Bilan

«Le problème, c’est l’ingérence»

Face aux guerres liées à l’intervention des grandes puissances occidentales, il faut faire preuve de responsabilité et rétablir la voie multilatérale, estime l’ambassadeur de Chine en Suisse.

L’ambassadeur de Chine en Suisse est un fin connaisseur de Moyen-Orient, où il a été en poste.

Crédits: Béatrice Devènes

A l’heure où les relations entre grandes puissances se tendent plus que jamais sur des questions aussi bien géopolitiques que commerciales, la Chine se profile comme un acteur pacifique et pragmatique. Nous avons rencontré à Berne l’ambassadeur de Chine en Suisse, Geng Wenbing. Fin connaisseur du Moyen-Orient, il a travaillé longtemps dans les pays arabes et s’est rendu de nombreuses fois en Israël. Il nous répond dans un français impeccable. «Au Moyen-Orient, les racines des conflits remontent à 2 siècles. Les questions de religion, des différentes ethnies et surtout le problème causé par l’ingérence des puissances dans cette région, ont été présents à chaque époque.» 

Pour Geng Wenbing, il ne fait pas de doute que l’ingérence dans les affaires intérieures de ces pays a compliqué le problème. «Il y aurait eu la possibilité de résoudre la question israélo-arabe au début du siècle passé. Mais en partie sous l’effet d’ingérences venant de l’extérieur, les Arabes et les Israéliens ont perdu l’occasion de régler le problème, faisant sans cesse monter les hostilités depuis. Le nœud du problème, ce sont les ingérences extérieures, les interventions sous des prétextes divers.» 

Des puissances de la région sont également soutenues par des puissances extérieures, souligne-t-il, ce qui n’arrange rien. Un cocktail d’intervention de puissances mondiales et régionales, de guerres de religion, et de guerres entre nations arabes en raison de clivages confessionnels (sunnites contre chiites) mène à une hostilité permanente et destructrice. Le diplomate chinois déplore que la Syrie, le Yémen, la Libye aient été dévastés.

«La guerre détruit trop de bonnes choses. Elle ne peut pas amener ou installer la démocratie. On veut chasser le régime syrien en disant qu’il est dictatorial, qu’il possède des armes chimiques. Mais ensuite il faudrait choisir un bon gouvernement. Or cela, on ne l’a jamais fait dans ces pays. On laisse les peuples dans la souffrance.» Pour lui, intervenir impliquerait d’aider ensuite le peuple à reconstruire le pays, garantir la vie quotidienne des civils. «Mais personne n’offre une telle garantie, constate le diplomate qui se dit personnellement peiné pour le peuple syrien qu’il a bien connu durant ses années en poste à Damas.

«Donner de l’aide humanitaire ne va pas aider les Syriens à sortir de la souffrance. Il faut traiter la racine de cette souffrance.» La Chine s’oppose clairement à l’intervention américaine, qu’elle juge contraire au droit international. «Le régime est jugé mauvais, ne plaît pas aux Occidentaux. Il y a là une part d’arbitraire. Je suis arrivé le 9 juin 2000 à Damas. Le 10 juin, le père Hafez Al Assad décédait. Le jeune Bachar a été applaudi par la presse à son arrivée au pouvoir. Deux ans plus tard, il n’était plus aimé de l’Occident. Or on ne peut pas chasser un dirigeant par la force. Il faut respecter le choix du peuple. On dit que ce n’est pas une démocratie? Mais il suffit de comparer la situation antérieure avec le désastre actuel. La démocratie est très importante, mais il faut installer la démocratie par la démocratie.»

On critique l’absence de démocratie dans ce pays, poursuit-il, puis on recourt à la guerre, qui est ce qu’il y a de plus éloigné de la démocratie. A la question de savoir si les grandes puissances ont réellement l’intention de trouver une solution pour le Moyen-Orient, Geng Wenbing estime qu’elles devraient s’asseoir à une même table pour discuter d’une issue globale et durable. 

«Concernant le volet israélo-palestinien, la Chine est pour une solution à deux Etats», souligne-t-il. Plus généralement, la Chine promeut une posture responsable des puissances qui interviennent dans les affaires d’autres pays pour y changer le régime, comme en Syrie. «Celui qui est intervenu au plan militaire doit prendre la responsabilité de la reconstruction.» 

