Bilan

«Rapprocher les gagnants et les perdants de la globalisation sera le nouveau défi»

L’élection de Donald Trump a révélé l'écart intenable entre les côtes et le centre du pays, estime André Kudelski, patron de la multinationale active notamment dans la sécurité numérique.

André Kudelski identifie l’Amérique du Nord comme le marché à plus forte croissance dans le secteur de la cybersécurité. 

Crédits: wikimedia commons

En juin dernier, le Groupe Kudelski – leader mondial dans la protection des contenus numériques et la cybersécurité – annonçait ouvrir un second siège à Phoenix, Arizona. Son président et CEO André Kudelski identifie l’Amérique du Nord comme le marché à plus forte croissance dans le secteur de la cybersécurité. Souvent en déplacement aux Etats-Unis ces dernières semaines, le patron du groupe de Cheseaux-sur-Lausanne analyse la victoire de Donald Trump à la présidentielle du 9 novembre.

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«On observe dans un nombre croissant de pays un clivage grandissant entre les différents groupes de population. D’une polarisation traditionnelle gauche-droite on évolue vers un clivage entre ceux qui bénéficient du changement et ceux qui en sont les victimes. L’arrivée de M. Trump au pouvoir et le vote du Brexit en sont des exemples», observe-t-il.

«En Suisse, la démocratie directe rappelle périodiquement aux élites que le citoyen peut voir les choses d’une autre façon. Cela permet de mieux vivre ensemble.» Aux Etats-Unis, poursuit le chef d’entreprise vaudois, «le fossé est devenu très important entre ce qui se passe sur les deux côtes et ce qui est vécu à l’intérieur du pays, où la relation au monde est très différente». Pour lui, les «libéraux», au sens américain du terme, ont probablement sous-estimé la détresse qui existe au milieu du pays, et qui ne se résout pas par une simple redistribution fiscale des richesses. «C’est probablement le principal message de cette élection.»

Des visions qui s'affrontent

Mais pour André Kudelski, la question n’était pas de savoir qui allait gagner la présidentielle : «De toute façon, il fallait rapprocher ces deux Amériques, indépendamment de celle ou celui qui allait gagner le scrutin.» De même, en Suisse, la votation «contre l’immigration de masse» le 9 février 2014 a envoyé un message d’inquiétude. Selon lui, dire que ceux qui ont voté «oui» ont mal compris la question ne fait qu’illustrer l’ampleur du clivage. «En politique, il n’y a rarement qu’une seule vérité ; il y a des visions qui s’affrontent. Plus elles sont idéologiquement éloignées, plus l’effort pour les réconcilier sera grand.»

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Le problème de fond, souligne-t-il, est qu’il y a «des gens dont le métier dépend de la globalisation – économique, culturelle et des mouvements de personnes – et d’autres qui la subissent et en souffrent ; on ne peut pas ignorer les uns ou les autres». Ce qui a frappé André Kudelski durant la campagne américaine, c’est «qu’aucun des deux partis n’avait le monopole de l’agressivité, mais ne voyait que celle de l’autre ; ce qui illustre peut-être l’ampleur du manque de compréhension mutuel».

Par ailleurs, il relève que les clichés en termes d’origines et de genres ont été mis à mal. Les résultats ont montré que les électeurs blancs, noirs ou hispaniques, hommes ou femmes, se départageaient de manière plus subtile entre les deux candidats qu’à l’aune du traditionnel clivage démocrate/républicain. Cette élection, qui a tordu le cou au politiquement correct, a par ailleurs montré selon lui que «ce que n’est pas en occultant les choses qu’on résout un problème. Que le fait de les dire, même crûment, a plus de valeur que de rester «lisse» dans les formes et d’éviter les sujets qui fâchent. «C’est assurément une des leçons de cette campagne.»

Pour la suite, André Kudelski estime que l’élection de Donald Trump aura vraisemblablement d’importantes conséquences sur le reste du monde, et indirectement sur la Suisse. «Il faudra d’abord observer si ce qui a été annoncé va être fait. Si tel est le cas, cela va changer de façon importante non pas spécifiquement les règles entre la Suisse et les Etats-Unis, mais les règles entre l’Amérique et le reste du monde, et donc – par ricochet –entre le reste du monde et la Suisse.» Le nouveau président américain a affirmé un principe qui pourrait redéfinir les relations commerciales, celui de ne plus admettre qu’il y ait une globalisation qui se fasse sans contrepartie pour les habitants des régions périphériques d’un pays.

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Historiquement, rappelle André Kudelski, les USA sont le marché des consommateurs par excellence, les «consumers of last resort» (ou «consommateurs de dernier ressort»). «Classiquement, les Etats-Unis en tant que moteur de croissance étaient relayés par l’Europe, puis l’Asie ; or depuis 2008, l’Europe n’a plus rempli ce rôle, tandis que les Etats-Unis et la Chine ont continué à le faire dans une moindre mesure.»

Depuis 2008, hormis dans le domaine des hautes technologies, l’Europe n’assume en effet plus sa fonction de moteur de croissance pour la grande consommation. Cette absence donne l’impression à la classe moyenne américaine, en particulier du centre du pays, qu’elle n’hérite que des inconvénients de la globalisation. Elle voit les emplois disparaître alors que dans le même temps des entreprises globales, concentrées sur les côtes est et ouest des Etats-Unis, bénéficient de la globalisation et d’une plus grande ouverture des frontières.

Réindustrialisation

 

Pour le Vaudois, si Donald Trump n’est pas fondamentalement opposé aux traités commerciaux internationaux, il ne veut par contre pas accepter des accords sans contre-partie pour les emplois de la classe moyenne. Reste à savoir si cette posture sera réaliste. Dans tous les cas, on peut toutefois s’attendre dans le futur à ce qu’une plus grande proximité entre les lieux de production et de consommation soit exigée.

Une réindustrialisation des Etats-Unis et d’autres grands pays occidentaux ? André Kudelski ne l’exclut pas, mais elle tiendra compte des nouvelles technologies, en particulier de la robotisation de la production, ce qui limitera le nombre de nouveaux postes créés.

Si l’ingénieur et industriel vaudois juge difficile de prédire quels seront les effets indirects, il considère que la Suisse peut rester compétitive, malgré la petite taille de son marché qui la rend dépendante du reste du monde. Avec cette nouvelle donne, il sera crucial que la Suisse arrive à se positionner sur le marché global avec une offre différenciée où elle devra encore plus éviter les secteurs à faible valeur ajoutée et potentiellement ciblés par un nouveau protectionnisme.

Enfin, il sera intéressant de voir si Donald Trump arrivera à changer les règles du jeu international, comme Ronald Reagan ou Bill Clinton avant lui. Il s’agit là de voir si les Etats-Unis arriveront à imposer une nouvelle forme de préférence nationale, dans un monde où l’Europe ne joue pas suffisamment son rôle de moteur de croissance et donc de «partenaire de fortune» de l’Amérique.

 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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