro à l’ancien magistrat, aujourd’hui à la retraite. C’est pourtant lui qui, à la demande de la Suisse, a saisi le matériel informatique d’Hervé Falciani. Aujourd’hui encore, l’auteur d’«Une morale pour les aigles, une autre pour les pigeons» s’étonne du choix des noms livrés en pâture au public.

«Quelques noms, mais pas tous. Pourquoi donc ce tri?», confie-t-il. A l’origine de cette affaire, n’évoquait-on pas près de 9000 mauvais contribuables français qui auraient caché leurs économies sur les bords du lac Léman? Aujourd’hui, leur nombre est tombé à moins de 3000 noms, et personne ne semble s’en étonner.

Il aurait peut-être été intéressant que tous les articles consacrés aux «comptes secrets en Suisse», révélés par l’opération «SwissLeaks», évoquent ces quelques points essentiels. Et rappellent qu’a eu lieu tout récemment l’audience inaugurale de la 32e chambre correctionnelle, chargée des affaires de fraude fiscale au Tribunal de grande instance de Paris, où sont jugés des détenteurs de comptes chez HSBC Genève. Simple coïncidence?

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