Quant à la Chine, l’ambassadeur estime qu’elle n’a pas à jouer un rôle de premier plan au Moyen-Orient. «Le rôle majeur est celui de la politique américaine. Israël a le droit d’exister et d’être reconnu. La Palestine aussi. Les Nations Unies, les grandes puissances, doivent réfléchir pour trouver ensemble une solution. Et celle-ci passe par 2 Etats, israélien et palestinien.» 

De même, Geng Wenbing estime que les organisations terroristes sont liées à l’ingérence extérieure. S’attaquer à ce problème passe par les voies multilatérales, selon lui. «C’est le rôle et la responsabilité internationale de rétablir l’ordre dans la région. On ne peut pas compter sur un seul pays, ou sur une seule réunion, pour rétablir la paix. Il faut qu’au plan international on fasse preuve de responsabilité. Il y a eu trop de souffrance humaine, depuis trop longtemps.» A cet égard, on l’interroge: la communauté internationale existe-t-elle encore? «Je ne le crois pas pour le moment. Il faut qu’elle se recrée.»

Sur le volet commercial, la Chine affronte le protectionnisme américain, mais a toujours de son côté protégé son marché intérieur. L’Empire du Milieu, qui vante les voies multilatérales en politique internationale, semble moins ouvert au plan commercial. L’ambassadeur s’en défend, en faisant l’analogie avec des consommateurs qui se rendent au marché: «Lorsque vous allez faire des achats, personne ne vous force à acheter. Les commerçants sont libres de promouvoir leurs produits, et si la marchandise vous plaît, vous sortirez le porte-monnaie. Mais forcer l’achat, forcer les gens, n’est pas quelque chose qui arrive dans notre quotidien de consommateurs, n’est-ce- pas? Cela devrait être pareil dans les relations commerciales.»

La Chine n’aime pas les guerres, y compris les guerres commerciales, poursuit le diplomate. Elle veut toujours négocier pour résoudre les divergences. «Nous ne visons pas seulement le profit, mais préférons l’équilibre. Le dialogue. Nous sommes d’accord pour acheter plus de marchandises aux Etats-Unis. Mais nous n’avons pas peur des guerres commerciales. Nous avons les moyens pour être indépendants. Nous ne voulons pas nous voir forcer la main mais respecter les autres et être respectés.»

Cette année, Geng Wenbing indique que le premier marché d’importation se déroulera à Shanghai en novembre. «Le peuple a besoin d’articles de bonne qualité, comme les montres suisses. Avec la Suisse, il y a 43 milliards de dollars chaque année en commerce bilatéral. La Suisse est excédentaire avec la Chine. La Chine vise à abaisser ses tarifs douaniers, et à s’ouvrir de plus en plus au plan commercial, c’est cela notre but.» 

Aujourd’hui, la Chine offre encore l’image d’un pays peu démocratique, avec des pratiques qui peuvent choquer dans les pays occidentaux. Avec les réseaux sociaux, les effets sont démultipliés, quand circulent par exemple les images du festival du chien, où les animaux sont tués sans merci pour leur viande. L’ambassadeur, qui à cette même occasion nous a présenté son bouvier bernois qui vit à la résidence, admet l’existence de cette tradition qui a encore cours en Chine.

«Vous parlez de la tradition de manger du chien. Mais c’est oublier que la Chine est immense, et que cela concerne une seule région. Il y a 1,4 milliard d’habitants en Chine. Dans cette région, on mange toutes sortes de viandes. Ailleurs, on aime les chiens. Vue de l’extérieur, la Chine se prête à nombre de fantasmes. Mais quasiment tous les gens qui ont visité la Chine ont changé leur vision sur ce pays.» A l’époque coloniale, il n’y a pas si longtemps, c’étaient «les Chinois et les chiens» qui étaient interdits d’entrée dans les établissements chics, rappelle-t-il. 

Le pays vient de loin. En quelques années, il s’est hissé au rang de deuxième économie mondiale, mais des écarts énormes existent entre grandes villes, les plus modernes du monde, et les régions reculées. «40 millions de Chinois sont encore dans la pauvreté», souligne l’ambassadeur. Une grande puissance qui émerge donc, mais dont certaines valeurs ancestrales se diffusent déjà bien au-delà de ses frontières. 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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