Bilan

«On sous-estime à tort la réussite de Genève»

A l’heure de la peopolisation et des réseaux sociaux, le président du Conseil d’Etat genevois François Longchamp se démarque par son refus de s’autopromouvoir. Retour sur une riche décennie à l’Exécutif.

«Servir et disparaître», telle est la devise de François Longchamp.

 

Crédits: Sébastien Anex/EOL

On lui reproche son style trop dépersonnalisé, sa réticence obstinée à parler de lui. Et une certaine lassitude, peut-être, à diriger les affaires du canton. Mais François Longchamp, 53 ans, président du Conseil d’Etat genevois, répond qu’un homme politique doit s’effacer derrière sa fonction. Qu’il ne doit exister que par le biais de son action. «Le ressort qui mène à s’impliquer en politique est différent pour chacun. J’ai un profond attachement à Genève. J’ai pour modèle: servir et disparaître.»

Pour lui, qui n’a jamais appelé spontanément un journaliste, «la connivence avec les médias amène des éléments négatifs pour la presse et pour la politique». Au quotidien, il s’agit de «faire passer des projets» plutôt que «d’avoir son nom à la une avec une photo». Il affirme qu’«il faut choisir entre prendre le crédit pour des intentions de réalisations, et réaliser effectivement». C’est ainsi qu’il a réussi des changements de lois extrêmement structurants pour le canton, sans en parler à la première personne. 

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Lorsqu’on lui oppose qu’aujourd’hui la communication, le marketing personnel sont les maîtres mots, il fait la grimace: «Je ne serai jamais un vendeur de foire, je n’ai pas ce talent. Banaliser la fonction politique, je suis contre. En revanche, sortir, voir la rue, mener à bien le protocole, être présent lors des rencontres, est indispensable.» Tout en ne cédant jamais à la peopolisation, il a toujours compté parmi les mieux élus. Cette posture de responsabilité, de discrétion et de modestie lui a en effet valu d’être largement plébiscité par la population lors de ses trois élections au Conseil d’Etat. 

L’âme radicale

De culture profondément radicale, François Longchamp vient d’une famille qui s’est établie au XVIe siècle à Lausanne, puis a émigré au XIXe siècle à Collonge-Bellerive (GE). La pensée radicale postule que la société doit récompenser le goût de l’effort et le travail, offrir une place à chacun à condition qu’il y contribue. Les radicaux ont prôné l’école gratuite, laïque et obligatoire, la démocratisation des études et un modèle économique qui encourage le dépassement de soi et la volonté.

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François Longchamp se retrouve entièrement dans cette pensée, où le rapport à l’argent est empreint de discrétion, avec le refus des signes ostentatoires de richesse. «Ne pas montrer un étalement de richesse à des gens qui n’en ont pas, ne pas faire montre de ses exploits sont des formes de décence et d’ascèse qui se font rares dans notre société de la facilité et de la vulgarité», estime François Longchamp.

A cet égard, la culture protestante de Genève, un canton aux innombrables succès, a ceci de particulier qu’elle ne dévoile pas volontiers tous ses atouts et ne fait pas de promotion agressive. «C’est pour cette raison qu’on sous-estime Genève, à tort», selon François Longchamp qui se dit excédé par les discours défaitistes sur Genève. Son discours à lui révèle un penseur critique qui a conservé intact le goût de servir la république, mais se démarque des modes passagères, comme la personnalisation à outrance et l’usage opportuniste des réseaux sociaux en politique. Un certain classicisme distingue sa pensée, jusqu’au type de libéralisme classique qu’il défend. 

François Longchamp, entré au Parti radical genevois dès la fin de ses études d’avocat, a été marqué dans ses jeunes années par ses lectures de Friedrich Hayek, l’économiste libéral appartenant à l’école autrichienne d’économie et principal critique du keynésianisme et de l’étatisme. Mais aussi Frédéric Bastiat, penseur libéral français, également considéré comme un précurseur de l’école autrichienne.

L’éthique de la responsabilité est aussi prégnante chez Hayek et Bastiat. Si la pensée libérale classique a vu ses valeurs malmenées durant la dernière décennie, il en va de même pour une autre valeur, regrette François Longchamp: celle de la distinction entre l’espace privé et l’espace public. C’est, selon lui, l’influence négative des modes de communication actuels: «J’observe que les jeunes générations ont perdu le sens de la vie privée, une valeur de liberté. Cela les prépare mal aux duretés de la vie qui les attend.»

