Bilan

«On peut sérieusement rêver de guérir Alzheimer»

La CEO d’AC Immune Andrea Pfeifer explique en exclusivité les progrès de son entreprise et de sa collaboration avec Roche.

Andrea Pfeifer estime qu'un traitement efficace contre Alzheimer pourrait être mis au point prochainement.

Crédits: Image: AC Immune

Avec 44 millions de patients diagnostiqués dans le monde et un triplement à 135 millions prévu pour 2050, si rien n’est fait, à cause du vieillissement de la population, la maladie d’Alzheimer devient toujours plus une cause de handicap et de mortalité. Alors que les progrès contre les maladies cardio-vasculaires et les cancers ont été importants ces dernières années, la maladie d’Alzheimer demeurait rétive à tous traitements. 

Après Biogen et Eli Lilly, l’entreprise lausannoise AC Immune vient toutefois de révéler des résultats très prometteurs qui rapprochent l’un de ses produits de la commercialisation. Pour Andrea Pfeifer, qui dirige l’entreprise depuis sa création au parc scientifique de l’EPFL en 2003, cette étape est non seulement l’occasion d’un versement important par son partenaire Roche-Genentech mais surtout la confirmation d’une stratégie thérapeutique qui laisse augurer une victoire sur la maladie. 

Bilan: Qu’est ce qui a décidé Genentech à faire entrer votre produit le Crenezumab dans des essais cliniques de phase 3?

Andrea Pfeifer: La phase 3 est la dernière étape avant la mise sur le marché. Nos résultats en phase 2 interviennent  après ceux de Biogen et d’Eli Lilly qui ont des approches thérapeutiques semblables pour débarrasser le cerveau des plaques de protéines béta-amyloïdes qui se forment en dehors des cellules cérébrales dans la maladie d’Alzheimer. Cela nous conforte que c’est la bonne approche. Nos essais en phase 2 ont clairement montré que le Crenezumab a un effet positif sur les patients ayant développé un Alzheimer modéré. 

Quel est le mécanisme d’actions de ce médicament?

A.P.: La maladie d’Alzheimer déforme les protéines beta-amyloïdes qui s’agrègent ensuite en plaques à l’extérieur des cellules cérébrales. Le système immunitaire ne les élimine pas car étant d’origine naturelle il ne les reconnait pas. Nous avons donc développé un anticorps monoclonal qui va aller s’attacher uniquement à ces protéines déformées. Cela fait ce complexe est identifié par le système immunitaire qui va nettoyer le cerveau et empêcher la formation de ces plaques. 

Quelles différences y- a-t-il entre votre médicament et l’Aducanumab de Biogen et le Solanezumab d’Eli Elly ?

A.P.: Il s’agit dans tous les cas d’anticorps monoclonaux. La principale différence est que le nôtre a, par construction, très peu d’effets secondaires et en particulier ne déclenche pas d’inflammation en dépit de la réaction immunitaire qu’il suscite. C’est très important parce que jusqu’ici tous les médicaments qui ont été testés se sont révélés toxiques dès qu’on a voulu les utiliser à des dosages significatifs. Un essai en phase clinique 1b a pu montrer que l’on peut doser le Crenezumab de manière élevée et donc optimale sans risque.  

Vous avez des programmes de développement non seulement contre les plaques amyloïdes mais aussi contre les protéines Tau pourquoi et quelle est la complémentarité ? 

A.P.: La déformation de ces protéines Tau à l’intérieur même des cellules cérébrales intervient en parallèle à celle des protéines béta-amyloïdes. En s’attaquant aussi aux protéines Tau nous espérons pouvoir inverser les effets de la maladie en particulier la perte de mémoire. Dans ce domaine, nous venons de procéder à la sélection d’un candidat officiel avec notre partenaire Roche-Genentech. Nous prévoyons de débuter un essai clinique de phase I en 2016. 

Dans quel mesure les diagnostics pour Alzheimer que vous préparez sont-ils complémentaires des anticorps ? 

A.P.: On voit qu’il est critique de pouvoir s’attaquer à la maladie de manière précoce. Il est possible d’identifier très tôt la déformation des protéines Tau qui est un des principaux symptômes de la maladie. Dans ce domaine, nous développons des diagnostics in vitro et aussi un agent de contraste pour l’imagerie médicale avec notre partenaire Piramal Healthcare. Là aussi un essai clinique va bientôt débuter. 

Vous développez enfin des vaccins contre Alzheimer. En quoi sont-ils complémentaires de vos médicaments ?

A.P.: Le vaccin c’est le rêve ultime. Pour traiter de grandes populations, il sera nécessaire de pouvoir prévenir la maladie avant même qu’elle ne commence en éduquant le système immunitaire à identifier les malformations des protéines. Nous avons débuté des essais dans ce domaine. 

Y-a-t-il d’autres maladies que votre technologie puisse guérir ?

A.P.: Notre plateforme qui repose sur l’identification d’antigènes spécifiques à la malformation de protéines a vocation à s’appliquer aux pathologies qui en découlent dont de nombreuses maladies neurodégénératives comme Parkinson. A long terme, la vision est de pouvoir développer des traitements personnalisés dans ce domaine un peu comme cela se passe pour le cancer.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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