Bilan

«Notre mission n’est pas de provoquer»

Directeur romand du think tank libéral Avenir Suisse, Tibère Adler réfute l’idée d’être devenu politiquement correct. Il met en garde la Suisse contre le piège de l’autocomplaisance.

«Nous ne sommes pas un lobby», affirme Tibère Adler.

Crédits: Dr

Directeur romand d’Avenir Suisse, Tibère Adler est enthousiaste: «Nous n’avons jamais eu autant de donateurs qu’aujourd’hui. Leur nombre s’élève à environ 150.» Depuis sa création en 1999, ce laboratoire d’idées défend une vision libérale de l’économie et de la société. Son objectif est de susciter le débat et d’influencer l’opinion avec des propositions visant à améliorer les performances économiques de la Suisse. Tibère Adler défend l’action de son think tank.

Avenir Suisse publie des études fouillées dont les conclusions parfois iconoclastes ont pu choquer l’opinion publique. Depuis quelques années, vous ne faites plus dans la provocation. Pourquoi?

Vous êtes dans la contradiction en nous qualifiant d’iconoclastes, mais en nous reprochant de ne plus provoquer. Notre mission n’est ni de provoquer ni d’entreprendre une analyse de faisabilité politique pour faire avancer nos idées ni de faire campagne pour être élus. 

Vos études ne surprennent plus….

Certaines, comme celle sur la privatisation des banques cantonales et des sociétés actives dans l’énergie, ont été perçues comme provocatrices. Nous estimons que les contribuables n’ont pas à supporter les risques inhérents à ces activités. Dans les mesures d’accompagnement de la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’Union européenne (UE), nous sommes les seuls à critiquer l’extension des conventions collectives de travail à l’ensemble d’une branche car nous craignons un effet négatif sur le marché du travail. 

Le thème de la privatisation des banques cantonales n’est pas nouveau...

Ce n’est pas parce qu’une question n’est pas réglée que nous ne devons plus en débattre. Au contraire. Le statut des banques cantonales pose un défi majeur
à notre place financière car il est incompatible avec les règles européennes sur les marchés financiers. Tant que les collectivités publiques contrôleront leur capital, les établissements bancaires helvétiques ne pourront pas vendre leurs prestations depuis la Suisse au sein de l’UE. Ce qui entrave leurs activités et pénalise l’emploi.  

Vos études sont désormais politiquement correctes…

Nos positions sont cohérentes et constantes depuis longtemps. Notre objectif est d’influencer l’opinion sur le long terme. Cette stratégie nous a permis de remporter certains succès. 

Par exemple?

Nous avons été à l’origine de la mise en œuvre du frein à l’endettement de la Confédération. Maintenant, nous proposons un mécanisme similaire afin d’anticiper les déséquilibres structurels des assurances sociales.  

Aujourd’hui, vous défendez une réduction des dépenses fédérales, alors que des économistes pensent qu’il faut assouplir les contraintes du frein à l’endettement. Pourquoi?

Conjointement avec d’autres facteurs, la discipline budgétaire contribue à l’excellence de la Suisse. Ce n’est pas le moment de relâcher les efforts.  

C’est du dogmatisme? 

Nos recherches montrent que cette politique continuera à nous être profitable. Mais je vous l’accorde: le débat doit avoir lieu. 

Les thèmes développés par Avenir Suisse sont plus ou moins identiques à ceux d’economiessuisse, organisation faîtière des entreprises. Parvient-on encore à vous distinguer?

Economiesuisse défend les intérêts de ses propres membres, soit ceux des grandes entreprises et des plus importantes associations professionnelles du pays. Quant à nous, nous ne sommes pas un lobby et nous ne nous engageons pas non plus dans des campagnes de votation. Devrions-nous nous impliquer dans le débat politique? La question est sur la table. 

Avenir Suisse envisage-t-il de revoir les thèmes de ses publications?

Dans les prochains mois et en 2018, nous aborderons des thèmes plus originaux que les finances fédérales ou la prévoyance professionnelle, par exemple
les nouvelles formes de travail, le libre-échange sous l’angle agricole, l’accès au marché européen, la politique des hautes écoles et les coûts hospitaliers.

Pourquoi n’abordez-vous pas les enjeux liés aux cartels et au prix des médicaments? Par crainte de déplaire à vos donateurs?

Ces derniers n’interviennent jamais dans nos choix. Nous pourrions évidemment examiner ces questions. Mais nos publications dépendent avant tout des compétences de nos contributeurs dans leurs domaines. 

La Suisse doit-elle entreprendre des réformes économiques?

Avec l’approbation en 2014 de l’initiative contre l’immigration de masse, la Suisse se retrouve un peu dans la situation qui était la sienne après le rejet en 1992 de l’Espace économique européen (EEE).
A l’époque, les difficultés avaient poussé la Suisse à se réformer. Aujourd’hui, l’économie se porte mieux, mais la croissance reste tout de même trop molle. Alors que les exportations tirent le produit intérieur brut vers le haut, l’économie intérieure roupille un peu. Tous les cartels n’ont pas disparu, les importateurs font de belles marges, les réglementations entravent les activités, et le secteur public ne cesse de croître. Comme en 1992, il est nécessaire d’agir.

Que proposez-vous? 

Il faut endiguer le développement constant du secteur public et parapublic, qui crée des emplois nouveaux plus vite que le secteur privé, sans que l’on sache comment ces derniers pourront être financés autrement que par une hausse des impôts et des prélèvements obligatoires. Cela peut notamment passer par le retrait des collectivités publiques des banques cantonales, des sociétés actives dans la production et la distribution d’électricité, de Swisscom, voire d’autres entreprises.  

Des privatisations conduiraient-elles à plus d’efficacité?

Ce n’est pas le statut public ou privé d’une entreprise qui fait en soi problème, mais les conflits d’intérêts.

L’Etat joue trop de rôles à la fois. Il doit se concentrer sur la fixation des règles, l’octroi de concessions et la surveillance du marché. Ce n’est pas aux collectivités publiques d’assumer les risques d’exploitation. 

Et quels sont les autres défis à relever?

La Suisse a pris beaucoup de retard dans la numérisation, surtout au sein de l’Administration publique et dans l’adaptation des programmes scolaires, même si le système de formation est bon. Je m’inquiète aussi de la passivité de la stratégie diplomatique helvétique. Nous restons dans une position d’attente dans nos relations avec l’Union européenne, alors que ce marché constitue notre principal débouché. Notre prospérité dépend de notre habilité à anticiper les défis et à créer des liens avec nos partenaires, par exemple en concluant des accords de libre-échange. Or, nous continuons de vivre en pensant que notre prospérité est acquise à tout jamais. 

Autrement dit, vous dites que la Suisse a tendance à se replier sur elle-même…

Les performances de la Suisse sont exceptionnelles en comparaison internationale. Le plus grand piège, c’est l’autocomplaisance et l’illusion que le repli sur soi est la garantie de notre prospérité.   

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

Du même auteur:

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