Cela fait plus de dix ans que François Longchamp est à l’Exécutif genevois. Entré en décembre 2005 au Conseil d’Etat, le libéral-radical a d’abord dirigé le Département de la solidarité et de l’emploi. Il connaissait déjà bien les rouages de l’institution et le domaine social après avoir secondé le conseiller d’Etat Guy-Olivier Segond à l’action sociale, dont il fut le secrétaire général à 29 ans, puis dirigé Foyer Handicap entre 2002 et 2005. Il se charge ensuite de l’Urbanisme avec succès, comme ont pu en attester la forte reprise du secteur de la construction et le redécollage de Palexpo, qu’il a transformé en société anonyme après en avoir chapeauté la restructuration. 

On lui reconnaît volontiers des qualités de conciliateur, dans la mesure où il écoute d’autres camps que le sien. Mais en 2013, lorsqu’il dénonce l’accaparement à des fins spéculatives de logements destinés à la classe moyenne et propose une modification de loi (qui devient la «loi Longchamp»), c’est son camp, la droite, qui remaniera son texte en profondeur avant de l’accepter. 

En 2013, François Longchamp est élu à la tête du département présidentiel, pour le premier mandat d’une durée de cinq ans (la présidence durait une seule année auparavant). Un poste qu’il n’a pas choisi, mais où il s’est vu appelé dans un contexte où tous les autres conseillers d’Etat étaient plus nouveaux que lui. Après trois ans, s’est-il fatigué à mi-mandat, comme on a pu le lire dans la presse locale?

«Je ne suis nullement lassé, répond François Longchamp, dont le mandat court encore deux ans. J’aurais eu le choix de ne pas rester au Conseil d’Etat, face à une instabilité parlementaire qui est permanente en raison de l’absence de majorité, et qui fait que le Grand Conseil peut changer trois fois d’avis en trois quarts d’heure.» 

A la présidence, il est chargé de la Genève internationale, des communes et de la région. Mais plus généralement, «tout ce qui va mal finit sur son bureau», souligne un proche collaborateur. Un poste difficile, où il a peu de répit. Mais pour François Longchamp, défendre la Genève internationale et ses 70 000 emplois, et défendre Genève tout court, ne relève pas de la punition, c’est une conviction et un réflexe naturel; une année l’aurait frustré pour accomplir cette tâche. La Genève internationale, c’est 4000 accueils protocolaires par année, lors desquels des chefs d’Etat du monde entier se déplacent.

«C’est davantage que New York, souligne le PLR. Genève, c’est un haut lieu de la diplomatie où des négociations secrètes au public se déroulent sur à peu près tous les enjeux du monde – Syrie, Yémen, Libye, Iran.» Ce sont aussi 2500 sessions d’organisations internationales, «chose qu’on ne voit nulle part ailleurs, pas même à Berne». Genève est le canton le plus visité par les conseillers fédéraux.

Sans compter, rappelle le magistrat, que cette ville a une densité économique sans nul rapport avec une ville de 500 000 habitants. «La moitié du pétrole, du sucre, du café se négocie à Genève, 120 banques y opèrent, des entreprises de premier plan mondial.» Au total, 318  000 emplois, 120 000 pendulaires, 80 000 frontaliers.

«Comment pourrais-je être lassé dans un canton où il se passe en permanence des événements de très haut niveau?, plaide François Longchamp, qui a inauguré en mai le Campus de la haute horlogerie, à Meyrin, créé par le groupe Richemont. Nous faisons en sorte que ces acteurs aient l’environnement juridique adéquat ainsi qu’une administration efficace. Dans le cas du campus horloger, l’autorisation de construire a été délivrée en un temps record.» Le succès de Genève, souligne-t-il, «est fondamentalement le résultat d’une politique que Genève a voulue, et ce sont des choix politiques qui transcendent les mandats individuels». 

Dynamisme historique

Dans cette ville en réalité hyperdynamique où s’ouvrent 80 concours architecturaux d’importance par année, la stratégie économique ne s’est pas développée toute seule. Au XXe siècle, l’aventure internationale a commencé avec l’aéroport. Le conseiller d’Etat Louis Casaï, visionnaire, entrevoit que l’aviation commerciale deviendrait le moyen de transport qui va se développer et crée un aérodrome. Il investit au maximum dans ce domaine alors que la région est en crise et qu’il n’y a pas encore un avion qui vole. «C’est ainsi que les Américains sont venus à Genève, parce qu’il y avait un aéroport qui fonctionnait.»

