Bilan

«Les géants du web sont complices»

L’affaire Prism a dévoilé comment les renseignements américains surveillent internet au travers de Google, Facebook, etc. Eclairage d’une experte sur une cyberguerre «perverse».
Solange Ghernaouti: «La «Cold war» est remplacée par une «Code war».» Crédits: François Wavre/Rezo

Membre de l’Académie suisse des sciences de l’ingénieur, professeure à HEC Lausanne et experte internationale dans le domaine de la sécurité informatique, Solange Ghernaouti publie un livre qui analyse en profondeur la cyberguerre: Cyberpower: crime, conflict and security in cyberspace.

Pour Bilan, elle explique ce que révèle le programme Prism, dévoilé par l’ex-agent Edward Snowden.

Sommes-nous entrés sans nous en rendre compte dans une sorte de troisième guerre mondiale qui aurait le cyberespace pour théâtre?

La «Cold war» est remplacée par une «Code war». L’informatique et les télécoms ont toujours été considérées comme des armes de guerre. Aujourd’hui, la guerre économique débouche sur une cyberguerre parfois invisible, mais permanente, clandestine, asymétrique et bien réelle. Elle est aussi perverse, puisqu’elle s’effectue à l’insu de la majorité des acteurs économiques et des internautes devenus «accros» et dépendants de l’internet. De plus, il est difficile, parfois impossible, d’identifier l’origine des cyberattaques.

L’affaire Prism n’est ni la première ni la dernière. Elle montre, une fois de plus, que les Etats-Unis se sont donné les moyens de soutenir une stratégie de puissance à laquelle nous avons collaboré! A nous d’en tirer les leçons.

Comment jugez-vous le rôle des géants américains de l’internet dans cette cyberguerre? Victimes ou complices?

Complices consentants et actifs, mais certainement pas victimes. Ils ont travaillé de manière win-win avec le gouvernement américain, avec à la clé un enrichissement considérable, qui leur autorise les attitudes arrogantes que confèrent l’argent et le pouvoir. Leur situation de monopole leur permet d’imposer leurs conditions unilatéralement et même de négocier directement avec les Etats.

La gigantesque collecte de données menée par Google, Facebook, Apple, etc., n’est-elle pas en train de déboucher sur une asymétrie économique entre d’un côté une poignée d’entreprises maîtresses du big data et de l’autre une foule d’entreprises, voire d’Etats forcés de leur acheter ces informations?

Bien sûr, c’est évident, et il y a longtemps que certains dont je fais partie ont alerté les pouvoirs publics et le grand public. Mais franchement beaucoup sont restés des Cassandre, avec le pouvoir de prédire mais pas d’être entendus. 

La Commission européenne veut introduire la notion de consentement explicite en ce qui concerne l’utilisation des données personnelles. Est-ce une notion dont la Suisse pourrait s’inspirer?

Le consentement explicite ne veut pas dire grand-chose pour les données déjà hors de notre contrôle. Il reviendrait à refuser l’usage de ces technologies et imposerait de changer les modèles économiques de ces fournisseurs de services dont la rentabilité est basée sur l’exploitation des données.

Ce serait une remise en question fondamentale du mode de fonctionnement de l’internet. Et la fin de certains services dits «gratuits» que les internautes paient en réalité avec leurs données personnelles. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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