Sans cette vision, Genève aurait pu être une ville périphérique. La première ligne d’Air France était d’ailleurs Paris-Lausanne, mais Lausanne n’a pas saisi cette carte. Président de l’aéroport de 2005 à 2009, François Longchamp en a supervisé l’élévation d’un étage, pour 250 millions de francs de travaux.

Genève a aussi fait le choix d’abriter la Croix-Rouge, lorsque les élites locales ont jugé que la ville avait un rôle à jouer dans les conflits. C’est aussi le seul canton qui aurait eu le choix de devenir français mais a résolument opté pour être suisse et ne l’a jamais regretté. Pour François Longchamp, qui fait des discours du 1er Août depuis vingt ans, «il n’y a nulle part autant de ferveur le 1er Août que l’on en trouve à Genève».

En 1872, l’arbitrage de l’Alabama se tient dans la Cité de Calvin, qui s’impose comme un lieu de négociation et d’activités humanitaires. Quand la Société des Nations se crée, Genève emporte le siège et construit le Palais. «Cela ancre une stratégie.» Aujourd’hui, 5,5 milliards entrent dans les caisses de l’Etat grâce aux organisations internationales. 

Endettés, mais prospères

Ces dernières années, alors que Vaud se désendettait à partir de 2004, Genève a fait un choix radical: continuer à investir. «On investit 700 millions de francs par an, contre 250 millions par an dans les années 1990, souligne Francois Longchamp. Il cite le CEVA (ses cinq nouvelles gares, les nouveaux quartiers, et des milliers d’emplois), la Nouvelle Comédie, dont les autorisations et les financements ont été obtenus; de nouveaux collèges, le nouvel hôpital et la nouvelle Faculté de médecine, qui entrent en synergie avec le Campus Biotech et le Humain Brain Project, en plus du Palais des Nations et des autres bâtiments internationaux, pour lesquels l’Etat, la Confédération et le Canton accordent 850 millions.»

La FIPOI (Fondation des immeubles pour les organisations internationales) a certes récemment connu d’importants problèmes internes de gestion. Mais elle est en train de consentir des prêts plus importants en 5 ans qu’en 53 ans d’existence pour la rénovation de la Genève internationale. François Longchamp en est convaincu, Genève réémerge dans ce rôle de centre international depuis deux ou trois ans. Des conflits vitaux sont discutés ici. Les causes des afflux de réfugiés, c’est ici que cela se discute. L’Union internationale des télécommunications (UIT) vient de faire le choix de rester à Genève, et ce malgré la concurrence très vive entre les villes, en raison de l’environnement stable et de l’attachement historique voué à la ville.

Lassitude? «Oui, que les gens ne voient pas qu’ils sont au milieu de pépites.» Certes, la dette de Genève, qui dépasse les 13 milliards de francs, est un vrai souci. Mais elle affiche aujourd’hui le même montant qu’il y a quinze ans, et, depuis, le PIB genevois a augmenté de 33 à 50 milliards de francs. Par ailleurs, la péréquation financière fait que «ce canton finance la Suisse», souligne François Longchamp, aux côtés de cinq autres. «Zurich proteste aussi.»

A raison de 250 millions par an, Genève a versé 2 milliards en huit ans au titre de péréquation intercantonale. «Le Valais touchait jusqu’à 600 millions par an. Si Genève touchait autant, nous n’aurions plus de dettes.» Genève est, selon lui, le canton le plus prospère qui contribue au mécanisme de compensation de manière nette, et qui fait le rayonnement de la Suisse, tout en contribuant le plus à l’impôt fédéral, derrière Zoug.

Peut-être ce message passera-t-il à la Conférence des gouvernements cantonaux de Suisse occidentale, qui vient de confier à François Longchamp sa présidence? 

Au terme de son mandat au Conseil d’Etat, qui s’achève en 2018 après treize ans de labeur où il n’aura pas compté les heures, François Longchamp dit vouloir «travailler un peu moins», et peut-être passer dans le secteur privé. Le bilan de ces dix ans le consacre déjà comme une de ces «pépites» que possède Genève.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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